Enluminure médiévale montrant Mélusine en son bain dans une cuve en bois avec un serpent vert, épiée par son époux en robe rouge à galon doré et chapeau noir près d'une porte en bois
Paranormal

Mélusine de Lusignan : le pacte du samedi, la double faute et l'envol

Selon Jean d'Arras et Coudrette, à la fin du XIVe siècle, Mélusine épouse Raymondin à condition qu'il ne cherche jamais où elle se retire le samedi, jour où le bas de son corps prend forme de serpent. Bâtisseuse de Vouvant et de Lusignan et mère de dix enfants, elle est d'abord espionnée au bain, puis accusée publiquement. Trahie, elle s'envole de sa tour. Les commanditaires des deux récits revendiquent cette ancêtre pour affirmer leurs droits sur le Poitou.

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Belle, sage et terriblement efficace, elle promet à Raymondin fortune, châteaux et lignée, à une seule condition : ne jamais chercher à savoir où elle se retire chaque samedi. Il jure. C'est de ce serment, tenu puis brisé deux fois, que naît toute l'histoire de Mélusine, la fée bâtisseuse des Lusignan.

Enluminure médiévale montrant Mélusine en son bain dans une cuve en bois avec un serpent vert, épiée par son époux en robe rouge à galon doré et chapeau noir près d'une porte en bois
Enluminure médiévale montrant Mélusine en son bain dans une cuve en bois avec un serpent vert, épiée par son époux en robe rouge à galon doré et chapeau noir près d'une porte en bois - (source)

Le récit nous est parvenu par deux romans médiévaux qu'il faut lire ensemble, sans y mêler les inventions plus récentes. Le premier, en prose, est le Roman de Mélusine ou l'Histoire des Lusignan, rédigé par Jean d'Arras entre 1392 et 1394 à la demande du duc Jean de Berry et de sa soeur Marie de France, duchesse de Bar. Le second, en vers, est l'oeuvre de Coudrette, écrite peu après 1401 pour la famille L'Archevêque, qui détient alors notamment les châteaux de Parthenay et de Vouvant.

Deux livres pour une même fée

Jean d'Arras et Coudrette ne racontent pas une légende flottante. Ils fixent, chacun pour son commanditaire, une même trame merveilleuse : la rencontre, le mariage sous condition, les fondations, les enfants, la trahison et la séparation. Relire ces deux versions permet de retrouver Mélusine telle que le Moyen Âge tardif la pensait, à la fois dame, mère, bâtisseuse et être maudit.

Le lecteur d'aujourd'hui est frappé par la précision du merveilleux. Rien n'est vague : le jour est fixé, la faute est nommée, les châteaux sont cités. C'est cette netteté qui a fait le succès du livre et qui donne encore envie de le rouvrir.

Le samedi interdit

Tout commence par une malédiction familiale. Mélusine a été maudite par sa mère, Présine : chaque samedi, son corps se transforme à partir du nombril et le bas devient une queue de serpent. Pour vivre parmi les hommes et fonder un lignage, elle doit cacher ce moment.

D'où le pacte proposé à Raymondin. Elle l'épousera s'il s'engage par serment à ne jamais chercher à savoir ce qu'elle fait ni où elle est le samedi. Pas de curiosité, pas de visite surprise, pas de question. Le chevalier accepte.

Le samedi devient ainsi le coeur battant du récit. Un jour retiré, une tour fermée, de l'eau pour le bain, et une femme qui se dérobe au regard pour rester aimée. On comprend pourquoi les auteurs insistent : tout l'équilibre du couple et du domaine repose sur une promesse.

La bâtisseuse et la mère

Une fois unie à Raymondin, Mélusine tient parole au-delà de toute attente. La fée bâtisseuse construit pour lui de nombreux édifices, dont les châteaux de Vouvant et de Lusignan. Elle donne aussi naissance à dix enfants.

Dans les deux romans, ces dix enfants ne sont pas de simples héritiers : c'est par eux que la lignée s'affirme et que sa renommée se répand. Mélusine apparaît alors comme une mère féconde et une dame d'oeuvre, celle par qui la pierre s'élève et le sang se transmet.

La double faute et l'envol

Raymondin brise son serment en deux temps, et c'est cette progression qui fait la beauté sombre de l'histoire.

D'abord, il espionne, un samedi, Mélusine enfermée dans sa tour. Il la voit au bain, les jambes transformées en une queue de serpent, décrite comme burelée d'argent et d'azur en référence aux armoiries des Lusignan. Il se tait, garde sa trahison secrète, et le mal reste d'abord intime.

Puis vient la faute publique. Après l'incendie de l'abbaye de Maillezais provoqué par Geoffroy à la Grand'Dent, Raymondin dénonce son épouse devant sa cour et la traite de "très fausse serpente". Le mot est lâché. Ce n'est plus seulement un regard volé, c'est une accusation qui brise le pacte aux yeux de tous.

Trahie, Mélusine ne peut plus rester. Transformée à tout jamais, elle s'envole par la fenêtre de sa tour en lançant des hurlements de désespoir. La légende ajoute qu'elle n'a jamais vraiment quitté ses terres : elle survolerait ses constructions et pousserait des cris chaque fois que ses châteaux changent de propriétaire ou que s'annonce la mort prochaine de l'un de ses descendants. C'est l'image finale laissée par les chroniques, celle d'une fée qui se dérobe au regard des hommes mais continue de veiller, de loin, sur son oeuvre.

Une fée pour dire qui possède le Poitou

Pourquoi deux grandes familles font-elles écrire, à quelques années d'intervalle, la même histoire ? Parce que Mélusine n'est pas seulement une héroïne merveilleuse. Chaque commanditaire revendique l'ascendance mélusinienne comme sienne afin d'affirmer dans le même mouvement la possession de certains territoires.

Les historiens parlent à son propos de fée du terroir : une ancêtre totémique qui lie un lignage à une terre. Pour Jean de Berry, faire composer le roman à cette époque est une manière d'affirmer sa légitimité sur le Poitou en se présentant comme héritier des Lusignan. La querelle n'a rien d'abstrait, dans une région disputée avec l'Angleterre et marquée par l'extinction des anciens maîtres du lieu.

Lire Mélusine à Lusignan, c'est donc lire deux choses à la fois : un magnifique récit de pacte et de deuil, et une commande seigneuriale qui utilise le merveilleux pour dire le droit.

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Questions fréquentes

Pourquoi Mélusine se cache-t-elle le samedi ?

Maudite par sa mère Présine, le bas de son corps devient chaque samedi une queue de serpent.

Quel pacte Raymondin doit-il respecter ?

Ne jamais chercher à savoir ce qu'elle fait ni où elle est le samedi.

Qui a écrit le Roman de Mélusine ?

Jean d'Arras en prose entre 1392 et 1394, puis Coudrette en vers peu après 1401.

Quels châteaux Mélusine a-t-elle construits ?

De nombreux édifices, dont les châteaux de Vouvant et de Lusignan.

Comment Raymondin trahit-il Mélusine ?

Il l'espionne au bain un samedi, puis la traite publiquement de "très fausse serpente" après l'incendie de Maillezais.

Sources

  1. La légende de la fée Mélusine - Raymondin, leurs enfants - Accueil Vendée · accueil-vendee.com
  2. Sur les pas de Mélusine - bâtisseuse légendaire Vendée · accueil-vendee.com
  3. Amazon.fr - Mélusine ou La Noble Histoire de Lusignan - Livres · amazon.fr
  4. Coudrette | Arlima - Archives de littérature du Moyen Âge · arlima.net
  5. Jean d'Arras | Arlima - Archives de littérature du Moyen Âge · arlima.net
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Hugo Lambot @page-turner

Je dévore des livres depuis que j'ai appris à lire. Romans, essais, BD, mangas, poésie – tout y passe. Libraire à Angers, je passe mes journées à conseiller des lecteurs et mes soirées à en être un moi-même. J'ai un carnet où je note toutes mes lectures depuis 2012, avec des étoiles et des citations. Mes critiques essaient de donner envie sans spoiler, parce que rien ne vaut la surprise d'une bonne histoire.

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