Le verdict est tombé sans bruit, à Smederevo, une ville de 50 kilomètres à l'est de Belgrade. Fin décembre 2025, la haute cour serbe a condamné trois ressortissants serbes pour espionnage et discrimination raciale. Le document n'a été révélé que le 6 mars 2026, par la branche balkanique de Radio Free Europe, dans le cadre d'une procédure de plaider-coupable. Ce que le jugement raconte mérite qu'on s'y arrête : des opérations de déstabilisation attribuées à Moscou, exécutées sur le sol français par des agents recrutés en Serbie.

La thèse du "hub russe" circule depuis des mois dans les chancelleries et sur les réseaux. Les faits judiciaires la confortent - partiellement. Mais ils ne disent pas tout, et confondre ce qui est prouvé avec ce qui relève du rapport de forces conduit à une lecture fausse de la Serbie. Trois niveaux à distinguer.
Ce que le verdict de Smederevo établit
Les accusations sont précises. En mai 2025, des hommes ont déposé de la peinture verte sur le Mémorial de la Shoah de Paris et sur trois synagogues parisiennes. En septembre 2025, ils ont déposé des têtes de cochon devant neuf mosquées de la région parisienne. Les deux séquences ont provoqué une vague d'indignation en France, avant d'être attribuées à la Russie par les services français de renseignement.
Le verdict, consulté par Le Monde, confirme que le groupe "recevait des ordres et des moyens financiers des structures des services de renseignement de la Fédération de Russie". C'est la phrase la plus importante de l'affaire : elle établit le lien de commandement, pas seulement la présence de spectateurs.
Les détails sont ceux d'une opération à bas coût. Les trois hommes sont originaires de Velika Plana, une ville de 15 000 habitants. Ils se déclarent ouvrier au chômage, technicien de laboratoire et serveur. Ils ont été recrutés puis envoyés en France pour quelques milliers d'euros par un individu désigné "Hunter" dans le verdict - identifié par Mediapart comme un Serbe nommé Aleksandar Savic, dont le sort est inconnu. Les trois ont été condamnés à des peines de six à dix-huit mois d'assignation à résidence avec bracelet électronique. Huit autres personnes restent sous investigation.
Trois réserves s'imposent. D'abord, la peine est faible au regard de la gravité des faits et de leur qualification en espionnage. Ensuite, la responsabilité des commanditaires russes repose sur l'évaluation des services de renseignement, relayée par le tribunal : aucun officier russe n'a été jugé. Enfin, l'affaire porte sur du recrutement de petites mains, pas sur une opération pilotée depuis Belgrade - les recruteurs travaillaient pour Moscou, pas pour les autorités serbes. C'est précisément ce que dit le parlementaire américain Joe Wilson, qui a porté l'accusation au niveau politique :
L'allégation sur un suspect transitant de Leipzig à Belgrade n'est pas vérifiée indépendamment ici : c'est la déclaration d'un élu, dans un contexte de durcissement du discours américain sur les Balkans. Elle montre toutefois que l'expression "hub" est désormais entrée dans le débat transatlantique. Elle correspond aussi à un modèle déjà documenté : le recrutement d'opérateurs précaires, souvent en Serbie ou en Moldavie, pour des missions de vandalisme ou d'intimidation en Europe occidentale, à quelques milliers d'euros la prestation.
Moscou pousse, Belgrade recule : le rapport de forces
Si la Serbie était un simple instrument du Kremlin, son industrie d'armement travaillerait pour Moscou. C'est l'inverse qui s'est produit - et c'est là que la thèse du "hub" se fissure.
Le 23 juin 2025, Aleksandar Vučić a annoncé l'arrêt de toutes les exportations d'armement serbes : "on a arrêté littéralement tout, et nous alimentons notre armée". Le ministère de la Défense exige depuis lors l'accord du Conseil national de sécurité pour toute exportation future. Le contexte est un cumul de pressions : les critiques sur les ventes à Israël, et surtout les accusations publiées le jour même par le SVR, service de renseignement extérieur russe. Moscou affirme que des munitions serbes partent vers l'Ukraine via des pays tiers, principalement la Tchéquie et la Bulgarie, sous forme de pièces détachées assemblées à l'Ouest. Une entreprise bulgare désignée, EMCO, a nié toute livraison à l'armée ukrainienne depuis dix ans.
Les chiffres restent opaques : Belgrade ne publie plus de rapports annuels sur les permis d'exportation. Le Financial Times estimait pourtant en juin 2024 à environ 800 millions d'euros le volume de munitions serbes arrivées en Ukraine depuis 2022, par intermédiaires. Vučić avait alors reconnu : "Oui, nous exportons nos munitions... Ce que les autres en font à la fin, c'est leur problème."
Le schéma est donc triple, et il faut le distinguer soigneusement :
- Une coopération tactique choisie. Belgrade refuse de sanctionner la Russie, rencontre Poutine à Moscou en mai 2025 - première visite depuis l'invasion - et entretient un récit d'amitié traditionnelle. C'est un choix, y compris électoral : la fidélité à Moscou reste un marqueur identitaire dans une partie de l'électorat serbe.
- Une coopération économique lucrative, jamais alignée. Les munitions serbes ont alimenté l'Ukraine sans que Belgrade ne s'engage politiquement. Vučić vend à tout le monde, et assume.
- Une coercition subie. Les accusations du SVR, couplées à l'arrêt des exportations, montrent que Moscou sanctionne ce qu'il perçoit comme une trahison. La pression russe sur la Serbie est une contrainte, pas une preuve d'allégeance.
Dans le même temps, Volodymyr Zelensky a loué le soutien serbe à l'Ukraine lors d'une rencontre à Odessa en juin 2025, et la Serbie candidate à l'Union européenne maintient officiellement qu'elle "respecte pleinement" l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Ce n'est ni un allié de Moscou ni un pilier de l'ordre occidental : c'est un État qui monnaye sa position de carrefour.
Le 25 octobre, un scrutin qui teste le récit des deux camps
Le 27 septembre, dimanche soir, Aleksandar Vučić a annoncé sa démission de la présidence. Il ne peut briguer un troisième mandat et compte mener la liste du parti progressiste serbe (SNS) aux élections anticipées du 25 octobre. Ana Brnabić, proche collaboratrice et ancienne Première ministre, assure l'intérim.
Deux faits encadrent ce scrutin. Le premier : près de deux ans de manifestations, déclenchées par l'effondrement d'un auvent de gare à Novi Sad en novembre 2024, qui a tué 16 personnes. La demande d'enquête s'est muée en un mouvement étudiant anti-corruption qui présente une liste d'experts, d'enseignants et d'athlètes et qui, selon les instituts de sondage, se situe au coude-à-coude avec le SNS. Le deuxième : Vučić, sans fournir de preuve, accuse ses opposants et les médias critiques de vouloir "détruire l'État" sous influence étrangère, et dénonce des "puissances étrangères" préparant des troubles la nuit électorale.
C'est là que la notion de déstabilisation change de main. Le Kremlin a intérêt à présenter les protestations serbes comme une "Maidan" orchestrée par l'Ouest - un récit que des analystes régionaux décortiquent comme une opération psychologique classique, mêlant symbolisme anniversaire et analogie ukrainienne :

Vučić fait exactement le chemin inverse : il retourne l'accusation contre l'opposition pour se présenter comme le rempart. Deux récits de déstabilisation s'affrontent, et aucun des deux ne va de soi. La différence, c'est qu'un tribunal a documenté l'un d'eux - celui des opérations russes recrutées en Serbie - tandis que l'influence occidentale sur le mouvement étudiant n'a été établie par aucune juridiction.
Ce que l'Europe ne saurait résoudre par des listes
L'Union européenne vient de voter, le 7 octobre, la plus vaste extension de ses sanctions russes : 1 646 nouvelles entrées, pour près de 4 650 noms au total, dans un contexte d'attaques hybrides qui se multiplient - l'incident de drones à l'aéroport de Leipzig a précipité le calendrier. Un dispositif massif, mais qui protège des frontières extérieures, pas des corridors qui les traversent.
La Serbie en est la démonstration. Candidat à l'adhésion, non sanctionnée, non alignée, elle est à la fois le terrain où des opérations russes sont judiciairement documentées et l'État que Moscou menace quand il estime que Belgrade gagne trop d'argent ailleurs. Ajoutez le voisinage : au Monténégro, un blogueur militaire russe influent a été arrêté début octobre alors qu'il préparait un documentaire contre le rapprochement du pays avec l'Union européenne. Le Monténégro espère boucler ses négociations d'adhésion d'ici la fin de l'année.
Le problème européen n'est donc pas seulement la puissance russe. C'est que les États où s'exerce cette influence ne sont pas dans l'appareil sanctionneur - et que les États qui y sont restent tributaires de l'unanimité et des marchandages bilatéraux.
Ce qu'il faudra regarder le 25 octobre
Trois questions résument l'enjeu. Le mouvement étudiant parviendra-t-il à convertir deux ans de mobilisation en majorité parlementaire, ou l'architecture institutionnelle du SNS - médias pro-gouvernementaux, agences de l'État alignées, tractations - l'emportera-t-elle ? Une alternance ferait-elle avancer réellement l'alignement sur l'Union européenne, ou seulement le langage ? Et surtout : les opérations de recrutement documentées à Smederevo continueront-elles, quel que soit le résultat, tant que Moscou conservera la capacité d'acheter, pour quelques milliers d'euros, un ouvrier, un technicien ou un serveur ?
La Serbie n'est pas un instrument entre les mains du Kremlin. Elle est un territoire où la Russie achète de l'action à bas coût, où Moscou pousse quand Belgrade déplaît, et où un pouvoir local instrumentalise la peur de l'ingérence pour se maintenir. Le "hub" existe - mais il est moins une base qu'un marché. Et c'est pour cela qu'il est difficile à fermer.