Le président français Emmanuel Macron est attendu ce samedi 9 mai à Alexandrie pour une visite officielle de quelques heures chez son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Au programme : un sommet bilatéral centré sur la crise au Moyen-Orient, l'inauguration du nouveau campus de l'Université Senghor, et un dîner de travail à la Citadelle de Qaitbay. Ce déplacement marque le début d'une tournée africaine de quatre jours qui le mènera ensuite au Kenya et en Éthiopie. Mais au-delà des symboles de coopération culturelle, cette visite soulève des questions sur la realpolitik française face à un régime égyptien régulièrement épinglé pour son bilan en matière de droits humains.

Pourquoi Macron se rend en Égypte maintenant
Le timing de cette visite n'a rien d'un hasard. La France cherche à maintenir une relation privilégiée avec Le Caire, considéré comme un acteur incontournable dans plusieurs crises régionales. L'Égypte contrôle le canal de Suez, sert de médiateur dans le conflit israélo-palestinien, et partage une frontière avec la Libye et le Soudan. Dans un Moyen-Orient secoué par la guerre à Gaza, les tensions avec l'Iran et l'instabilité libyenne, Paris a besoin d'un allié solide sur place.
Un contexte géopolitique explosif
La visite intervient alors que la situation à Gaza reste extrêmement tendue. Les pourparlers de cessez-le-feu piétinent, et la communauté internationale cherche des solutions pour éviter un embrasement régional. L'Égypte, voisine directe de Gaza, joue un rôle clé dans la médiation entre Israël et le Hamas. Macron espère donc obtenir le soutien d'Al-Sissi sur plusieurs dossiers brûlants, notamment son projet de « coalition maritime » pour sécuriser le détroit d'Ormuz.
Ce projet, présenté par l'Élysée comme une initiative de pays non-belligérants, vise à proposer une mission multinationale neutre de sécurisation. L'objectif : permettre une réouverture du détroit d'Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part importante du pétrole mondial. Les Houthis yéménites, soutenus par l'Iran, ont multiplié les attaques contre les navires marchands ces derniers mois, perturbant le commerce international et faisant grimper les prix de l'énergie.
Selon l'Élysée, Macron souhaite « conforter une relation bilatérale forte entre la France et l'Égypte » et « aborder la crise actuellement en cours au Moyen-Orient ». Les deux dirigeants doivent également évoquer la situation en Libye, où la France et l'Égypte ont soutenu des camps opposés par le passé, mais tentent désormais de coordonner leurs positions.

Une relation bilatérale à conforter
Cette relation repose sur plusieurs piliers : la coopération militaire (la France est l'un des principaux fournisseurs d'armes de l'Égypte), les échanges économiques, et le partenariat sécuritaire sur la migration et la lutte antiterroriste. Le dossier soudanais, avec la guerre civile qui déchire le pays depuis 2023, sera aussi sur la table. L'Égypte accueille plus de 500 000 réfugiés soudanais sur son sol, et la France cherche à éviter une nouvelle vague migratoire vers l'Europe.

La visite intervient quelques mois après le Sommet Africa Forward : Macron verrouille-t-il son héritage africain au Kenya ?, où le président français avait déjà été critiqué pour son approche jugée paternaliste. Cette fois, l'accent est mis sur le dialogue stratégique et les accords concrets.
L'Université Senghor : un symbole de coopération francophone
L'inauguration du nouveau campus de l'Université Senghor constitue le volet le plus visible de la visite. Installé à Borg El Arab, dans la banlieue d'Alexandrie, ce campus flambant neuf s'étend sur 4,2 hectares et comprend des bâtiments académiques, des dortoirs, une salle de conférence, un restaurant, et même des installations sportives (piscine, terrain polyvalent, courts de squash). Un cadre idyllique qui tranche avec la réalité économique du pays.
Une institution au service du développement africain
Fondée en 1990 et nommée d'après Léopold Sédar Senghor, ancien président sénégalais et poète, l'Université Senghor est une institution internationale dédiée à l'enseignement en français. Elle forme des cadres africains dans des domaines liés au développement : environnement, administration, culture et santé. Actuellement, 143 étudiants sont inscrits dans la cohorte 2025-2027, avec des spécialités allant de la gestion du patrimoine culturel à la biodiversité.

L'université se veut un outil de rayonnement de la francophonie en Afrique, continent où l'influence française recule face à la concurrence chinoise, turque et russe. En offrant des programmes de master en adéquation avec les Objectifs de Développement Durable, elle espère former les futurs leaders du continent et renforcer les liens académiques entre l'Afrique et l'Europe.
Selon le site Le Petit Journal, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a récemment discuté des préparatifs pour l'inauguration, mettant en avant l'importance de ce projet pour renforcer la coopération entre l'Égypte et ses partenaires internationaux.
Un projet à double tranchant
Mais ce projet éducatif cache aussi une réalité plus complexe. L'Égypte d'Al-Sissi a drastiquement réduit ses dépenses d'éducation ces dernières années : selon le rapport 2026 de Human Rights Watch, elles ne représentaient que 1,5% du PIB dans le budget 2025/2026, le niveau le plus bas depuis plus d'une décennie. Pendant ce temps, le gouvernement investit massivement dans des infrastructures de prestige et des projets militaires.
Pour les critiques, l'Université Senghor sert surtout de vitrine à un régime qui réprime toute opposition. « C'est un bel écrin, mais à l'extérieur, la liberté d'expression est inexistante », résume un observateur basé au Caire. Les étudiants égyptiens qui fréquentent l'établissement sont triés sur le volet, et les programmes sont étroitement contrôlés par les autorités.
Les enjeux économiques et sécuritaires du sommet
Au-delà des symboles, cette visite est aussi l'occasion de signer des accords concrets. Le premier dialogue stratégique franco-égyptien, tenu au Caire le 20 avril 2026, a déjà abouti à neuf accords de financement avec l'Agence française de développement (AFD) pour un total de 262,2 millions d'euros, comme le détaille le communiqué conjoint du ministère des Affaires étrangères. Ces fonds sont destinés aux transports, à l'énergie et au logement.
Des contrats juteux pour les entreprises françaises
La France a également accordé un prêt de 150 millions d'euros à l'Égypte, assorti d'une subvention de 2 millions, pour son assurance maladie universelle. Le projet GSI (industrie verte) a été financé à hauteur de 45 millions d'euros. Sans oublier la coopération sur le métro du Caire, notamment la ligne 6, un chantier colossal qui intéresse directement les entreprises françaises comme Alstom.

Ces contrats sont vitaux pour l'économie égyptienne, qui traverse une crise sans précédent. Selon une analyse publiée par Géostratégia, les revenus du canal de Suez ont chuté de 60% en 2024 à cause des attaques des Houthis en mer Rouge. L'inflation galope, et la dette publique est passée de 70% à 86,6% du PIB entre 2010 et 2025. Le pays est sous perfusion du FMI, qui exige des réformes structurelles en échange de ses prêts.
Un accord migratoire en préparation
L'un des sujets les plus sensibles de la visite concerne la migration. La France et l'Égypte négocient actuellement un accord sur les retours et les réadmissions des migrants en situation irrégulière. Pour Paris, il s'agit de mieux contrôler les flux migratoires en provenance d'Afrique, tout en offrant une aide financière au Caire pour la gestion de ses frontières.
Mais cet accord est critiqué par les ONG, qui y voient une forme de « sous-traitance » de la politique migratoire européenne à un régime autoritaire. Une source associative interrogée par France Info dénonce : « L'Égypte utilise la menace migratoire comme un levier de négociation pour obtenir des financements sans contrepartie en matière de droits humains. »
Droits humains : le point noir de la visite
C'est le sujet que l'Élysée aimerait éviter, mais qui s'invite dans tous les débats. Le bilan d'Al-Sissi en matière de libertés fondamentales est catastrophique. Selon Human Rights Watch, les autorités égyptiennes ont « étouffé » et « systématiquement attaqué » les libertés en 2025. Le pays compte des dizaines de milliers de prisonniers politiques, et 44 détenus sont morts en détention cette même année.
Une répression systématique
Le procès de 6 000 personnes accusées de « terrorisme » s'est ouvert en mai 2025, dont plus de la moitié étaient détenues préventivement depuis des mois, voire des années. Des détenus politiques ont tenté des suicides collectifs à la prison de Badr 3 pour protester contre leurs conditions de détention. Au 30 mai 2025, 23 journalistes étaient emprisonnés en Égypte, ce qui place le pays parmi les dix pires au monde pour la liberté de la presse, selon le Committee to Protect Journalists.
Vingt organisations de défense des droits humains, dont ACAT-France, Human Rights Watch, la FIDH, Reporters sans frontières et la Ligue des droits de l'Homme, ont appelé Macron à dénoncer ce bilan lors de sa visite. Dans un communiqué publié sur Mena Rights, elles demandent l'abandon des charges contre les défenseurs et journalistes en détention arbitraire, leur libération sans conditions, un moratoire sur les exécutions, des enquêtes sur les disparitions forcées, et l'arrêt de la torture et de la persécution des personnes LGBTQI+.
La réponse de l'Élysée

Face à ces critiques, l'Élysée adopte un discours pragmatique. « La France dialogue avec tous les pays, y compris ceux dont le bilan démocratique n'est pas parfait, pour faire avancer des dossiers concrets », explique-t-on dans l'entourage du président. La position officielle est que le dialogue permet d'obtenir des avancées progressives, là où les condamnations publiques resteraient sans effet.
Mais cette realpolitik a un coût politique. En France, l'opposition de gauche et les ONG dénoncent une « compromission » avec un régime répressif. « Macron ferme les yeux sur les violations des droits humains pour signer des contrats et sécuriser ses intérêts géopolitiques », accuse un député écologiste.
Une tournée africaine sous haute tension
La visite en Égypte n'est que la première étape d'une tournée de quatre jours qui doit emmener Macron au Kenya, puis en Éthiopie. Dimanche, il sera à Nairobi pour rencontrer le président kényan William Ruto et signer des accords bilatéraux. Lundi et mardi, les deux dirigeants coprésideront le sommet Africa Forward, le premier en présence de dirigeants africains depuis l'arrivée de Macron au pouvoir en 2017.
Un sommet inédit dans un pays anglophone
Le choix du Kenya, ancienne colonie britannique, pour accueillir ce sommet est hautement symbolique. Il marque la volonté de la France de s'ouvrir à l'Afrique anglophone, longtemps négligée au profit des anciennes colonies francophones. Mais ce virage est risqué : il pourrait être perçu comme une ingérence dans la sphère d'influence britannique, et suscite des interrogations sur la sincérité du « récit » français en Afrique.
Macron terminera sa tournée mercredi à Addis Abeba, en Éthiopie, où il rencontrera le Premier ministre Abiy Ahmed. Il se rendra au siège de l'Union africaine en présence du secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, pour une rencontre centrée sur le renforcement des réponses conjointes en matière de paix et de sécurité.
Une stratégie contestée
Cette tournée s'inscrit dans la stratégie de Macron de « renouveler » la relation de la France avec l'Afrique, après des années de Françafrique et d'interventions militaires contestées. Mais les résultats sont mitigés. Au Sahel, l'influence française s'effondre face aux juntes militaires qui se tournent vers la Russie. En Afrique de l'Ouest, le sentiment antifrançais progresse.
Pour les jeunes Africains, souvent critiques envers la politique africaine de la France, cette visite risque de passer pour une opération de communication. « Macron parle de partenariat égalitaire, mais dans les faits, la France continue de dicter ses conditions et de soutenir des régimes autoritaires quand ça l'arrange », résume un étudiant égyptien interrogé par Le Petit Journal.
Conclusion
La visite d'Emmanuel Macron en Égypte illustre les contradictions de la diplomatie française. D'un côté, Paris cherche à maintenir son influence au Moyen-Orient et en Afrique en cultivant des relations privilégiées avec des acteurs clés comme Al-Sissi. De l'autre, cette realpolitik entre en conflit avec les valeurs affichées de défense des droits humains et de la démocratie.
L'inauguration de l'Université Senghor sert de symbole à cette ambivalence : un projet éducatif louable, mais qui masque une réalité bien plus sombre pour les Égyptiens ordinaires. Entre répression politique, crise économique et dépendance financière, le pays d'Al-Sissi reste un partenaire encombrant pour la France.
La question qui demeure est de savoir si cette visite aboutira à des avancées concrètes pour les populations, ou si elle ne fera que renforcer un statu quo dont les principaux bénéficiaires sont les élites au pouvoir. Les prochains mois, marqués par la Rencontre Macron Salam à Paris : les enjeux pour le Liban et d'autres dossiers régionaux, permettront de mesurer l'impact réel de ce déplacement. Mais pour l'instant, le décalage entre les discours et les actes reste frappant.