Depuis janvier 2026, les universités et les collèges techniques russes sont devenus un terrain de recrutement pour l'armée. L'offre est simple sur le papier : un contrat d'un an dans les drones, loin de l'infanterie, avec une prime importante et un retour garanti aux études. Sur le terrain juridique et militaire, le tableau est beaucoup moins net.

Une nouvelle branche qui vise les moins de 35 ans
En novembre 2025, la Russie a créé les "troupes des systèmes sans pilote", une branche à part entière consacrée aux drones, devenus centraux dans la guerre en Ukraine.
Le ministre de la Défense, Andreï Belooussov, a indiqué en novembre 2025 que cette force chercherait en priorité des moins de 35 ans, jugés plus réceptifs aux "nouvelles technologies et à la vitesse". La campagne vers les étudiants des universités, des collèges techniques et des écoles professionnelles a commencé début 2026, alors que la Russie cherche à tenir son effort de guerre dans la durée.
L'ampleur du démarchage est documentée : le portail étudiant Groza a estimé à au moins 269 le nombre d'universités et de collèges ayant promu ces contrats auprès de leurs étudiants, y compris dans les parties occupées de l'Ukraine. BBC Russian avait déjà relevé des traces de recrutement dans au moins 95 établissements fin février.
Combien d'étudiants ont signé ? On ne le sait pas. Aucun total officiel n'a été publié.
Le ciblage, lui, fait débat. BBC Russian a relevé des cas d'étudiants visés parce qu'ils étaient menacés d'exclusion ou envisageaient un congé académique. Un ancien conseiller du recteur de l'Université fédérale d'Extrême-Orient a affirmé que son établissement avait reçu une consigne d'envoyer 32 étudiants à la guerre en février. Des témoignages anonymes évoquent un quota de 0,5 à 2 % des effectifs par université, mais cette allégation est contestée : au moins une université l'a démentie. Impossible, en l'état, d'en faire une règle générale.
Ce que le tract promet
Concrètement, voici ce qui est mis en avant.
À Moscou, des tracts distribués aux étudiants promettent au moins 5 millions de roubles la première année, soit environ 50 000 euros. Le discours est rodé : un an seulement, formation comprise, une affectation spécifique dans les unités de drones plutôt que dans l'infanterie classique, des compétences techniques valorisables, puis un retour aux cours.
Le ministère russe de l'Éducation y ajoute un congé académique, un déploiement présenté comme proche du front ukrainien mais hors première ligne, et la gratuité des études universitaires après le service.
C'est cette combinaison - durée courte, poste technique, argent, études préservées - qui rend l'offre lisible pour un étudiant de 20 ans.
Ce que vaut juridiquement la promesse d'un an
Juristes et défenseurs des droits avertissent que deux promesses clés n'ont pas de base solide : la durée d'un an et l'affectation garantie dans les drones.
Depuis le décret de mobilisation partielle de septembre 2022 signé par Vladimir Poutine, les contrats militaires sont en pratique prolongés jusqu'à la fin de la mobilisation. Un volontaire a donc très peu de chances de partir au bout de 12 mois.
Même logique pour le poste : c'est le ministère de la Défense qui décide après la signature si une recrue est apte aux troupes de drones. Signer pour les drones ne garantit pas d'y rester.
Le ministère de la Défense affirme l'inverse. Il dit que toute "contrainte" pour signer ne sera pas tolérée et que ceux qui s'engagent dans les forces de drones ne seront pas transférés contre leur volonté dans une autre unité. Il affirme aussi n'avoir ni l'intention ni la capacité de forcer les étudiants à participer à ce qu'il appelle l'opération militaire spéciale.
Pour l'étudiant, le risque vient de ce décalage entre l'engagement officiel de non-transfert forcé et un cadre juridique qui permet le maintien sous contrat sans figer l'affectation.
Sur le front, un poste présenté comme sûr mais exposé
Les drones ont changé la guerre, mais ils n'ont pas supprimé le danger pour ceux qui les pilotent. Les pilotes sont devenus des cibles prioritaires des deux camps, notamment parce que frapper une équipe drone désorganise tout un secteur.
Selon l'analyse de BBC Russian, Mediazona et une équipe de volontaires, au moins 920 opérateurs de drones russes ont été tués depuis le début de l'invasion à grande échelle en février 2022. Les pertes confirmées chez les opérateurs sont déjà comparables à celles de l'artillerie, une des spécialités les plus exposées. Pour comprendre pourquoi ces postes techniques restent au coeur des combats, il faut mesurer la Guerre en Ukraine : l'impasse financière des drones low-cost.

Le cas de Valery Averin, 23 ans, fait partie des premiers cas rapportés d'étudiants tués après s'être engagés dans cette filière. Sa mère d'accueil raconte qu'il a suivi trois mois de formation aux drones avant d'être envoyé en assaut frontal. Selon le récit cité, sa famille a appris le 8 avril qu'il avait été tué par un tir de mortier près de Louhansk, en zone occupée dans l'est de l'Ukraine, une semaine après son arrivée sur zone.
Ce cas ne prouve pas à lui seul que toute promesse d'affectation est fausse, mais il montre la conséquence concrète constatée : une réaffectation vers l'infanterie d'assaut reste possible une fois engagé.
Ce qu'il faut vérifier avant de signer
Ne signez rien sur la seule base du tract.
- Durée réelle : demandez où, dans le contrat, figure la fin effective à un an malgré le décret de mobilisation de 2022.
- Affectation écrite : demandez quelle clause interdit juridiquement un transfert vers l'infanterie.
- Retour aux études : demandez qui garantit le congé académique et la gratuité, et sous quelles conditions.
- Prime : demandez le montant net, le calendrier de versement et ce qui est perdu en cas de blessure, de réaffectation ou de prolongation.
- Risque : intégrez que même maintenu aux drones, le poste est ciblé et comptabilise déjà des centaines de morts confirmés.