À partir de septembre 2026, tous les collégiens et lycéens russes devront suivre 17 heures annuelles de formation militaire obligatoire. Le ministre de l’Éducation Sergueï Kravtsov a officialisé la mesure le 25 juin 2026, portant de 20 % à 50 % la part dédiée au combat dans le cours « Fondamentaux de la sécurité et de la défense de la patrie » (OBZR). Cette décision administrative, sans débat parlementaire, marque un tournant dans l’école russe : pour la première fois depuis la chute de l’URSS, des adolescents de 12 à 17 ans apprendront à manier la Kalachnikov et à piloter des drones en classe.

17 heures pour manier la Kalachnikov : la nouvelle matière obligatoire qui entre en vigueur en septembre 2026
L’annonce est tombée sans préavis. Le 25 juin 2026, l’agence Interfax a relayé la déclaration du ministre Sergueï Kravtsov : à la rentrée, le programme du cours OBZR sera profondément remanié. Jusqu’ici cantonné à 20 % de contenu militaire, le cours en consacrera désormais la moitié. Concrètement, sur les 34 heures annuelles que compte l’OBZR, 17 seront dédiées à la formation au combat. Le reste portera sur la sécurité civile, les gestes de premiers secours et la prévention des risques quotidiens.
Ce que le ministre Kravtsov a annoncé le 25 juin 2026
Sergueï Kravtsov n’a pas consulté les syndicats enseignants ni organisé de concertation publique. Il a simplement signé un arrêté, comme le permet le système administratif russe où l’exécutif peut modifier les programmes sans passer par la Douma. L’agence TASS a précisé que la mesure s’applique à toutes les écoles publiques du pays, sans exception régionale. Les établissements privés, eux, devront se conformer sous peine de perdre leur agrément. Cette verticalité est typique du fonctionnement russe : le Kremlin décide, les régions exécutent.
De l’OBZR à la formation au combat : les 17 heures décortiquées
Le sigle OBZR signifie « Fondamentaux de la sécurité et de la défense de la patrie ». Ce cours existe depuis 2023, lorsqu’il a remplacé l’ancienne matière « Fondamentaux de la sécurité des personnes » (OBJ). Le changement de nom n’était pas anodin : le mot « patrie » (Rodina) a été ajouté pour ancrer idéologiquement l’enseignement. Désormais, sur les 34 heures annuelles, 17 sont consacrées au volet militaire pur. Selon les calculs de Slate.fr, cela représente une séance d’une heure trente toutes les deux semaines, entièrement dédiée au maniement des armes, aux exercices de combat et à la défense civile. Les 17 heures restantes couvrent les thèmes classiques de sécurité : incendie, accidents domestiques, secourisme de base.
Une réforme qui vient d’en haut : quels âges, quelles classes ?
Les classes concernées vont de la 6e (élèves de 12 ans) à la 11e année (équivalent de la terminale, 17-18 ans). Auparavant, l’initiation militaire n’était obligatoire qu’en 10e et 11e années. L’étendre aux 6e constitue une rupture majeure. Des enfants qui entrent au collège devront désormais apprendre les bases du combat interarmes. Les autorités justifient cette précocité par la nécessité de « préparer la jeunesse dès le plus jeune âge à défendre la patrie ». Les parents qui souhaiteraient soustraire leurs enfants à cet enseignement n’ont aucun recours : les programmes sont obligatoires et aucune clause de conscience n’est prévue.
Du NVP soviétique à l’invasion de l’Ukraine : l’école russe renoue avec un passé militaire qu’elle avait aboli en 1993
Cette réforme n’est pas une invention ex nihilo. Elle s’inscrit dans une résurgence assumée du modèle soviétique d’éducation paramilitaire. L’URSS avait son « Initiation militaire initiale » (NVP), abolie en 1993 comme symbole de la rupture avec le passé communiste. Trente-trois ans plus tard, la Russie de Poutine le ressuscite, mais en version amplifiée.
L’« Initiation militaire initiale » (NVP) : une tradition soviétique ressuscitée
Le NVP soviétique comprenait des exercices de drill, du maniement du fusil d’assaut (la Kalachnikov dès 14 ans), des camps de terrain et des cours de défense civile. Les élèves devaient savoir démonter et remonter une arme les yeux bandés, lancer une grenade factice et exécuter des ordres militaires. Aboli en 1993 par Boris Eltsine, ce programme avait été remplacé par un enseignement plus civique et moins martial. Le retour du NVP sous un nouveau nom (OBZR) est un signal idéologique fort : le Kremlin veut restaurer la culture de la guerre comme pilier de l’identité russe.
2022-2024 : la guerre en Ukraine comme accélérateur législatif
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a tout changé. Dès l’automne 2022, des modules expérimentaux de formation militaire ont été testés dans certaines écoles. En 2023, le gouvernement a officialisé l’OBZR avec une part militaire de 20 %. En 2024, des discussions ont émergé pour monter à 50 %. L’annonce de juin 2026 concrétise cette progression. Le discours officiel présente la mesure comme une réponse à la « menace de l’OTAN » et à la « guerre hybride » menée contre la Russie. Chaque conflit extérieur sert de justification à un durcissement intérieur.
Poursuites contre les écoles récalcitrantes : la loi du fusil
L’État russe ne se contente pas d’encourager : il punit. En 2024, selon le média indépendant Vertska cité par Slate.fr, les procureurs russes ont intenté plus de 200 procès contre des établissements scolaires dépourvus de stands de tir. Les écoles doivent disposer d’infrastructures militaires minimales : un pas de tir, des répliques d’armes, du matériel de défense civile. Celles qui ne s’y conforment pas risquent des amendes et des sanctions administratives. Résultat : des centaines d’écoles ont dû construire à la hâte des installations, souvent dans des locaux vétustes, pour éviter les poursuites.
Drones, Kalachnikov et 83 « héros » de guerre : que contiennent vraiment ces 17 heures ?
Le programme détaillé a été publié par les médias russes Vedomosti et Mel.fm. Il ne s’agit pas d’une simple heure de civisme : c’est un entraînement paramilitaire complet, directement connecté aux besoins de l’armée russe en Ukraine.
Le drone comme nouvelle arme scolaire : leçons de pilotage et de contre-mesures
Les véhicules aériens sans pilote (UAV) occupent une place centrale dans le nouveau programme. Les élèves apprendront à piloter des drones de reconnaissance, à identifier les modèles ennemis et à appliquer des contre-mesures électroniques. Ce module est directement inspiré des retours d’expérience du front ukrainien, où les drones sont devenus l’arme principale des deux camps. Le parallèle avec les adolescents ukrainiens est frappant : comme le raconte notre article sur la formation des jeunes Ukrainiens, eux aussi apprennent à piloter des drones, mais pour survivre, pas pour obéir à un ordre venu d’en haut.

Kalachnikov, grenades et premiers secours : un programme digne d’une armée régulière
Le cœur du programme reste le maniement des armes. Les élèves de 6e à 11e année devront maîtriser le fusil d’assaut Kalachnikov (démontage, remontage, tir à blanc), les grenades à main (lancement, sécurité), les techniques de combat interarmes moderne, la défense civile et l’utilisation des équipements de protection individuelle. Les exercices incluent des simulations de tirs, des parcours d’obstacles et des scénarios de combat en milieu urbain. L’objectif est clairement la préparation au champ de bataille, pas une simple éducation civique déguisée.
83 « héros » de l’opération spéciale : quand l’histoire sacralise la guerre
À la rentrée 2026, un nouveau cours intitulé « Culture spirituelle et morale de la Russie » viendra compléter l’OBZR. Les autorités ont sélectionné 83 participants à la guerre en Ukraine comme « héros nationaux ». Des documentaires seront produits sur chacun d’eux et diffusés dans les écoles. Il ne s’agit pas d’un cours d’histoire objectif : les « héros » sont exclusivement des soldats russes ayant combattu en Ukraine, présentés comme des modèles de patriotisme et de sacrifice. Les enseignants recevront des kits pédagogiques prêts à l’emploi, laissant peu de place à la nuance ou au débat.
Un million sept cent cinquante mille jeunes dans la « Jeune Armée » : la militarisation en marche depuis l’enfance
La formation obligatoire en classe n’est que la partie émergée d’un système bien plus vaste. Depuis plusieurs années, la Russie construit un environnement social où le militaire imprègne chaque étape de l’enfance et de l’adolescence.
Yunarmiya : la « Jeune Armée » qui recrute 1,75 million d’adhérents
Fondée en 2016, l’organisation Yunarmiya (Jeune Armée) compte aujourd’hui 1,75 million de membres. Son objectif affiché est d’atteindre 3,25 millions d’adhérents d’ici 2030. En 2025, son budget a doublé pour atteindre 1 milliard de roubles (environ 11 millions de dollars), selon le Moscow Times. L’organisation est dirigée par Vladislav Golovin, Héros de Russie ayant participé au siège de Marioupol. Les activités incluent l’entraînement militaire, l’éducation patriotique, des compétitions de tir et des camps d’été. Yunarmiya est également active dans les territoires ukrainiens occupés, où elle recrute des enfants et distribue des uniformes.
De la maternelle aux camps paramilitaires : une enfance sous les drapeaux
Le Monde a publié en décembre 2025 un reportage sur les groupes « cadets juniors » destinés aux enfants de 4 à 7 ans, notamment à Syktyvkar, dans la République des Komis. Les tout-petits apprennent à marcher au pas, à obéir aux ordres, à manipuler des répliques d’armes en plastique et à adopter les positions de protection en cas d’attaque nucléaire. Des camps de vacances paramilitaires accueillent des enfants dès 6 ans, avec des exercices de survie, des tirs à l’arc et des simulations de combat. La frontière entre jeu et préparation militaire s’efface complètement.
Peut-on refuser d’apprendre à tirer ? La marge de manœuvre des familles
Dans le contexte répressif actuel, la possibilité d’un refus est quasi nulle. Aucune clause de conscience n’existe dans la loi russe pour les cours obligatoires. Les familles qui tenteraient de soustraire leurs enfants s’exposent à des pressions sociales (convocation au conseil de discipline, signalement aux services de protection de l’enfance) et administratives (amendes pour manquement à l’obligation scolaire). Les exemptions médicales sont théoriques : seuls les enfants handicapés lourds en bénéficient. Pour les autres, l’apprentissage du combat est aussi obligatoire que les mathématiques ou le russe.
50 milliards de roubles en cinq ans : le coût astronomique de l’éducation militarisée
Militariser l’école a un prix. Et ce prix est colossal. Selon une enquête du média indépendant Vot Tak reprise par Meduza, l’État russe a dépensé plus de 50 milliards de roubles en cinq ans pour créer et faire fonctionner les centres militaro-patriotiques où les écoliers sont envoyés en stages obligatoires.
50 milliards de roubles pour les centres militaro-patriotiques en cinq ans
Ces centres, répartis dans tout le pays, accueillent les classes pour des sessions de plusieurs jours. Ils disposent de stands de tir, de parcours d’obstacles, de simulateurs de drones et de salles de cours. Leur construction et leur entretien représentent un investissement massif, qui ne cesse de croître. Les 50 milliards de roubles incluent les salaires des instructeurs, l’achat d’armes factices et de matériel électronique, ainsi que le transport des élèves.
Le budget de Yunarmiya double : 1 milliard de roubles pour façonner l’esprit
En 2025, le budget de Yunarmiya est passé à 1 milliard de roubles, soit le double de l’année précédente. Cet argent sert à financer les uniformes, les camps d’été, les compétitions et la production de contenu patriotique (vidéos, affiches, manuels). L’organisation est également présente dans les écoles, où elle anime des clubs et recrute de nouveaux membres. Le doublement du budget témoigne de la priorité absolue accordée au contrôle idéologique de la jeunesse.
Une inflation militariste : quel coût d’opportunité pour l’éducation russe ?
Chaque rouble dépensé pour un stand de tir est un rouble en moins pour les salaires des enseignants, la rénovation des bâtiments scolaires ou l’achat de matériel pédagogique moderne. En Russie, les salaires des professeurs restent très bas, surtout en région : un enseignant débutant gagne parfois moins de 30 000 roubles par mois (environ 330 euros). Les écoles vétustes manquent de chauffage, de toilettes fonctionnelles et de livres récents. Le déséquilibre budgétaire entre le militaire et le civil est flagrant : l’argent coule à flots pour les fusils et les drones, mais les salles de classe s’effondrent.
Et en France ? Pourquoi le SNU fait débat pendant que Moscou forme ses élèves au combat
La comparaison avec la France est instructive. Pendant que la Russie impose 17 heures de Kalachnikov à ses collégiens, la France débat encore de la généralisation du Service National Universel (SNU), un programme bien moins martial.
Service national universel (SNU) : le débat français qui divise
Lancé en 2019 avec 2 000 volontaires, le SNU est passé à 15 000 participants en 2021 puis 32 000 en 2022. L’objectif initial était de le généraliser à 800 000 jeunes par an. Le contenu ? Un séjour de cohésion de deux semaines mêlant activités sportives, culturelles, lever des couleurs et port d’un uniforme, suivi d’une mission d’intérêt général de 84 heures. Selon un sondage cité par Les Echos, 75 % des Français seraient favorables à l’obligation. Mais les syndicats enseignants, notamment le Snes-FSU, y voient une dérive militariste et un coût excessif. Le débat reste ouvert, sans décision ferme à ce jour.
Conscrits suédois, réservistes finlandais : l’Europe du Nord montre l’exemple
D’autres pays européens ont choisi des modèles différents. La Suède a rétabli la conscription en 2017, neutre en genre, avec un service de 9 à 12 mois. La Finlande maintient un service militaire long (6 à 12 mois) pour les hommes, avec une option volontaire pour les femmes, et cultive une « défense totale » impliquant toute la société. La Suisse conserve son système de milice citoyenne, avec des écoles de recrues obligatoires et des répétitions annuelles jusqu’à 30 ans. Ces pays allient préparation militaire et valeurs démocratiques, là où la Russie mise sur l’obéissance et l’endoctrinement.
Pourquoi la France résiste-t-elle à l’école militaire obligatoire ?
La France a une tradition républicaine de séparation stricte entre l’armée et l’école. Depuis la IIIe République, l’instruction publique est laïque, civique et critique. La seule obligation militaire dans le parcours scolaire est la Journée Défense et Citoyenneté (JDC), une demi-journée d’information. Le modèle français privilégie le citoyen critique avant le citoyen-soldat. Introduire un entraînement au combat dans les collèges y serait impensable, même en période de tensions géopolitiques. Le débat sur le SNU montre que la société française reste attachée à une école qui forme des esprits libres, pas des soldats.
Conclusion : l’école russe, tremplin vers l’armée, et l’école française, rempart républicain ?
Les 17 heures de formation militaire obligatoire dans les lycées russes ne sont qu’une étape. Un projet pilote de 64 heures, presque le double, doit démarrer en septembre 2026 dans dix régions, dont la Crimée annexée. La dynamique est clairement à l’escalade.
Le projet pilote de 64 heures : vers un service militaire scolaire ?
Ce cours expérimental de 64 heures concernera les classes de 9e à 11e et les étudiants. Il sera testé dans l’Altaï, l’Astrakhan, Volgograd, Kemerovo, Novossibirsk, la République de l’Altaï, l’Ossétie du Nord, la Iakoutie, le district autonome de Nénétsie et la Crimée. Si le pilote est concluant, la généralisation à tout le pays suivra. Les 17 heures actuelles ne sont donc qu’un premier pas vers un enseignement militaire beaucoup plus lourd.
Citoyen-soldat contre citoyen-critique : deux philosophies qui s’affrontent
En Russie, l’école forme un jeune obéissant, patriotique, prêt à porter les armes sur ordre. En France, l’école vise un citoyen autonome, doté d’un esprit critique, capable de débat et de contestation. Ces deux modèles s’affrontent aujourd’hui aux portes de l’Europe. Pendant que les adolescents ukrainiens apprennent à survivre sous les bombes, comme le montre notre reportage sur leur formation, les adolescents russes apprennent à manier la Kalachnikov en classe. La question qui se pose à la France et à l’Europe est simple : notre modèle résistera-t-il aux pressions d’un monde où la guerre revient ?