Deux planches gravées côte à côte : à gauche, des fibules cloisonnées serties de grenats autour d’un bracelet en or massif ; à droite, deux fibules en argent en forme d’abeilles, d’après l’Anastasis de 1655.
Paranormal

Trésor de Childéric : retrouvé en 1653, volé en 1831, ce qu'il en reste

Le trésor de Childéric a été découvert à Tournai le 27 mai 1653, puis une grande partie en a été volée au Cabinet des médailles de la Bibliothèque royale dans la nuit du 5 au 6 novembre 1831 et fondue. Il en subsiste notamment deux abeilles d'or, quelques pièces d'or et les planches gravées publiées par Jean-Jacques Chifflet en 1655, devenues la principale documentation des objets disparus.

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En reprenant les fondations d'un hospice de Tournai, au pied de l'église Saint-Brice, un maçon tombe sur un caveau. Nous sommes le 27 mai 1653. Dans la terre, de l'or, des grenats, une épée, des fibules, et surtout une bague en or massive portant deux mots latins : CHILDERICI REGIS. "Du roi Childéric." L'identification est immédiate : c'est la tombe du père de Clovis, mort vers 481.

Deux planches gravées côte à côte : à gauche, des fibules cloisonnées serties de grenats autour d’un bracelet en or massif ; à droite, deux fibules en argent en forme d’abeilles, d’après l’Anastasis de 1655.
Deux planches gravées côte à côte : à gauche, des fibules cloisonnées serties de grenats autour d’un bracelet en or massif ; à droite, deux fibules en argent en forme d’abeilles, d’après l’Anastasis de 1655. - (source)

Une évidence que le récit courant escamote : le trésor de Childéric n'est pas un trésor "jamais retrouvé". Il a été retrouvé, décrit, dessiné, dispersé, offert à Louis XIV, puis volé et fondu. Ce qui manque aujourd'hui, ce n'est pas la découverte : c'est la matière. Et ce qui reste n'est pas rien - un livre, des planches gravées, quelques pièces d'or, deux abeilles.

Un chanoine, un livre, et la première documentation d'une tombe barbare

L'homme qui sauve la tombe de l'oubli s'appelle Jean-Jacques Chifflet, chanoine et médecin, au service de la cour des Pays-Bas espagnols. Dès 1655, il publie à Anvers l'Anastasis Childerici I. Francorum regis - la "résurrection" du roi des Francs. Le titre dit le programme : faire se relever Childéric de sa tombe par le livre, à défaut de le rendre à la lumière.

Tournai, en Belgique, où le trésor de Childéric a été découvert en 1653 au pied de l’église Saint-Brice.

L'ouvrage est un objet hybride, à mi-chemin de l'érudition antiquaire et du cabinet de curiosités. On y trouve le récit de la découverte, l'inventaire raisonné du mobilier, et surtout une suite de planches gravées d'une précision qui force encore le respect : l'épée et son fourreau, la tête de taureau en or, la fibule cruciforme, le bracelet torsadé, le harnachement du cheval, les abeilles cousues sur le manteau. Pour un archéologue du XXIe siècle, ces gravures ne sont pas une illustration d'appoint : elles sont la source. Tout ce qui a été fondu en 1831 ne nous est accessible que par ce qu'un dessinateur du XVIIe siècle a bien voulu - et bien su - fixer.

C'est là le vrai sujet : non la disparition, mais la trace.

Ce que contenait la tombe

Le mobilier funéraire est l'un des ensembles les plus riches de l'époque mérovingienne, et le mélange des codes y est frappant : un roi franc enterré à la romaine. Childéric, roi des Francs saliens, est aussi général fédéré de l'Empire. Sa tombe le dit deux fois.

Côté germanique : le tumulus, les vingt et un chevaux ensevelis dans trois fosses autour de la sépulture, la francisque, la framée, le scramasaxe, le manteau rouge de soie, le paludamentum, les abeilles d'or qui y étaient cousues, l'épée d'apparat ornée d'or et de grenats cloisonnés dans un style dit "hunnique".

Côté romain : la fibule cruciforme, le bracelet, la cuirasse et une centaine de pièces d'or, des solidi frappés pour l'essentiel sous Zénon, empereur d'Orient. Sans oublier l'anneau sigillaire, qui n'est pas seulement un bijou mais un instrument administratif : un roi franc qui scelle ses actes en latin, sous autorité impériale.

Attention toutefois aux chiffres qui circulent. "Trois cents abeilles d'or", "80 kilos d'or", "5 000 grenats" : ces nombres sont repris partout, souvent sans chaîne de transmission identifiable. Le chiffre de 80 kilos est particulièrement suspect, parce qu'il sert aussi à désigner le butin total du vol de 1831, toutes collections confondues. La coïncidence invite à la prudence : le total du butin de 1831 a probablement été réattribué, peu à peu, au seul trésor de Childéric. Ces données proviennent de Chifflet et des travaux qui s'appuient sur lui ; elles méritent d'être citées comme telles, non comme des mesures.

Pillé dès le premier jour

La tombe est à peine ouverte qu'elle est déjà pillée. Le caveau n'est pas fouillé selon les règles : des objets disparaissent dans les jours qui suivent, d'autres sont brisés, dispersés, vendus. Chifflet lui-même en récupère une part - ce qui sauve à la fois les objets et l'information. Le reste prend le chemin des Habsbourg, à Vienne. Puis, en 1665, l'empereur Léopold en offre une partie importante à Louis XIV, qui la dépose au Cabinet des médailles de la Bibliothèque royale.

Le trésor d'un roi païen du Ve siècle devient ainsi un ornement de la monarchie très chrétienne, dans le bâtiment qui deviendra la Bibliothèque nationale de France. Il y a là une ironie que les historiens de l'art connaissent bien : les objets royaux ne sont jamais seulement des objets d'étude, ils sont des arguments politiques. Et c'est précisément ce statut qui les rend vulnérables.

La nuit du 5 au 6 novembre 1831

Cette nuit-là, des voleurs entrent dans le Cabinet des médailles. Ce qu'ils emportent dépasse largement Childéric : des séries entières de monnaies romaines et syracusaines, des médailles de Louis XIV et de Napoléon Ier, une quantité considérable d'or.

L'or est fondu. C'est tout le drame : un objet archéologique volé pour sa valeur de métal perd tout ce qui faisait sa valeur de document - le contexte, la facture, les traces d'usage, les inclusions. Un colloque universitaire consacré à ce vol parle de la perte de "l'essentiel" du trésor de Childéric, une formulation plus honnête que le "tout a été fondu" qu'on lit souvent.

"L'essentiel", pas "tout". La nuance a son importance, et elle est typique de la façon dont les catastrophes patrimoniales sont racontées. Un désastre documenté devient, en circulant, un désastre total : c'est plus frappant, c'est plus simple, et c'est faux à la marge. Les archives de cette nuit-là, encore peu exploitées, permettent de mesurer l'ampleur réelle du désastre et la manière dont l'institution y a répondu - avant et après. Car la question qui fâche est toujours la même : que fait-on de la sécurité d'une collection publique quand on choisit, budget après budget, entre l'enrichissement des fonds et leur surveillance ? La réponse de 1831 ne fut pas brillante.

Ce n'est pas un cas isolé. Le pillage du musée national du Soudan en 2024, avec la disparition de pans entiers de collections, pose exactement la même question dans un tout autre contexte : ce qui n'est pas inventorié, photographié, documenté, n'existe plus vraiment quand il disparaît.

Ce qui a survécu

Contrairement à la légende, quelques pièces ont échappé au creuset. Le plus souvent citées : deux abeilles d'or, minuscules, rouge et or, conservées aujourd'hui au département des Monnaies, médailles et antiques de la BnF. Deux sur trois cents, si l'on retient le chiffre traditionnel - la proportion dit assez ce qui a été perdu.

Le reste est affaire de substitution. L'anneau sigillaire, pièce maîtresse et preuve d'identité, a disparu en 1831 ; ce que l'on montre aujourd'hui est un surmoulage. Des moulages, des fac-similés, des reconstitutions de costume - celle du couple Perrin et Kazanski est la plus connue - permettent de se figurer l'ensemble. Et les gravures de 1655 servent de matrice à tout : dès le Second Empire, l'érudit abbé Cochet "restitue" le tombeau de Childéric à partir de l'archéologie comparée et du livre de Chifflet, inaugurant une longue série de travaux qui n'ont jamais cessé.

Les abeilles, elles, ont eu une seconde carrière. Le motif est repris en 1804 sur le manteau du sacre de Napoléon, et la filiation avec Tournai est souvent racontée comme une évidence. Elle est en réalité plus difficile à établir qu'on ne le dit : les abeilles impériales puisent à un imaginaire mérovingien diffus autant qu'à un objet précis. Mais l'histoire est belle, et elle est à moitié vraie - ce qui, en matière de symboles, suffit généralement à faire un mythe. À Tournai, un projet de "retour des abeilles" est évoqué, au conditionnel ; l'hypothèse dit bien ce qu'est devenu le trésor : une référence, un emblème, une affaire de copies.

Pourquoi les planches valent désormais plus que l'or

Il faut mesurer ce que la perte a coûté à la science. Les analyses géochimiques menées sur les grenats du trésor - pour déterminer leur provenance, parfois située en Inde - butent sur une difficulté matérielle : on ne peut analyser que ce qui existe. Chaque objet fondu est un point de données définitivement fermé.

C'est là que le livre de 1655 change de statut. Il n'est plus un témoignage ancien parmi d'autres : il devient l'archive primaire d'un ensemble détruit, au même titre qu'un registre de fouille. Les chercheurs qui travaillent sur Childéric ne lisent plus Chifflet comme un antiquaire du XVIIe siècle mais comme un collègue, avec ses biais et sa minutie. Un dessin de 1655, avec ses conventions et ses erreurs possibles, vaut aujourd'hui plus cher que l'or qu'il représente.

La leçon vaut au-delà du cas. Un trésor n'est jamais perdu d'un coup : il se perd par étapes - un pillage le jour de la découverte, une dispersion diplomatique, un cambriolage, une refonte. À chaque étape, ce qui disparaît vraiment, ce n'est pas seulement l'objet, c'est la possibilité de l'interroger. Childéric a eu la chance rare d'avoir un chanoine méticuleux dans les deux années qui ont suivi sa découverte. Beaucoup de tombes n'ont pas cette chance, et c'est pour elles que la documentation méthodique - photographie, inventaire, publication - reste le seul rempart sérieux contre l'oubli.

Deux abeilles d'or dans une vitrine, un livre de 1655, et une bague en latin que plus personne ne peut passer au doigt : voilà le trésor de Childéric aujourd'hui. Trouvé, volé, et sauvé par le trait.

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Questions fréquentes

Où et quand le trésor de Childéric a-t-il été découvert ?

Le 27 mai 1653, à Tournai, lors de la reprise des fondations d'un hospice au pied de l'église Saint-Brice : un maçon tombe sur un caveau contenant de l'or, des grenats, une épée, des fibules et une bague inscrite CHILDERICI REGIS.

Le trésor de Childéric a-t-il été entièrement fondu en 1831 ?

Non : un colloque universitaire parle de la perte de "l'essentiel" du trésor, formulation plus juste que "tout a été fondu". Des pièces ont échappé au creuset, dont deux abeilles d'or conservées à la BnF ; l'anneau sigillaire, lui, a disparu et ce qui est montré aujourd'hui est un surmoulage.

Que reste-t-il du trésor de Childéric aujourd'hui ?

Il reste notamment deux abeilles d'or au département des Monnaies, médailles et antiques de la BnF, quelques pièces d'or et les planches gravées de 1655. Des moulages, fac-similés et reconstitutions permettent de se figurer l'ensemble.

Pourquoi les planches de Jean-Jacques Chifflet sont-elles importantes ?

Publiées en 1655 dans l'Anastasis Childerici I, elles décrivent et dessinent le mobilier funéraire avant sa dispersion et la fonte de 1831. Pour tout ce qui a été fondu, elles servent désormais d'archive primaire, avec leurs conventions et leurs erreurs possibles.

Les abeilles de Childéric ont-elles inspiré Napoléon ?

Le motif est repris en 1804 sur le manteau du sacre de Napoléon, mais le lien direct avec les abeilles de Tournai est plus difficile à établir qu'on ne le dit : les abeilles impériales puisent à un imaginaire mérovingien diffus autant qu'à un objet précis.

Sources

  1. T. Calligaro, M. Kazanski, P. Périn, The Grave of King Childeric I ... · academia.edu
  2. (PDF) The Grave of King Childeric I († 481/482) - Academia.edu · academia.edu
  3. Numismatic | L'Antiquité à la BnF | Page 2 · antiquitebnf.hypotheses.org
  4. La tombe de Childéric Ier : un Franc romain · archeomigrationsbarbares.wordpress.com
  5. Recherche avancée : liste de notices | Accueil - Catalogue général · catalogue.bnf.fr
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Marie Barbot @screen-addict

Étudiante en histoire de l'art à Aix-en-Provence, je vois des connexions partout. Entre un tableau de la Renaissance et un clip de Beyoncé. Entre un film de Kubrick et une pub pour du parfum. La culture, pour moi, c'est un tout – pas des cases séparées. J'écris pour ceux qui pensent que « l'art, c'est pas pour moi » et qui se trompent. Tout le monde peut kiffer un musée si on lui explique bien.

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