Le 1er juillet 1965, vers 5h45, Maurice Masse, agriculteur de 41 ans, travaille dans son champ de lavande près de Valensole, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Il aperçoit un engin posé au milieu des plants. Le lendemain, il se rend à la gendarmerie pour faire une déclaration. Les gendarmes consignent son récit dans un procès-verbal qui va devenir l'un des dossiers les plus célèbres de l'ufologie française.

Soixante ans plus tard, ce témoignage et d'autres, comme celui de Marius Dewilde à Quarouble en 1954, ressortent des archives. Ils racontent une France rurale confrontée à l'inexplicable, et montrent comment la gendarmerie collecte ces signalements avant de les transmettre aux scientifiques.
Valensole 1965 : un témoignage consigné dans les règles
Maurice Masse décrit un objet de la grosseur d'une voiture Dauphine, de forme ovale, semblable à un ballon de rugby. Il mentionne une porte coulissante et six pattes. Deux passagers d'environ un mètre, vêtus d'une combinaison, sont aperçus près de l'engin.
Le résumé du procès-verbal de gendarmerie, établi le 2 juillet 1965 à 20h, précise : « 1/7/65, lieu-dit Olivol, 2km NW de Valensole (Basses-Alpes)… engin type soucoupe volante de la grosseur d'une Dauphine avec deux passagers. Un individu, taille 1m environ, de forte corpulence, vêtu d'une combinaison, tête nue, serait descendu… Puis l'engin aurait disparu subitement à la vitesse d'un éclair. »
Les gendarmes se rendent sur place le soir même. Ils constatent une « trace insolite » : de la terre compactée. Les mesures révèlent un trou cylindrique de 18 cm de diamètre et 40 cm de profondeur, entouré de quatre sillons peu profonds formant une croix. Un procès-verbal de constatations est établi le 5 juillet par une autre brigade, avec mesures et photos.
Le 18 août 1965, Masse retourne à la gendarmerie pour un complément : il révèle avoir été immobilisé lorsque l'une des créatures a fait un geste. Il souffre ensuite d'hypersomnie pendant des mois. La lavande dégénère sur environ 100 mètres sur la trajectoire présumée du départ et ne repousse qu'en 1975. Aucune radioactivité n'est détectée, et le taux de calcium du sol est de 18,3 %.
Quarouble 1954 : un rapport déclassifié au scepticisme assumé

L'affaire de Quarouble, dans le Nord, est plus ancienne. Le 10 septembre 1954, vers 22h30, Marius Dewilde, garde-barrière de 34 ans, dit avoir vu deux petits êtres de 80 cm à 1 mètre et une soucoupe posée sur les rails devant sa maison, près de Valenciennes. Il affirme avoir été paralysé par un rayon lumineux.
Dewilde signale l'incident à la gendarmerie le lendemain. La police de l'air prélève des échantillons de pierres sur la voie. Le rapport de gendarmerie, récemment déclassifié et tenu sur une page, note que Dewilde affirmait que les traces sur les rails avaient été faites par l'engin. Mais les gendarmes émettent une hypothèse plus terre à terre : ces traces auraient pu être réalisées avec des ciseaux à bois.
Le rapport mentionne une « tendance très nette à la mythomanie » chez le témoin, tout en ajoutant que cela ne suffit pas pour prouver que tout a été inventé. Dewilde a perdu son emploi et sa maison, est devenu célèbre, et est mort en 1996. Un documentaire, « Quarouble 1954 », est disponible sur france.tv et sera diffusé sur France 3 Hauts-de-France début 2026.
Cette affaire s'inscrit dans la vague de l'automne 1954, qui a vu environ 2000 à 3000 observations d'OVNI et d'extraterrestres en France, surtout dans le Nord-Pas-de-Calais. Les archives de la gendarmerie en conservent la trace : depuis 1965, sa cellule dédiée aux phénomènes aérospatiaux non identifiés a recensé près de 3 000 procès-verbaux d'observations. Ces documents, gardés secrets pendant 60 ans, sont désormais largement ouverts au public, comme le montrent les archives secrètes du paranormal français et les 100 000 pages du GEIPAN.
De la gendarmerie au GEIPAN : le parcours d'un signalement
Depuis 1977, ces témoignages ont une destination : le GEIPAN, le Groupe d'études et d'informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Rattaché au CNES, il est la seule structure civile au monde consacrée à l'étude des OVNI.
Chaque année, entre 500 et 700 signalements sont transmis au GEIPAN via un procès-verbal de gendarmerie. Le groupe traite 150 à 200 enquêtes par an, issues d'environ 1000 témoignages citoyens. En quarante ans, il a collecté 8 000 témoignages. Les dossiers sont publics sur le site du GEIPAN.
Le classement suit une échelle scientifique :
- A : identifié parfaitement
- B : probablement identifié
- C : non identifié par manque d'informations
- D : non identifié avec étrangeté résiduelle
Environ 60 % des cas sont classés A ou B, environ 30 % en C, et 3,5 % en D. L'affaire de Valensole fait partie de cette dernière catégorie. Son directeur, Frédéric Courtade, le dit explicitement : « Valensole est un phénomène non identifié pour nous. »
Expliquer l'inexpliqué : hélicoptères, canulars ou vraie anomalie ?
Pour Valensole, plusieurs explications alternatives ont été avancées. Un hélicoptère Alouette II ou III lors des manœuvres militaires « Provence 65 » a été évoqué, tout comme un hélicoptère de la 6e flotte américaine. D'autres hypothèses mentionnent un réservoir d'engrais liquide ou un canular inspiré du livre « Passagers de soucoupes volantes ».
Maurice Masse a rejeté ces explications. Il déclarait au Provençal le 5 juillet 1965 : « L'engin avait la forme d'une araignée géante… six pattes et un pivot central… Je suis formel. Ce n'en était pas un [hélicoptère]. »
Le film « Valensole 1965 » de Dominique Filhol est sorti en salles le 9 juillet 2025, pour le 60e anniversaire de l'affaire. Il relance l'intérêt pour ces archives oubliées, où dorment des dizaines d'autres témoignages. La plupart trouveront une explication. Quelques-uns, comme celui de Valensole, resteront classés D, faute de réponse.

Car c'est là toute la limite de ces procès-verbaux : ils documentent avec soin des faits que la science ne peut pas toujours trancher. Les gendarmes consignent, mesurent, photographient, puis transmettent au GEIPAN, qui applique sa grille d'analyse. Mais quand les traces au sol ne suffisent pas, quand les témoins restent formels et que les hypothèses rationnelles s'essoufflent, le dossier bascule en catégorie D. Cette « étrangeté résiduelle » n'est pas une preuve du surnaturel : c'est simplement la part d'inexpliqué que les efforts scientifiques n'ont pas réussi à réduire. Soixante ans après Valensole, ces archives continuent de poser la même question, sans y répondre définitivement. Peut-être est-ce précisément ce qui les rend si fascinantes.