La question revient à intervalles réguliers, dans les veillées comme sur les forums : que disent les procès du XVIe siècle sur le sabbat qui se serait tenu autour du Puy-en-Velay ? La réponse honnête tient en peu de mots et déçoit toujours un peu : dans le corpus accessible, aucun dossier ne décrit un sabbat vellave. Pas une déposition, pas un aveu, pas une sentence. Ce silence n'est pas une preuve que rien n'a eu lieu - nous y reviendrons, car c'est probablement le point le plus important de ce dossier. Mais avant de peupler les nuits du Velay de danses et de boucs, il faut regarder de près ce que les archives donnent vraiment, et pourquoi le sabbat s'y invite si rarement.

Le seul dossier vellave localisé ne parle pas de sabbat
Une synthèse régionale bien documentée, celle que l'encyclopédie consacre à la sorcellerie en Auvergne, permet de trier. Les procès auvergnats des XVIe et XVIIe siècles ont été étudiés par René Crozet et Pierre-François Fournier ; les affaires plus anciennes sont connues par les lettres de rémission conservées aux Archives nationales. Dans cet ensemble, un seul cas est explicitement situé dans le Velay.
Il concerne Jeannette Nova, dite aussi Vergeade ou Revergada, originaire des Farges dans le Brivadois. Guérisseuse arrivée à Chadron-en-Velay en 1390, elle fait l'objet d'une enquête secrète de la cour du monastère du Monastier-Saint-Chaffre, est jugée le 27 juillet 1390 sur neuf chefs d'accusation, comparaît au château de Freycenet-la-Tour le 6 août devant les lieutenants du juge de la terre du monastère et du régent du bailliage, et est condamnée à être brûlée vive le jour même au Monteils-Haut, sur la commune de Saint-Front. Une stèle marque aujourd'hui le lieu.
Le détail qui compte ici est la nature des chefs retenus : sortilèges, guérisons, réputation établie par la rumeur publique. Aucune réunion nocturne, aucun pacte, aucun banquet. Et une date : 1390, soit près de deux siècles avant la grande vague française. Le dossier vellave le mieux identifié est donc à la fois plus ancien et plus banal que la légende ne le voudrait.
Le piège du "puy"
Il faut dire un mot d'une confusion qui fait beaucoup pour la réputation sabbatique du Puy-en-Velay. En Auvergne, un "puy" est un sommet volcanique. Le puy de Dôme, le puy de Sancy, le puy Griou n'ont rien à voir avec Le Puy-en-Velay, ville de Haute-Loire distante de plus de cent cinquante kilomètres, située dans un autre diocèse et un autre département.
Or l'image la plus célèbre d'un sabbat auvergnat est une peinture : Le Sabbat des sorcières au puy-de-Dôme, de Maurice Busset, reproduite en planche dans un ouvrage de Georges Desdevises du Dézert consacré aux monts d'Auvergne, et faisant l'objet d'un tirage photographique en 1935 à la demande de l'artiste. Une huile du XXe siècle, donc, pas un procès-verbal. Il suffit qu'un titre perde son trait d'union pour que le puy de Dôme devienne Le Puy et qu'une toile du XXe siècle se transforme en archive de 1580. Les recherches qui croisent "sabbat" et "Velay" ne renvoient d'ailleurs à peu près rien : ce vide ne prouve pas l'absence du crime, il prouve d'abord que le vocabulaire des inventaires n'est pas celui des légendes.
Ce que les juges consignent vraiment : du lait, du lard et des voisins
Ouvrons les affaires auvergnates correctement documentées. Le registre est domestique, presque ménager.
Aelis Perière, veuve, est accusée d'avoir fait mourir sept ou huit bovins et rendu malades deux paysans et leurs femmes, après qu'ils lui eurent refusé du pain, de la laine, du lard et du foin. Begnite Cloete, en septembre 1452 en Auvergne, est battue à mort par un homme qu'elle avait promis de guérir et qu'elle n'a pas guéri. Jehanne de la Meu, en 1455, meurt sous les coups d'un voisin dont la femme était retombée malade. Guillaumette de Pigeroles, quatre-vingt-dix ans, est traînée nue hors de chez elle à Thiers en 1464 et laissée pour morte près de la Durolle. À Pontgibaud, le meunier Jean Imbert est brûlé vif en 1470 ; son fils Guillaume, torturé, avoue et se suicide en prison en 1472.
Deux traits reviennent, et ils en disent plus long que n'importe quel sabbat. D'abord, la violence est privée avant d'être judiciaire : ce sont des voisins qui frappent, souvent avec l'assentiment de l'opinion, puisqu'ils obtiennent du roi des lettres de rémission - Guillaume et Antoine Dubos, meurtriers d'Aelis Perière, doivent seulement, nus, accomplir un pèlerinage jusqu'à l'église la plus proche, chacun une torche au poing, et demander pardon aux proches de la morte. Ensuite, le procès a des bénéficiaires. À Pontgibaud, les biens et la terre des Imbert sont confisqués au profit du seigneur du lieu. La justice des sorts n'est pas seulement une affaire de croyance ; c'est aussi une procédure qui coûte, qui rapporte et qui redistribue.
Quant au sabbat lui-même, il est absent de ces récits. Nulle part il n'est question de vol nocturne ni de messe à rebours : on parle de vaches dont le lait ne monte plus et d'enfants qui dépérissent.
Le sabbat est un formulaire avant d'être un souvenir
Car le sabbat n'est pas d'abord un événement qu'on aurait vu ; c'est une construction savante, et l'historien peut la dater. Le canon Episcopi, attribué à Réginon de Prüm vers 906, range déjà parmi les superstitions à extirper des paroisses les femmes qui chevauchent la nuit en compagnie de Diane - mais pour ses auteurs, ce ne sont que des illusions diaboliques. Un siècle plus tard, Burchard de Worms reprend des récits similaires. Il faut attendre 1438 pour qu'on commence à reprocher aux sorciers de se réunir la nuit et d'y commettre des crimes, jusqu'à une messe à rebours.
Le mot suit la même pente : sabat apparaît en 1453, sabbat en 1475, par homonymie malveillante avec le Shabbat juif - les textes parleront de "synagogue des sorcières". Le stéréotype se met en place vers 1400-1430 dans les Alpes, en Valais et dans les diocèses de Sion et de Lausanne. Jean-Michel Sallmann en énumère la séquence, devenue un formulaire : onguent de chair d'enfant, vol nocturne, lieu écarté, cérémonie présidée par le Diable sous la forme d'un bouc, baiser infâme, reniement, orgie, festin. La bulle d'Alexandre V adressée en 1409 à l'inquisiteur Ponce Fougeyron, le Formicarius (1435-1437), le Fortalitium fidei d'Alfonso de Espina (1459) : autant de pièces qui circulent bien avant d'atterrir dans les greffes.
D'où une conséquence méthodologique décisive : quand un procès du XVIIe siècle parle de sabbat, il faut se demander si le juge constate ou s'il fait remplir un formulaire. Les questions posées fabriquent en partie les réponses. Les historiens ne sont pas d'accord sur le dosage - Carlo Ginzburg insiste sur le substrat folklorique, d'autres sur la seule fabrication érudite -, et il serait malhonnête de trancher ici. Mais personne ne soutient plus que le sabbat soit un culte avéré.
Pourquoi l'absence de dossier ne prouve rien
Reste la question qui fâche : et si des procès vellaves avaient existé sans laisser de trace ? La réponse est oui : c'est possible, et même probable.
Les archives régionales de la sorcellerie sont trouées. De l'officialité de Clermont-Ferrand, il ne subsiste, en matière de sorcellerie, qu'un fragment : deux dépositions de l'affaire Agnès Celeyra, avant 1391. Un seul fragment pour une juridiction entière. Dans ces conditions, transformer le silence des cartons en certificat d'inexistence serait une faute de raisonnement.
Le récit local le plus diffusé aujourd'hui ne comble pas ce vide. Un média altiligérien lancé en 2025 situe la traque non pas au XVIe mais au XVIIe siècle, entre 1620 et 1650, autour de Monistrol-sur-Loire, devant la justice seigneuriale du château des Évêques, avec des juges dépêchés depuis Le Puy-en-Velay ; il évoque du lait "gâté" et un sort jeté au fils du voisin. Le texte est intéressant, mais il ne cite ni cote, ni nom, ni pièce d'archive, et son auteur se présente lui-même comme créateur de contenus locaux. C'est un récit contemporain, pas une preuve. La presse locale mentionne également quelques procès en Haute-Loire, dont une poignée de condamnations - sans référence archivistique vérifiable. On notera au passage le glissement chronologique : le "XVIe siècle" des titres grand public devient un XVIIe siècle de terrain, ce qui correspond d'ailleurs mieux à la chronologie réelle de la grande chasse française, concentrée entre 1580 et 1630.
Ce que le paysage retient, et ce qu'il invente
Il reste un mystère plus profond, et plus intéressant que celui d'un sabbat manquant : pourquoi certaines collines attirent-elles tant de récits ? La géographie démonologique répond en partie. Les lieux du sabbat sont isolés, boisés, mal famés : carrefours, eaux stagnantes, mégalithes, sommets. Mais les montagnes et les landes désertiques, précise la notice consacrée à ces lieux, sont "souvent citées dans les légendes, moins lors des procès" - le grand sabbat montagnard appartient au récit, tandis que les actes judiciaires décrivent des sites plus proches et plus banals.
Le meilleur exemple de cette fabrique se trouve ailleurs, dans le Bas-Rhin. À Bouxwiller, dix-sept procès pour sorcellerie ou magie noire sont attestés entre 1578 et 1629, et la colline du Bastberg passait pour le lieu de rendez-vous des sorcières dans la nuit du 30 avril au 1er mai, après un envol depuis Saint-Jean-Saverne. Ce qui a nourri la légende est un paysage : des fossiles, pris pour les ossements de sacrifices, et vingt et une espèces d'orchidées aux formes animales, dont une évoquant un bouc. La commune y consacre désormais un festival, avec la double intention de rendre hommage aux victimes et de casser l'image du nez crochu. On retiendra la formule de l'organisatrice : n'importe qui pouvait être inculpé sur dénonciation, "par jalousie ou convoitise".
C'est peut-être là la vérité la plus dérangeante de ce dossier. Le sabbat du Velay n'a pas de procès retrouvé, et il n'est pas sûr qu'il en ait jamais eu. Ce que les liasses donnent, quand elles donnent quelque chose, c'est autre chose : une vieille femme nue frappée au bord d'une rivière, des vaches qui ne donnent plus de lait, un seigneur qui récupère une terre, des voisins qui reviennent la nuit demander des comptes. Moins spectaculaire qu'une chevauchée nocturne. Beaucoup plus difficile à écarter.