À Lusignan, dans la Vienne, on ne visite pas seulement des pierres : on écoute. La petite ville se présente comme "Cité de Mélusine" ; ses habitants s'appellent les Mélusins et les Mélusines, et la légende locale assure que la fée, changée en serpente, pousse encore des cris au-dessus des tours quand un malheur menace. L'affirmation circule jusque dans les brochures : des chroniqueurs médiévaux auraient consigné ces apparitions et ces plaintes, comme si un moine attentif avait noté, un soir, un phénomène inexplicable.

C'est ici que la documentation devient plus intéressante que la légende. Aucune chronique médiévale ne rapporte de cris ni d'apparitions au château de Lusignan. Le cri existe bel et bien dans les textes, mais il naît dans un roman commandé par un prince, et l'histoire du château hanté se fixe à la fin du XVIe siècle, après le rasement de la forteresse.
Deux romans de commande, pas un registre de moines
Le corpus fondateur tient en deux livres, tous deux identifiés, datés et attribués. Le 7 août 1393, Jean d'Arras dédie au duc de Berry, oncle de Charles VI, un long récit en prose : Mélusine ou la Noble Histoire des Lusignan, composé dans les années 1392-1394. Une dizaine d'années plus tard, vers 1401, un clerc nommé Coudrette - que l'on trouve aussi orthographié Couldrette - met la même histoire en vers pour un sire de Parthenay ; les notices hésitent sur le prénom de ce seigneur, Guillaume ou Jean. Deux mécènes, deux cours, deux formats.
Ni l'un ni l'autre n'écrit une chronique. Une chronique suppose la consignation d'événements contemporains par un témoin ou un compilateur, avec une prétention à l'exactitude factuelle. Ici, on a l'inverse : une histoire qui remonte à des siècles, une commande princière, et un second texte qui reprend le premier plutôt qu'il ne le vérifie. Comme le montre déjà l'enquête sur la naissance littéraire de la fée, Mélusine n'est pas un phénomène qu'on aurait observé : c'est une ancêtre qu'on se donne.
Ce que le roman fait exactement du cri
Le cri est pourtant bien dans le texte de 1393, et les éditeurs modernes le soulignent : le roman "fait entendre pour la première fois dans la littérature les cris de la fée". Un cri, au départ, unique et scénique. Raymondin a rompu sa promesse : il a forcé la porte et surpris son épouse dans son bain, à moitié serpente. Mélusine s'envole par la fenêtre sous une forme de serpent ou de dragon selon les versions, fait trois fois le tour de la forteresse qu'elle a bâtie, pousse son cri, et le château s'effondre. C'est une sortie de scène, pas une hantise.
La prédiction des trois jours, elle, est prononcée bien avant, par la mère. Persine, la fée outragée, condamne sa fille : elle apparaîtra trois jours avant que la forteresse qu'elle fondera ne change de seigneur, et chaque fois qu'un homme de sa lignée devra mourir. Le roman tire de cette phrase plusieurs effets : Mélusine revient la nuit caresser ses enfants devant les nourrices qui n'osent rien dire, et c'est elle qui annonce la mort de Raymondin, retiré en ermite à Montserrat.

Il faut donc séparer deux choses. La prophétie et le cri de départ sont dans le roman ; leur transformation en programme d'apparitions répétées, à chaque deuil du lignage, est ce que la tradition postérieure déploiera. Plusieurs présentations modernes attribuent déjà ces apparitions récurrentes à Jean d'Arras, et le débat n'est pas tranché. Le noyau solide reste celui-ci : un cri littéraire, une malédiction familiale, et aucune enquête de terrain.
Les clercs du Moyen Âge connaissaient la femme-serpent, pas le cri de Lusignan
Cela ne signifie pas que le merveilleux soit absent des textes sérieux du Moyen Âge. Vers 1180, Gautier Map, dans De nugis curialium, raconte l'histoire d'Henno "à la dent", dont l'épouse est surprise par sa mère en train de se transformer en dragon dans son bain. Le motif du secret dévoilé est déjà là, sans le nom de Mélusine, sans Lusignan, sans cri. Gervais de Tilbury reprend le thème vers 1211-1214 dans ses Otia imperialia, encyclopédie dédiée à l'empereur Otton IV. Au début du XIVe siècle, le Reductorium morale de Pierre de Bressuire, prieur à Saint-Éloi, propose une histoire analogue, la fée n'y étant même pas nommée.
Ces auteurs ne sont pas des naïfs : ce sont des clercs cultivés, collecteurs de merveilles, et l'un d'eux au moins écrit pour un empereur. Le point est net : la littérature latine médiévale connaît les femmes-serpents, mais aucun de ces textes ne place des cris ni des apparitions au château de Lusignan. Le présage sonore attaché au lieu apparaît dans les sources une fois le lieu détruit.
1574 : le château rasé, la fée devient audible
Le président de Thou, rapportant la décision royale, ne mâche pas ses mots : le roi "ordonna que ce château, le plus fameux et le mieux bâti de France, serait rasé ; on ne fit pas même grâce à cette fameuse tour de Mélusine". Le démantèlement intervient en effet après que la forteresse, devenue refuge protestant, a été jugée trop dangereuse : elle est abattue sur ordre royal peu après 1574. Il n'en reste que des vestiges dans le bourg, place du Bail.
C'est à ce moment qu'apparaît la première attestation détaillée des apparitions. Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, écrit à la fin du XVIe siècle, et il ne parle pas en son nom : "les unes disaient" l'avoir vue venir se baigner à la fontaine, en belle dame et en habit de veuve ; d'autres, le samedi à vêpres, "moitié le corps d'une très belle dame et l'autre moitié en serpent" ; d'autres encore, au sommet de la grosse tour. Vient ensuite le présage sonore : trois jours avant un "grand désastre au royaume", un changement de règne ou la mort de ses parents, les plus grands de France, on l'oyait "crier d'un cri très aigre et effroyable par trois fois". Et Brantôme de trancher : "On tient celui-ci pour très vrai."
Trois remarques sur ce passage, qui vaut comme pièce maîtresse du dossier. D'abord, Brantôme ne témoigne pas : il collecte des on-dit, formulés au féminin, et classe les versions comme un folkloriste avant la lettre - la dame en habit de veuve à la fontaine, la métamorphose du samedi, l'apparition au sommet de la tour, le cri. Ensuite, il hiérarchise ses sources et accorde sa créance au cri plutôt qu'aux autres récits. Enfin, il déplace l'échelle de la malédiction. Le roman annonçait un changement de seigneur et la mort d'un homme du lignage ; Brantôme y ajoute le désastre du royaume et le changement de règne. En pleines guerres de Religion, la fée familiale devient une Cassandre politique, et les Lusignan, alliés aux plus grandes maisons, servent de relais à l'annonce.
Reste une hypothèse, que je présente comme telle : un château rasé ne se voit plus, il s'entend. Quand les tours sont à terre et que les caves et les éboulis résonnent, le merveilleux change de sens et de support. Le cri est le seul prodige qui survive à la démolition des pierres.
Deux textes ne font pas deux témoins
La tentation, devant Jean d'Arras et Coudrette, est de compter deux sources. C'est l'erreur la plus banale du dossier : Coudrette suit Jean d'Arras, il ne le confirme pas. La répétition d'un récit n'est jamais sa vérification, surtout quand le second auteur travaille pour une famille alliée à la première. Le même mécanisme produit aujourd'hui des dizaines de pages web qui recopient la même notice - et l'abondance des reprises finit par ressembler à une preuve.
À cette illusion d'accumulation s'ajoute une dérive de datation. Des présentations patrimoniales situent parfois Jean d'Arras au "début du XVe siècle", alors que la dédicace est de 1393, et certaines ajoutent la hantise hebdomadaire du château aux épisodes du roman. La page que la commune consacre à sa fée est d'ailleurs plus prudente qu'on ne le dit : elle parle de la "première trace écrite de la légende conservée" à la Bibliothèque nationale de France. Le mot compte. Il laisse ouverte l'hypothèse d'une tradition orale antérieure, que plusieurs commentateurs supposent sans qu'on en ait retrouvé la moindre trace écrite. C'est une réserve honnête, et le mot mérite d'être repris.
Le rapprochement avec la banshee irlandaise mérite le même traitement. La comparaison est éclairante - une femme de l'autre monde dont la plainte annonce un deuil -, mais elle est typologique, pas généalogique. Elle rapproche des motifs, elle ne documente pas Lusignan.
Le cri comme matière littéraire
Le plus frappant est que ce cri a eu une seconde vie savante et poétique bien avant de devenir un argument touristique. Rabelais, qui avait été moine à Maillezais, fait de Mélusine une "demi-andouille" dans le Quart Livre. Nerval, en 1853, termine El Desdichado par "les soupirs de la sainte et les cris de la fée", et le manuscrit Eluard porte en marge : "Mélusine ou Manto". Le cri est devenu, en quatre siècles, une image : celle d'un amour perdu qui se plaint au-dessus d'un château.
Ce que la ville fait de son cri
Rien de tout cela n'interdit à Lusignan de raconter son mythe. La ville a fêté son millénaire en 2024, une association, "Les Lusignan et Mélusine", entretient la mémoire du lignage, et le reportage de La Croix de 2018 montrait une économie locale modeste mais réelle autour de la fée : la clé de la tour de Vouvant à retirer au café Mélusine, près de 2 000 tickets distribués en un an par le patron, des bières Mélusine brassées en Vendée et qui "se vendent très bien". Patrimoine et commerce ne sont pas ennemis de l'exactitude, et une commune a parfaitement le droit de monnayer son ancêtre féerique.
Ce qui se perd, en revanche, c'est la distinction entre les strates. Christine Rousseau, présidente de l'association, confiait à La Croix : "Quand j'étais enfant, la légende était encore très vivace. Les personnes âgées pensaient qu'à l'approche de la mort, Mélusine venait les visiter." Ce témoignage, rétrospectif et unique, évoque une croyance transmise oralement dans le Poitou du XXe siècle. Le journal, lui, la rattache aussitôt à la prédiction de Persine, c'est-à-dire à un motif littéraire de 1393 - comme si la croyance villageoise descendait du roman. L'inverse est plus probable : le roman a fourni un moule narratif solide, et les générations y ont versé leurs deuils. Une reprise locale raconte même qu'on aurait entendu la fée trois jours avant l'annonce de la guerre de 1914, ce qui prolonge exactement le geste de Brantôme : brancher la serpente sur les malheurs du pays.
Que disent donc les textes ? Qu'un roman de cour a inventé, en 1393, le cri d'une femme quittant son mari et sa lignée ; qu'un second l'a répété dix ans plus tard sans rien y ajouter ; et qu'à la fin du XVIe siècle, sur un château rasé, des voix anonymes ont installé la fée au sommet d'une tour disparue. Entre la fiction généalogique et le folklore, il n'y a pas de chroniqueur : il y a un vide, et c'est dans ce vide que la fée crie le plus fort.