Façade du bâtiment de la Cour suprême des États-Unis à Washington, vue de trois quarts avec ses colonnes blanches et l'inscription gravée au fronton, ciel gris et marches monumentales au premier plan
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Thérapies de conversion : le verdict de la Cour suprême qui laisse les jeunes LGBTQ+ sans protection

La Cour suprême US invalide l'interdiction des thérapies de conversion au nom de la liberté d'expression. Décryptage d'un verdict dangereux et comparaison avec la loi française.

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Le 31 mars 2026, la Cour suprême des États-Unis a invalidé à huit voix contre une la loi du Colorado interdisant les thérapies de conversion pour les mineurs. Avant ce verdict, plus de vingt États américains protégeaient leurs jeunes — le Colorado depuis 2019. Désormais, ce filet de sécurité juridique se déchire sous le poids d'un raisonnement qui fait primer la liberté d'expression sur la santé des enfants. Pour un adolescent LGBTQ+ américain aujourd'hui, cette décision ne relève pas de l'abstraction constitutionnelle : elle rouvre la porte de cabinets où des adultes prétendent « guérir » ce qui n'est pas une maladie.

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31 mars 2026 : huit juges rouvrent la porte aux thérapies de conversion pour mineurs

L'arrêt tombe un mardi matin, à Washington. Neuf juges, une seule voix dissonante. La loi du Colorado, adoptée en 2019 par un État progressiste, interdisait aux praticiens habilités de proposer des thérapies visant à modifier l'orientation sexuelle ou l'identité de genre de mineurs. Cette loi rejoignait celles d'une vingtaine d'autres États qui avaient, au fil des années, érigé ce rempart autour de leurs adolescents. Le Colorado fondait son interdiction sur un constat médical partagé par l'ensemble de la communauté scientifique : ces pratiques sont non seulement inefficaces, mais elles provoquent des risques accrus de dépression, d'anxiété, de pensées suicidaires, voire de tentatives de suicide chez les jeunes qui les subissent, comme le rappelle Le Monde.

La Cour suprême n'a pas retenu cette argumentation. En invoquant le premier amendement de la Constitution américaine, qui garantit la liberté d'expression, la majorité a jugé que la loi du Colorado ne constituait pas une réglementation médicale légitime mais une censure fondée sur le point de vue. Le signal envoyé est puissant : ce qui était considéré comme une protection de la santé publique devient, aux yeux de la plus haute juridiction du pays, une atteinte aux droits fondamentaux d'un thérapeute. Pour des millions de jeunes Américains, le message est tout autre — celui d'une institution qui ne les défend plus.

Kaley Chiles, la psychologue évangélique à l'origine du revirement

Au centre de cette affaire se trouve Kaley Chiles, conseillère psychologique installée à Colorado Springs. Cette chrétienne évangélique pratiquante souhaite proposer à des adolescents des thérapies par la parole visant à « réduire ou éliminer les attirances sexuelles non désirées, modifier les comportements sexuels ou progresser dans l'harmonie avec son corps physique », selon les termes de sa plainte. Sur son site internet, elle assure ne pas chercher à « changer » ses patients mais à les accompagner dans leurs objectifs personnels, parfois liés à leur foi. En 2022, un juge fédéral avait rejeté sa plainte, et la cour d'appel avait confirmé ce rejet en estimant que l'interdiction relevait du domaine médical. Le parcours judiciaire de Kaley Chiles aurait dû s'arrêter là.

Sauf qu'elle n'a pas agi seule. Derrière elle se tient l'Alliance Defending Freedom (ADF), un réseau juridique conservateur chrétien fondé en 1993, spécialisé dans la défense de causes religieuses. Fort de dizaines d'avocats salariés et d'un réseau mondial de juristes partenaires, l'ADF pilote ce recours comme une pièce d'une stratégie globale, comme le détaille ADHEOS. Le lobby revendique quinze victoires devant la Cour suprême et a déjà joué un rôle déterminant dans l'arrêt Dobbs de 2022, qui a mis fin au droit fédéral à l'avortement. L'affaire Chiles n'est pas une cause isolée : c'est un mouvement coordonné pour remodeler le paysage juridique américain.

Un vote 8-1 qui dépasse le clivage gauche-droite habituel

Le détail du vote est peut-être le plus déconcertant de toute cette affaire. Les six juges conservateurs ont été rejoints par deux juges progressistes, Elena Kagan et Sonia Sotomayor. Seule la juge Ketanji Brown Jackson a exprimé son dissentiment. Cette composition inattendue signifie que le raisonnement juridique de la majorité a convaincu au-delà du camp conservateur, ce qui renforce considérablement la portée du précédent. L'opinion majoritaire a été rédigée par le juge Neil Gorsuch, nommé par Donald Trump en 2017, connu pour ses positions robustes sur le premier amendement, selon les informations de la BBC.

Le fait que deux juges habituellement alignés avec le camp progressiste aient rejoint la majorité n'est pas anodin. Il indique que le cadre juridique choisi par l'ADF — celui d'une discrimination par le point de vue plutôt que d'une question médicale — a trouvé un écho chez des juges soucieux de protéger la liberté d'expression même quand elle sert des idées qu'ils réprouvent. C'est précisément ce croisement idéologique qui rend la décision si difficile à contourner pour les défenseurs des droits LGBTQ+ : ce n'est pas un arrêt « de droite » au sens partisan, c'est un arrêt qui s'appuie sur un pilier constitutionnel que les deux camps disent chérir.

Le rôle de l'administration Trump dans le dossier

Un élément de contexte souvent sous-estimé mérite d'être souligné : l'administration Trump a officiellement soutenu la position de Kaley Chiles devant la Cour suprême. Ce soutien n'est pas un simple geste politique. Il s'inscrit dans une séquence offensive commencée dès le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025, avec la signature d'un décret reconnaissant seulement « deux sexes » et la fin des aides publiques pour les traitements de transition des mineurs. Le gouvernement fédéral a donc pesé de tout son poids dans cette affaire, envoyant un message clair aux juges et aux États : la protection des jeunes LGBTQ+ n'est plus une priorité de l'exécutif. Ce positionnement a inévitablement influencé le climat dans lequel la Cour rendait sa décision.

Discrimination selon le point de vue : la liberté d'expression invoquée pour légitimer des pratiques nocives

Le raisonnement de la majorité repose sur une distinction subtile mais déterminante. Pour Gorsuch, la loi du Colorado n'est pas une réglementation médicale neutre applicable à toutes les pratiques thérapeutiques. C'est une censure sélective fondée sur le contenu de l'expression. Concrètement, la loi autorise un thérapeute à valider l'identité de genre d'un adolescent, à l'accompagner dans une transition, mais lui interdit de l'aider à « changer » cette même identité. La loi prescrit quels points de vue le thérapeute peut ou ne peut pas exprimer. Et pour la Cour, cela constitue une discrimination inacceptable en fonction de l'opinion.

Le juge Gorsuch a écrit que le premier amendement « constitue un bouclier contre toute tentative d'imposer une orthodoxie de pensée ou de parole dans ce pays », ajoutant qu'il traduit « la conviction que tout Américain possède un droit inaliénable à penser et parler librement ». Ces formulations, rapportées par Le Monde, résument toute la logique de l'arrêt. Sur le plan abstrait, le raisonnement est élégant. Il touche à quelque chose de profond dans la tradition juridique américaine : la méfiance envers toute autorité qui dicterait ce qu'il est permis de penser. Mais appliqué à des mineurs vulnérables, dans un contexte de rapport de pouvoir entre un adulte thérapeute et un enfant, ce raisonnement devient redoutable.

La dissidence solitaire de Ketanji Brown Jackson

Face à cette construction abstraite, la juge Ketanji Brown Jackson a opposé une phrase rapportée par Le Monde : la Constitution ne fait pas obstacle à la réglementation raisonnable des traitements médicaux nocifs simplement parce que les soins inappropriés sont prodigués par la parole plutôt que par le scalpel. Jackson rappelle une évidence médicale que la majorité efface : le fait qu'un traitement utilise des mots ne le rend pas inoffensif. L'État a toujours eu le droit de réguler les pratiques médicales dangereuses, qu'elles impliquent des instruments ou des discours.

Elle reproche à ses collègues d'ouvrir une boîte de Pandore en portant atteinte à la capacité des États à réglementer l'exercice des professions médicales, au possible détriment de la santé des Américains. Sa dissidence est d'autant plus frappante qu'elle est seule. Jackson souligne également un point crucial que la majorité ignore : Kaley Chiles ne s'exprime pas « dans l'éther », elle prodigue des thérapies à des mineurs en tant que professionnelle de santé agréée, un constat que NPR met en avant. Dans un système où les opinions dissidentes servent souvent à préparer les contestations futures, ces mots pourraient devenir le socle d'une bataille juridique de longue durée.

L'argument de l'ADF : la thérapeute réduite au silence

Du côté de la plaignante, l'argument a été porté par James Campbell, avocat de l'Alliance Defending Freedom. Devant la Cour, il a plaidé que la pratique de Kaley Chiles ne comportait aucune contrainte physique d'aucune sorte, qu'il s'agissait uniquement de thérapie par la parole. Selon NPR, il a affirmé que Kaley Chiles était réduite au silence et que les enfants et les familles qui voulaient ce genre d'aide se retrouvaient sans aucun soutien. L'analyse de cet argument est essentielle : il retourne complètement la logique de protection en faisant du thérapeute la victime, censurée dans l'exercice de sa profession, et de l'adolescent un « client volontaire » qui cherche activement ce type de soin.

Ce glissement sémantique gomme les rapports de pouvoir entre un adulte doté d'une autorité thérapeutique et un mineur qui, dans la très grande majorité des cas, ne se présente pas de lui-même dans le cabinet de Kaley Chiles. Il est envoyé par des parents qui n'acceptent pas son orientation ou son identité. Présenter cet adolescent comme un consommateur libre de choisir son traitement est une fiction juridique qui ignore la réalité des dynamiques familiales. C'est pourtant cette fiction qui a emporté la décision de la Cour suprême.

Le précédent de 2018 : pourquoi le Colorado pensait être protégé

Avant cet arrêt, la jurisprudence semblait plutôt favorable aux interdictions. En 2018, une cour d'appel fédérale avait validé la loi de Floride interdisant les thérapies de conversion pour les mineurs, estimant que la régulation portait sur la conduite professionnelle et non sur le contenu du discours. Plusieurs autres cours d'appel avaient suivi ce raisonnement dans les années suivantes, confortant les États dans leur conviction que ces lois résisteraient à un examen constitutionnel. C'est ce qui explique pourquoi plus de vingt États avaient franchi le pas. Le revirement de la Cour suprême en 2026 ne fait pas que invalider une loi : il renverse une ligne jurisprudentielle qui s'était construite sur près d'une décennie.

Thérapies de conversion : le mot est un mensonge, la réalité est une torture psychologique

L'expression « thérapie de conversion » est elle-même un trompe-l'œil. Le rapport de la MIVILUDES de 2021 le démontre avec précision : le mot « thérapie » suppose un soin, une intention de guérir. Or ces pratiques visent à transformer une personne non hétérosexuelle en personne hétérosexuelle et une personne transgenre en personne cisgenre, en assimilant l'homosexualité ou la transidentité à une maladie. Le terme est antinomique avec la réalité de ce qui se passe dans ces séances. Historiquement, les méthodes étaient d'une brutalité extrême : castration chimique, lobotomie, électrochocs, thérapies par aversion associant nausée et contenu érotique, hypnose couplée à la masturbation. Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a assimilé ces pratiques à un acte de torture.

Aujourd'hui, dans les pays occidentaux du moins, les méthodes se sont faites plus insidieuses. Elles prennent la forme de prières d'exorcisme, de sessions de « délivrance », de pressions spirituelles répétées, de groupes de parole où le participant est invité à chercher l'origine de son « trouble » dans des dysfonctionnements familiaux. Le rapport MIVILUDES documente également l'existence d'approches promues par certains réseaux de praticiens américains, reposant sur l'idée que l'homosexualité résulterait de traumatismes infantiles ou de relations parentales défectueuses. C'est une théorie totalement discréditée par la psychiatrie moderne depuis des décennies.

Gaëlle, survivante : des mains posées sur la tête pour chasser un démon

Les mots des survivantes disent ce que les rapports ne peuvent pas transmettre. Gaëlle, une jeune femme transgenre française, a raconté son expérience dans une enquête publiée par RMC. Elle raconte que les personnes qui l'entouraient voulaient qu'elle redevienne un garçon, que parfois ils posaient des mains sur sa tête pour chasser le démon de femme qui serait en elle, que le pasteur lui avait fait répéter qu'elle n'était pas une femme et qu'elle ne le serait jamais. Elle raconte avoir complètement perdu pied, être devenue dégoûtée d'elle-même, et que petit à petit, ces séances la brisaient.

Ces témoignages sont français, mais ils décrivent des méthodes identiques à celles pratiquées aux États-Unis dans les cercles évangéliques. Prières d'exorcisme, imposition des mains, répétition de formules de dénégation de l'identité — le protocole est le même qu'il se déroule dans une église de Colorado Springs ou dans une communauté évangélique de province française. Gaëlle ajoute que c'est une blessure encore ouverte, que toute sa descente aux enfers est partie de là. La loi française de 2022 est arrivée trop tard pour elle, et la décision de la Cour suprême américaine arrive trop tard pour des milliers de jeunes de l'autre côté de l'Atlantique.

Dépression, anxiété, suicide : ce que dit la science

L'État du Colorado n'avait pas inventé sa position. Il s'était appuyé sur le consensus scientifique unanime des grandes associations médicales américaines, comme le rappelle PBS. Leurs conclusions convergent : ces pratiques sont non seulement inefficaces — elles ne changent pas l'orientation sexuelle — mais elles provoquent des dommages graves et durables. Dépression majeure, troubles anxieux, toxicomanie, auto-mutilation, pensées suicidaires : le spectre des conséquences est large et documenté.

C'est précisément ce corpus scientifique que le Colorado avait intégré dans sa loi de 2019 pour justifier l'interdiction. L'argument est celui de la santé publique : un État a le droit et le devoir d'interdire des pratiques médicales dangereuses, surtout lorsqu'elles s'appliquent à des mineurs incapables de donner un consentement éclairé. La Cour suprême n'a pas réfuté ces données médicales. Elle a simplement estimé que la liberté d'expression du thérapeute primait sur le droit de l'État à les prendre en compte pour légiférer. C'est ce décalage entre la science et le droit qui rend la décision si vertigineuse.

Le lien avec les dérives sectaires documenté par la France

Le rapport MIVILUDES de 2021 apporte un éclairage complémentaire essentiel. En France, les thérapies de conversion ne sont pas analysées uniquement comme un problème médical mais comme un phénomène de dérive sectaire. Le rapport documente les mécanismes classiques d'emprise : isolement de la victime, culpabilisation, rupture avec l'environnement extérieur, soumission à une autorité charismatique. Ces mécanismes sont identiques qu'il s'agisse de groupes évangéliques américains ou de communautés religieuses françaises. Le rapport note que ces pratiques sont recensées dans au moins soixante-huit pays et que les méthodes vont de la psychothérapie pseudo-scientifique aux exorcismes, en passant par les viols dits « correctifs ». Cette lecture sectaire offre un cadre d'analyse que la Cour suprême américaine n'a absolument pas retenu, enfermée dans son débat sur le premier amendement.

1 300 praticiens et des millions d'adolescents abandonnés par la loi

Les chiffres dessinent un territoire de non-droit pour une part considérable de la jeunesse américaine. Selon un rapport du Trevor Project publié en 2023 et repris par la BBC, plus de 1 300 praticiens proposent encore des thérapies de conversion aux États-Unis. Ces chiffres ne concernent pas les marges obscures de la société : ce sont des professionnels inscrits, souvent des thérapeutes ou des conseillers pastoraux, qui exercent au grand jour dans les États où la loi les autorise. Le Movement Advancement Project a cartographié la situation avec précision. Sur l'ensemble des jeunes LGBTQ+ de 13 à 17 ans aux États-Unis, 49 % vivaient dans des États qui interdisaient ces pratiques, 10 % dans des États avec des restrictions partielles, 27 % sans aucune loi étatique, et 14 % dans des États qui empêchent activement les collectivités locales de se protéger en votant leurs propres interdictions.

La décision de la Cour suprême menace directement les 49 % qui étaient protégés. Si les lois des vingt États qui avaient interdit ces pratiques sont invalidées sur le même fondement juridique, c'est la majorité des adolescents LGBTQ+ du pays qui se retrouvera sans filet. L'arrêt ne crée pas de nouvelle pratique — il supprime les barrières juridiques qui empêchaient son extension.

La réaction du Trevor Project : un pas en arrière tragique

Le Trevor Project, première ligne d'écoute pour les jeunes LGBTQ+ en crise suicidaire aux États-Unis, est peut-être l'organisation la mieux placée pour mesurer l'impact concret de telles décisions. C'est dans ses lignes d'écoute que passent les appels de ces adolescents que la loi ne protège plus. Son directeur, Jaymes Black, a réagi en déclarant que la décision de la Cour suprême de traiter la pratique dangereuse de la thérapie de conversion comme une expression protégée par la Constitution était un pas en arrière tragique pour le pays, qui mettrait des vies de jeunes en danger, selon les propos rapportés par la BBC.

Cette déclaration n'est pas une formule rhétorique. Le Trevor Project publie chaque année des enquêtes montrant que les jeunes LGBTQ+ qui ont subi des thérapies de conversion ont des taux de tentatives de suicide plus de deux fois supérieurs à ceux qui n'en ont pas fait l'expérience. Quand l'organisation parle de vies en danger, elle lit les statistiques que ses conseillers voient se concrétiser chaque nuit au téléphone. L'arrêt de la Cour suprême n'est pas un exercice académique : il va se traduire en appels supplémentaires, en souffrances supplémentaires, en pertes supplémentaires.

Dans les États conservateurs, ces pratiques n'avaient jamais disparu

Il faut nuancer un point essentiel : la décision de la Cour ne crée pas le problème partout. Dans les 27 % d'États sans loi et les 14 % qui bloquent les protections locales, les thérapies de conversion continuaient librement avant le 31 mars 2026. Ce que fait l'arrêt, c'est étendre ce vide juridique aux États qui avaient choisi de protéger leurs mineurs. Le contexte politique plus large éclaire cette dynamique. Le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025 a accéléré une offensive contre les droits LGBTQ+ : décret reconnaissant seulement « deux sexes », fin des aides publiques pour les traitements de transition des mineurs, et en juin 2025, la Cour suprême avait déjà autorisé le Tennessee à interdire les soins affirmants pour les jeunes trans.

Autrement dit, le même tribunal protège la parole des thérapeutes conversionnistes tout en validant l'interdiction de la parole des thérapeutes affirmants. Le double standard est flagrant. Un État comme le Tennessee peut interdire à un médecin de parler à un adolescent trans de traitements soutenus par le consensus médical international, tandis que le Colorado ne peut plus interdire à un thérapeute de parler à un adolescent de « changer » son orientation sexuelle au moyen de méthodes condamnées par ce même consensus. La logique juridique ne tient plus — seule reste une orientation idéologique claire.

Ce que l'arrêt change concrètement pour les familles

Pour les familles américaines, les effets se feront sentir de manière très concrète. Dans les États qui maintiendront leurs lois malgré le précédent, les thérapeutes conversionnistes pourront contester ces interdictions au nom de l'arrêt Chiles, obligeant les États à engager des batailles juridiques coûteuses dont l'issue est désormais incertaine. Dans les États qui abrogeront leurs lois, les praticiens pourront reprendre leurs activités au grand jour, sans crainte de sanction. Pour un parent qui découvre que son adolescent est envoyé en thérapie de conversion par un autre parent, par un membre de la famille élargie ou par une communauté religieuse, les recours légaux vont se raréfier. La décision de la Cour ne protège pas seulement Kaley Chiles : elle protège tous les adultes qui voudront reproduire ce modèle.

France : une loi depuis 2022, mais des pratiques qui persistent dans l'ombre

De l'autre côté de l'Atlantique, le cadre juridique est radicalement différent. En France, la députée Laurence Vanceunebrock a déposé une proposition de loi en 2020 visant à interdire les thérapies de conversion. Le texte a été promulgué en janvier 2022, prévoyant jusqu'à deux ans de prison et 30 000 euros d'amende pour les auteurs de ces pratiques. La loi les définit comme des pratiques visant à modifier ou à réprimer l'orientation sexuelle ou l'identité de genre, véritable ou supposée, d'une personne, et les rattache explicitement aux dérives sectaires. Le rapport MIVILUDES de 2021 avait préparé le terrain en documentant les liens entre ces pratiques et les mécanismes d'emprise sectaire.

Mais une loi sur le papier ne suffit pas à faire disparaître une réalité souterraine. Les enquêtes menées par Franceinfo ont montré que certains groupes continuent d'organiser des sessions sous d'autres noms, dans d'autres lieux. Les structures se restructurent, changent d'appellation, se dissimulent derrière des activités prétendument culturelles ou spirituelles. Le débat sur l'interdiction de pratiques religieuses visant à imposer une norme rappelle que la frontière entre liberté de croyance et protection des individus est toujours délicate à tracer dans une société démocratique.

Paméla et les séances de Torrents d'Espoir

Paméla avait 20 ans en 2009 quand elle a participé à des thérapies de conversion organisées par le groupe « Torrents d'Espoir ». Selon son témoignage recueilli par Franceinfo, on lui faisait croire qu'être lesbienne était une maladie, qu'elle devait guérir par la prière et la confession. Elle raconte que la honte et la culpabilité étaient tellement fortes que ça l'a détruite, et que faire Torrents d'Espoir avait été d'une grande violence psychologique. Des années plus tard, les séquelles sont toujours là. Gaëlle abonde en disant que c'est une blessure encore ouverte, que toute sa descente aux enfers est partie de là, et que ce n'est pas parce qu'on dit qu'on va la changer que ça va marcher.

Ces témoignages montrent que la loi française, si elle est nécessaire sur le plan symbolique et juridique, arrive trop tard pour celles et ceux qui ont déjà subi ces pratiques. Et elle reste difficile à faire appliquer quand les groupes se restructurent sous de nouveaux noms, quand les séances se tiennent dans des cadres privés, quand les victimes mettent des années à comprendre ce qu'elles ont vécu et à trouver le courage de parler. Le délai de prescription, la difficulté à prouver les faits, la honte qui persiste : autant d'obstacles que la loi seule ne peut pas franchir.

Loi française et décision américaine : deux logiques juridiques opposées

La comparaison entre les deux cadres est éclairante. La France a choisi de réguler les thérapies de conversion comme des dérives sectaires et des violences, en s'appuyant sur le rapport MIVILUDES qui documentait les mécanismes d'emprise. Le législateur français ne s'est pas laissé enfermer dans un débat sur la liberté d'expression : il a traité ces pratiques comme ce qu'elles sont, c'est-à-dire des atteintes à l'intégrité physique et psychologique. Les États-Unis, eux, ont fait primer le premier amendement sur la protection des mineurs. La différence tient à deux traditions constitutionnelles distinctes : le premier amendement américain n'a pas d'équivalent en France, où la liberté d'expression est protégée mais peut être limitée par la loi dans certains cas.

Pourtant, le résultat pour les adolescents est parfois le même des deux côtés de l'Atlantique. Aux États-Unis, la loi ne protège plus. En France, la loi existe mais les pratiques persistent dans l'ombre. Dans les deux cas, ce sont les mêmes mécanismes qui opèrent : des communautés religieuses conservatrices qui exercent une pression sur des familles, des adolescents envoyés contre leur gré, des professionnels qui normalisent des pratiques destructrices sous couvert d'accompagnement spirituel. La différence de cadre juridique ne doit pas masquer la similitude des expériences vécues par les jeunes.

Les limites concrètes de la loi française

En France, à ce jour, les condamnations pour thérapies de conversion restent extrêmement rares. La loi de 2022 est un outil puissant sur le papier, mais son application se heurte à plusieurs obstacles pratiques. Les séances se déroulent le plus souvent dans des espaces privés — églises, domiciles, lieux de retraite — sans trace écrite. Les victimes sont souvent mineures au moment des faits et mettent des années avant de pouvoir verbaliser ce qu'elles ont subi. Les délais de prescription peuvent alors rendre toute poursuite impossible. Les associations de terrain le répètent : il manque des moyens dédiés pour repérer les groupes actifs, former les forces de l'ordre et accompagner les survivants dans leurs démarches judiciaires. Une loi sans moyens de contrôle reste une déclaration d'intention.

La parole contre le scalpel : ce que cette décision révèle sur la Cour suprême de 2026

L'arrêt du 31 mars 2026 ne se comprend pas isolément. Il s'inscrit dans une séquence jurisprudentielle qui dessine, mois après mois, le portrait d'une Cour suprême engagée dans un restructuration profonde du droit américain. En juin 2025, la même Cour avait autorisé le Tennessee à interdire les soins affirmants pour les jeunes transgenres — ces traitements qui, à l'inverse des thérapies de conversion, sont soutenus par le consensus médical international. Ce double mouvement — protéger la parole des thérapeutes conversionnistes d'un côté, valider l'interdiction de la parole des thérapeutes affirmants de l'autre — n'est pas une simple coïncidence calendaires. Il traduit une orientation cohérente de la majorité conservatrice, renforcée par le ralliement ponctuel de certains juges progressistes sur des questions touchant au premier amendement.

La portée de l'arrêt Chiles dépasse en réalité le seul cadre des droits LGBTQ+. En établissant qu'une loi interdisant une pratique médicale reconnue comme nocive peut être invalidée au nom de la liberté d'expression, la Cour a créé un précédent à vocation transversale. Des thérapeutes proposant des traitements pseudoscientifiques pour l'autisme, des praticiens de médecines alternatives non validées, des groupes promouvant des méthodes de contrôle psychologique dans des cadres sectaires — tous pourraient invoquer ce raisonnement pour contester les régulations qui les empêchent d'exercer. Ketanji Brown Jackson avait employé l'image de la boîte de Pandore : le principe posé par la majorité ne se limite pas à son application immédiate, il ouvre un champ de contestation dont les contours exacts restent à déterminer.

Face à cet arrêt, les options des États qui souhaitent protéger leurs mineurs sont limitées mais pas nulles. Certains pourraient tenter de redéfinir leurs lois en les recentrant davantage sur la conduite professionnelle que sur le contenu du discours, en invoquant les pouvoirs de régulation des licences médicales plutôt que l'interdiction directe de pratiques. D'autres pourraient durcir les conditions d'agrément des thérapeutes pour exclure ceux qui proposent des méthodes non validées scientifiquement. Ces stratégies juridiques sont incertaines et coûteuses, mais elles constituent les seules voies de contournement possibles d'un arrêt dont la portée est, par construction, très large. Les associations de défense des droits LGBTQ+ et les procureurs généraux des États progressistes planchent déjà sur ces alternatives.

Les adolescents n'ont pas choisi d'être là

Le raisonnement de la Cour efface un élément central de la réalité : un mineur qui se retrouve en thérapie de conversion n'est pas un client volontaire qui compare des options sur un marché libre de soins. Il est le plus souvent envoyé par des parents qui n'acceptent pas son orientation ou son identité. L'argument de la conversation volontaire défendu par James Campbell, l'avocat de Kaley Chiles, est une fiction juridique. Un adolescent de 14 ans ne choisit pas librement de consulter un thérapeute évangélique pour explorer son attirance pour les personnes de même sexe. Il y est conduit, parfois sous la menace, souvent dans la confusion et la culpabilité.

La Cour suprême a traité cette affaire comme si elle opposait un citoyen à l'État, dans le cadre classique d'un contentieux sur la liberté d'expression. Mais l'enjeu réel opposait un adulte muni d'une autorité thérapeutique à un enfant en situation de vulnérabilité. En gommant cette asymétrie, la majorité a produit un arrêt abstraitement cohérent mais concrètement aveugle. Ketanji Brown Jackson l'avait souligné : Kaley Chiles ne parle pas dans le vide, elle exerce en tant que professionnelle de santé agréée. C'est toute la différence entre un citoyen qui exprime une opinion et un praticien qui applique une méthode à un patient mineur.

Un précédent dangereux pour les autres lois de protection des mineurs

L'aspect le plus inquiétant de cette décision dépasse largement la question LGBTQ+. Si une loi interdisant une pratique médicale reconnue comme nocive par le consensus scientifique peut être invalidée au nom du premier amendement, quelles autres protections des mineurs sont menacées ? Le principe établi par la Cour pourrait être invoqué par des thérapeutes proposant des pratiques discréditées à des mineurs dans d'autres domaines : traitements pseudoscientifiques, thérapies de réparation fondées sur des méthodes non validées, pratiques de contrôle psychologique dans des cadres sectaires.

En ouvrant cette brèche, la Cour ne dit pas que ces pratiques sont acceptables — elle dit que l'État ne peut pas les interdire si elles s'expriment par la parole. C'est un changement de paradigme considérable dans le droit de la régulation médicale. Ketanji Brown Jackson l'avait vu venir quand elle parlait de boîte de Pandore. Les conséquences de cet arrêt se déploieront probablement pendant des années, bien au-delà du cas des thérapies de conversion. D'autres lobbys, d'autres groupes religieux, d'autres praticiens marginaux pourront s'appuyer sur ce précédent pour contester les régulations qui les empêchent d'exercer.

Conclusion

L'arrêt de la Cour suprême du 31 mars 2026 porte un paradoxe vertigineux : au nom de la protection de la parole, la plus haute juridiction américaine a dépouillé les États de leur capacité à protéger la santé de mineurs vulnérables. En déclarant que la loi du Colorado discriminait selon le point de vue, la majorité a transformé un enjeu de santé publique en un problème de censure constitutionnelle. La seule voix discordante, celle de Ketanji Brown Jackson, a rappelé avec une clarté chirurgicale que la parole peut elle-même être un instrument de violence — et que la Constitution n'a jamais été conçue pour empêcher un État de réguler des pratiques médicales nocives. De l'autre côté de l'Atlantique, la France dispose d'une loi depuis 2022, mais les survivants savent que le texte ne suffit pas à effacer les séquelles ni à empêcher les pratiques de muter dans l'ombre. La bataille juridique est loin d'être finie — aux États-Unis comme en France, là où les droits des jeunes LGBTQ+ se jouent encore dans l'écart entre la loi et la réalité.

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Questions fréquentes

Pourquoi la Cour suprême a-t-elle invalidé cette loi ?

La Cour a jugé que la loi du Colorado constituait une censure fondée sur le point de vue, violant ainsi le premier amendement garantissant la liberté d'expression des thérapeutes.

Quels sont les dangers des thérapies de conversion ?

Selon le consensus scientifique, ces pratiques sont inefficaces et provoquent des risques accrus de dépression, d'anxiété, de toxicomanie et de tentatives de suicide chez les jeunes.

Qui est Kaley Chiles et que défend-elle ?

C'est une psychologue évangélique soutenue par le lobby ADF, qui souhaite proposer des thérapies par la parole pour aider des adolescents à modifier leur orientation sexuelle ou identité de genre.

Comment la France régule-t-elle ces pratiques ?

Depuis 2022, la loi française interdit les thérapies de conversion et les rattache aux dérives sectaires, prévoyant jusqu'à deux ans de prison et 30 000 euros d'amende.

Quel est le risque de ce précédent juridique ?

En invalidant une régulation médicale au nom de la liberté d'expression, la Cour ouvre la voie à des contestations d'autres interdictions de pratiques nocives reposant sur la parole.

Sources

  1. La Cour suprême américaine se prononce contre une loi, adoptée par l’Etat du Colorado, interdisant les « thérapies de conversion » · lemonde.fr
  2. États-Unis : la Cour suprême réexamine ce vendredi l’interdiction des «thérapies de conversion» pour mineurs - ADHEOS · adheos.org
  3. bbc.com · bbc.com
  4. [PDF] THÉRAPIES DE CONVERSION » ET DÉRIVES SECTAIRES · cipdr.gouv.fr
  5. Droits LGBT aux États-Unis — Wikipédia · fr.wikipedia.org
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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