Aquarelle illustrant un chantier de fouilles archéologiques au pied de la falaise de la Roche de Solutré, avec des ouvriers creusant des tranchées et des curieux rassemblés pour observer les recherches
Paranormal

Squelettes de la roche de Solutré : pas de géants, une nécropole du haut Moyen Âge

Les sépultures mises au jour sous la roche de Solutré, longtemps classées préhistoriques, ne sont pas celles de géants : elles sont rattachées à une nécropole du haut Moyen Âge, aux Ve et VIe siècles de notre ère, selon le gestionnaire du Grand Site et une notice encyclopédique. Aucun rapport de fouille primaire n'est cité pour cette datation.

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L'histoire circule volontiers sous forme de frisson : des squelettes démesurés, une "main de la roche", des géants enterrés au pied de l'escarpement calcaire qui domine Solutré-Pouilly. Aucune des sources qui documentent l'histoire du site ne mentionne cette légende, ni l'expression qui la résume. Ce que les fouilles ont réellement sorti de terre depuis 1866 est plus prosaïque et, à sa manière, plus intéressant : des dizaines de sépultures humaines, longtemps classées "préhistoriques", aujourd'hui rattachées à une nécropole du haut Moyen Âge, aux Ve et VIe siècles de notre ère.

Chantier de fouilles archéologiques sur une pente herbeuse de la Roche de Solutré : des fouilleurs creusent le sol au milieu du matériel, avec la vallée et les reliefs en arrière-plan
Chantier de fouilles archéologiques sur une pente herbeuse de la Roche de Solutré : des fouilleurs creusent le sol au milieu du matériel, avec la vallée et les reliefs en arrière-plan - (source)

Ce que les fouilleurs ont trouvé

Tout commence le 27 septembre 1866, au lieu-dit du Crot - ou Clos - du Charnier, lors d'une promenade. Adrien Arcelin, archiviste et historien, et Henry Testot-Ferry, paléontologue, repèrent des silex au pied de la roche. Ils publient leurs observations en 1868 et font appel aux spécialistes de la question, alors brûlante, de l'homme fossile. Testot-Ferry identifie les foyers de l'âge du renne et des tombes en dalles brutes. Le gisement devient l'un des plus riches d'Europe en ossements et en industrie lithique, au point de donner son nom, en 1872, à un faciès culturel du Paléolithique supérieur : le Solutréen.

La roche de Solutré, escarpement calcaire dominant Solutré-Pouilly, en Saône-et-Loire, où se trouve le gisement archéologique

Les sépultures, elles, posent très tôt un problème. En août 1873, le congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences se réunit à Solutré. Un anneau de bronze retrouvé à l'emplacement d'une sépulture réputée préhistorique jette le trouble : un objet de métal dans un contexte paléolithique, c'est une invraisemblance qui menace la crédibilité des travaux. Une commission d'enquête réunie par Arcelin conclut que l'anneau ne peut pas provenir du squelette fouillé. L'incident est classé. Il annonçait pourtant, en creux, la vraie difficulté : ces morts n'avaient peut-être rien de préhistorique.

En 1923, les professeurs Charles Depéret et Lucien Mayet, de la faculté des sciences de Lyon, ouvrent de nouvelles fouilles avec Fabien Arcelin, fils d'Adrien, explicitement à la recherche de restes humains solutréens. Le contexte est déjà chargé : soixante-dix sépultures ont été mises au jour et leur ancienneté fait débat. À l'automne, quatre squelettes qualifiés d'"aurignaciens" sont exhumés sous une couche d'ossements de chevaux.

Le spectacle avant la preuve

La suite est une leçon de choses sur la façon dont un site archéologique devient un feuilleton. La découverte des squelettes déclenche la première affluence touristique de masse sur le gisement : navettes quotidiennes depuis Mâcon, cartes postales photographiques prises pendant le dégagement des ossements et vendues aux curieux. Le site officiel du Grand Site le dit sans détour : ce flot de visiteurs, "synonyme de tapage et de manque de rigueur dans les méthodes", fait tomber le gisement en disgrâce auprès de nombreux chercheurs. Les fouilles ne reprennent sérieusement qu'entre 1968 et 1976, après le rachat des principales parcelles par l'État, sous la direction de Jean Combier, chercheur au CNRS.

Autrement dit : à Solutré, les squelettes sont devenus une attraction avant de devenir une datation. C'est exactement le terreau sur lequel poussent les récits d'ossements prodigieux. Il n'est pas besoin d'inventer des géants quand on vend des photographies de fossiles humains à la sortie du champ de fouille.

La datation qui renverse le dossier

Les fouilles modernes ont apporté les méthodes qui manquaient aux pionniers : études des pollens, des micromammifères, sédimentologie, et surtout datations au carbone 14. Elles ont établi que le site a été fréquenté pendant plus de vingt-cinq millénaires, lors d'occupations successives séparées par de longues périodes d'abandon, principalement pour des chasses spécialisées aux chevaux et aux rennes lors de leurs migrations saisonnières.

Et elles ont réglé la question des morts. Le Grand Site l'écrit clairement : les datations "démentent l'appartenance à la Préhistoire des nombreuses sépultures découvertes sur le site : elles sont les vestiges d'une nécropole datant des Ve et VIe siècles de notre ère". Les synthèses encyclopédiques sur la roche de Solutré vont dans le même sens et évoquent une population du haut Moyen Âge, burgonde ou mérovingienne.

Il faut mesurer ce que cela implique. Ces hommes et ces femmes n'ont pas été inhumés par des chasseurs de chevaux du Paléolithique : ils l'ont été dans un dépôt d'ossements de chevaux déjà vieux de dizaines de milliers d'années, par des populations historiques de la vallée de la Saône. Rien de spectaculaire, donc, mais une information de vrai intérêt : la réoccupation funéraire d'un lieu très ancien, à une époque où le royaume burgonde s'installe et où l'autorité franque s'étend.

Deux réserves, cependant, qu'il serait malhonnête de passer sous silence. La datation des Ve-VIe siècles est rapportée par le gestionnaire du Grand Site et par une notice encyclopédique signalée comme insuffisamment sourcée ; aucun rapport de fouille primaire n'est cité ici. Le nombre exact d'individus inhumés n'est pas établi par les documents consultés - "soixante-dix sépultures" désigne un décompte de tombes ouvertes avant 1923, pas une population. L'attribution culturelle fine (burgonde plutôt que mérovingienne) reste flottante. Le coeur du dossier, en revanche, ne dépend pas de ces détails : la thèse des squelettes paléolithiques est abandonnée, et avec elle toute lecture "géante" qui voudrait faire de ces ossements les vestiges d'une humanité fabuleuse.

La légende ne sort pas du sol, elle sort d'un roman

Solutré fournit mieux qu'un démenti : un précédent, entièrement documenté, du mécanisme qui transforme une fiction en évidence populaire. En 1870, Adrien Arcelin veut faire connaître ses découvertes au grand public. Louis Figuier prépare alors le premier ouvrage de vulgarisation sur la Préhistoire, L'Homme primitif. Contre l'envoi de son dossier sur Solutré, Arcelin obtient le droit d'utiliser les gravures de Figuier. Elles illustreront le feuilleton qu'il publie dans la Revue du Lyonnais, puis le roman qui en paraît en 1872 : Solutré ou les chasseurs de renne de la France centrale, signé "Adrien Cranile", anagramme de son nom. Le site officiel le présente comme le premier roman préhistorique de l'histoire de la littérature.

Pour expliquer la couche d'ossements de chevaux, Arcelin imagine des chasseurs précipitant des troupeaux entiers du haut de la roche. La puissance visuelle de la scène fait le reste : elle nourrit des décennies d'illustrations et devient la "chasse à l'abîme", que des générations de visiteurs ont prise pour un fait établi. Or cette théorie ne figure dans aucune publication scientifique de Testot-Ferry. Les fouilles modernes l'ont démolie sur deux plans : des conditions froides et humides autour de -28 000 ans ont favorisé la conservation d'une couche d'ossements prise en brèche, résultat de chasses répétées sur une longue durée, sans massacre simultané de troupeaux ; et la distance entre l'emplacement des ossements et le sommet de la roche suffit à ruiner la scène. Le même schéma s'observe ailleurs, par exemple dans la légende du moine noir de Mortemer : une image frappante, une diffusion large, et l'oubli progressif de sa source littéraire.

Aquarelle illustrant un chantier de fouilles archéologiques au pied de la falaise de la Roche de Solutré, avec des ouvriers creusant des tranchées et des curieux rassemblés pour observer les recherches
Aquarelle illustrant un chantier de fouilles archéologiques au pied de la falaise de la Roche de Solutré, avec des ouvriers creusant des tranchées et des curieux rassemblés pour observer les recherches - (source)

Pourquoi les géants reviennent quand même

Le motif des squelettes géants n'a pas besoin de Solutré pour prospérer. Il circule sur les réseaux sociaux sous forme de photographies décontextualisées, de tombes spectaculaires présentées sans échelle ni provenance, de "découvertes" toujours situées ailleurs et jamais documentées. Chaque cimetière un peu ancien peut alimenter le récit, à condition de couper l'image de son contexte.

Ce qui rend la figure du géant si résistante tient probablement à ce qu'elle offre : elle transforme une tombe ordinaire en mystère fondateur, elle dote un lieu quelconque d'une origine fabuleuse, elle dispense d'aller lire le rapport de fouille. Face à cela, la réponse archéologique - une nécropole du haut Moyen Âge, des sépultures datées, une population locale - est d'une banalité décevante. Elle a pourtant un avantage décisif : elle est vérifiable.

Il y a même une ironie utile dans l'histoire de Solutré. En 1923, ce ne sont pas des amateurs qui ont annoncé des squelettes "aurignaciens" : ce sont des professeurs de faculté, et la presse a suivi. L'erreur a été corrigée par la discipline elle-même, quelques décennies plus tard, avec de nouvelles méthodes et de nouveaux chercheurs. La leçon n'est pas que l'archéologie aurait toujours raison, mais qu'elle est l'endroit où une erreur peut être réfutée.

Le dossier n'est d'ailleurs pas clos. En 2015-2016, une fouille préventive de l'Inrap dirigée par Jean-Baptiste Lajoux, à l'entrée du village, a mis au jour des centaines d'objets lithiques, des témoins d'industrie osseuse, des éléments de parure, une zone ocrée et des restes humains ; l'étude est toujours en cours. Le parc archéologique prévu dès l'ouverture du musée, en 1987, n'était toujours pas réalisé au moment de la rédaction de la chronique officielle du site.

Sous la roche de Solutré, il y a donc bien des morts, des tombes et une énigme. Mais l'énigme n'est pas celle qu'on raconte : elle est de savoir ce qu'une population du haut Moyen Âge venait faire dans un charnier de chevaux vieux de vingt-huit millénaires. La réponse est moins vendeuse qu'un géant. Elle a le mérite d'exister.

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Questions fréquentes

Les squelettes découverts sous la roche de Solutré sont-ils des géants ?

Non. Les sources consultées qui documentent l'histoire du site ne mentionnent ni légende de géants enterrés ni l'expression "main de la roche". Les sépultures sont rattachées à une nécropole du haut Moyen Âge, et la thèse de squelettes paléolithiques est abandonnée.

À quelle période appartiennent les sépultures de Solutré ?

Elles sont rattachées à une nécropole du haut Moyen Âge, datée des Ve et VIe siècles de notre ère. Cette datation est rapportée par le gestionnaire du Grand Site et par une notice encyclopédique signalée comme insuffisamment sourcée ; aucun rapport de fouille primaire n'est cité dans les documents consultés.

Pourquoi les squelettes de Solutré ont-ils longtemps été dits préhistoriques ?

Les premières fouilles les ont classés parmi les vestiges préhistoriques, et en 1923 quatre squelettes ont été qualifiés d'"aurignaciens". Soixante-dix sépultures avaient déjà été mises au jour et leur ancienneté faisait débat. Les datations modernes ont ensuite écarté cette appartenance à la Préhistoire.

D'où vient la légende de la chasse à l'abîme à Solutré ?

Elle vient du roman d'Adrien Arcelin, Solutré ou les chasseurs de renne de la France centrale, paru en 1872 sous le pseudonyme "Adrien Cranile". Pour expliquer la couche d'ossements de chevaux, il imagine des chasseurs précipitant des troupeaux du haut de la roche. Cette théorie ne figure dans aucune publication scientifique de Testot-Ferry et les fouilles modernes l'ont démolie.

Combien de personnes ont été enterrées dans la nécropole de Solutré ?

Le nombre exact d'individus inhumés n'est pas établi par les documents consultés. Les "soixante-dix sépultures" évoquées correspondent à un décompte de tombes ouvertes avant 1923, et non à une population.

Sources

  1. Roche de Solutré — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  2. Carnets de route - Club Alpin Français De Roanne - FFCAM · google.com
  3. Agenda touristique - Gîte L'Ancienne Forge - Mâcon Sud-Bourgogne · google.com
  4. Agenda touristique - Chambres d'hôtes La Ferme de Marie-Eugénie · google.com
  5. [PDF] BOURGOGNE - Numilog.com · google.com
cyber-watch
Nathan Curbot @cyber-watch

Je suis le pote relou qui vérifie si tes mots de passe sont dans une base de données piratée. Étudiant en cybersécurité à Rennes, je passe mes nuits sur des CTF et à lire des rapports de failles. Ma paranoïa est légendaire : j'ai un gestionnaire de mots de passe, une YubiKey, et je refuse de me connecter au WiFi public. Mon mantra : si c'est gratuit, c'est toi le produit. Et non, je ne vais pas « hacker le compte Insta de ton ex ».

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