Une capacité clandestine reconstituée à moindre coût
Après l'expulsion massive de diplomates consécutive à l'affaire Skripal en 2018, puis à l'invasion de l'Ukraine en 2022, la Russie s'est retrouvée privée d'une partie importante de ses capacités clandestines en Europe. Pour maintenir une pression opérative sur le continent, Moscou a dû innover en se tournant vers les réseaux sociaux et ce que les spécialistes appellent des "agents jetables".

Ce terme désigne des individus recrutés en ligne, souvent sans aucune formation en renseignement, utilisés pour des missions à faible durée de vie et à haut risque. L'intérêt stratégique est évident : si l'un d'eux est arrêté, le lien avec le commanditaire russe reste difficile à établir. L'opacité du circuit est à la fois une stratégie de protection pour l'employeur et un piège mortel pour l'exécutant.
Plusieurs incendies qui ont ravagé des fabricants d'armes européens ces dernières semaines - l'usine EMCO en Bulgarie, KNDS Ammo en Italie et Milrem Robotics en Estonie - témoignent de l'extension géographique de cette menace. Ces sites fournissaient du matériel à l'Ukraine. Le mode opératoire, impliquant souvent des recrues locales peu qualifiées, correspond au schéma du sabotage par agents jetables que les services européens observent depuis plusieurs années.
Des profils ciblés : précarité et vulnérabilité
Qui sont ces recrues ? Selon Jean-Marc Rickli, spécialiste des questions de renseignement au Centre de politique de sécurité de Genève, "ce sont le plus souvent des personnes vulnérables ou en situation de précarité". Ils viennent en majorité de pays d'Europe de l'Est : Moldavie, Biélorussie, Bulgarie, Roumanie ou encore Ukraine.
En Ukraine, le phénomène a pris une ampleur particulièrement alarmante. Les services de sécurité ukrainiens (SBU) estiment que plus de 800 Ukrainiens ont été recrutés par la Russie au cours des deux dernières années. Un quart d'entre eux seraient des mineurs, certains âgés de seulement 11 ans. En 2025, 21 % des personnes arrêtées pour collaboration avec la Russie étaient des adolescents.
L'attrait est d'abord financier. Pour 100 à 1 000 dollars, ces adolescents sont incités à photographier des cibles militaires, incendier des véhicules ou viser des infrastructures énergétiques ou des bureaux de recrutement. Des sommes dérisoires au regard de la gravité des actes, mais suffisantes dans des contextes de précarité extrême.

L'alliance Iran-Foxtrot : quand les gangs deviennent services de renseignement
Le schéma n'est pas l'apanage de la Russie. L'Iran a développé sa propre variante en s'associant à des réseaux criminels déjà implantés. Le cas le plus documenté est celui du réseau Foxtrot, un gang criminel suédois notoirement connu pour utiliser des adolescents comme tueurs à gages. Europol a qualifié cette pratique de "violence en tant que service" (VaaS, selon son acronyme anglais).
En mars 2025, le département du Trésor américain a sanctionné Foxtrot et son dirigeant Majid dans le cadre de la campagne de "pression maximale" contre Téhéran. Washington a affirmé que Foxtrot et Majid "coopéraient avec le ministère iranien du Renseignement". Cette alliance entre services étatiques et gangs criminels européens marque une évolution significative : l'Iran n'a pas besoin de créer des réseaux d'infiltration de zéro. Il sous-traite la violence à des organisations qui maîtrisent déjà le recrutement et le contrôle de jeunes exécutants.
En Ukraine, la prévention tente de rattraper le recrutement face au danger mortel
Le caractère cynique de ce modèle apparaît pleinement dans les conséquences pour les recrues elles-mêmes. Plusieurs adolescents ont été tués par les explosifs qu'ils transportaient. Il y a un an, un garçon de 17 ans est ainsi décédé lors de l'explosion d'une bombe qu'il convoyait vers une gare ukrainienne.
Le gouvernement ukrainien a lancé une campagne de prévention dans les écoles et en ligne, dont le message central est glaçant : les exécutants peuvent être éliminés à distance afin d'éviter tout paiement et de ne laisser aucun témoin. Le jeune saboteur n'est pas seulement le maillon faible de la chaîne - il est aussi la première victime potentielle, sacrifiable au moindre surcoût d'opération.
Ce modèle de recrutement, qu'il soit piloté par Moscou via les réseaux sociaux ou par Téhéran via des gangs criminels européens, repose sur une même logique : convertir la précarité en arme. La faille n'est pas seulement sécuritaire. Elle est sociale. Et c'est précisément là que se joue l'efficacité des stratégies de prévention, quand elles existent.
Foire aux questions
Q1 : Pourquoi la Russie utilise-t-elle des "agents jetables" ?
A : Après des vagues d'expulsions de diplomates, Moscou a perdu des moyens d'action clandestins traditionnels. Le recrutement en ligne de jeunes, souvent sans lien direct avec l'appareil étatique, permet de maintenir une pression opérative tout en brouillant les pistes.
Q2 : Quel est le profil type de ces recrues ?
A : Des adolescents ou jeunes adultes vulnérables, souvent en situation de précarité, issus de pays d'Europe de l'Est comme l'Ukraine, la Moldavie ou la Roumanie. L'appât financier, même modeste, peut être déterminant.
Q3 : En quoi l'alliance Iran-Foxtrot est-elle différente ?
A : Elle combine les capacités d'un service de renseignement étatique (l'Iran) avec les réseaux et le savoir-faire d'un gang criminel établi (Foxtrot en Suède) pour le recrutement et l'exécution de violences.
Q4 : Quels sont les risques pour les adolescents recrutés ?
A : Ils encourent des peines de prison, mais surtout un danger physique immédiat. Plusieurs ont été tués, soit par les explosifs, soit, selon les avertissements ukrainiens, par les commanditaires eux-mêmes pour faire disparaître les témoins.
Q5 : Le phénomène est-il limité à l'Ukraine ?
A : Non. Si l'ampleur y est particulièrement documentée avec plus de 800 recrues, des incidents similaires impliquant des locaux ont été rapportés en Bulgarie, Italie et Estonie. L'Iran recrute via des gangs en Scandinavie. La menace est paneuropéenne.
Q6 : Existe-t-il des réponses pour contrer cette menace ?
A : Des campagnes de prévention sont lancées, notamment en Ukraine dans les écoles et en ligne, pour alerter les jeunes des pièges et dangers. Les services de sécurité enquêtent également sur les réseaux, mais la nature diffuse et numérique du recrutement rend la tâche difficile.