À l'heure où les relations internationales traversent une zone de turbulences sans précédent depuis la fin de la Guerre froide, une question fondamentale se pose avec une acuité croissante : les règles qui régissent la communauté des nations s'appliquent-elles vraiment à tous les États de manière égale, ou certaines puissances bénéficient-elles d'une dérogation de fait ? Entre les discours officiels sur la primauté du droit et la réalité des interventions militaires unilatérales, un fossé se creuse qui inquiète jusqu'au Secrétaire général des Nations Unies. Cette tension entre idéal juridique et rapports de force réels constitue l'un des enjeux géopolitiques majeurs de notre époque.

Genèse et évolution du droit international
Pour comprendre la crise actuelle, il faut d'abord revenir aux origines philosophiques et historiques d'un système qui a mis des siècles à s'établir, mais qui semble aujourd'hui fragilisé par le retour des logiques de puissance.
Des racines antiques à la modernité
L'idée d'un ordre normatif universel, supérieur aux lois particulières de chaque cité ou nation, plonge ses racines dans l'Antiquité gréco-romaine. Des penseurs comme Cicéron ou les philosophes stoïciens avaient déjà conceptualisé la notion d'une loi naturelle applicable à tous les êtres humains, indépendamment de leur citoyenneté. Cette tradition philosophique a traversé les siècles, se nourrissant des réflexions médiévales sur le droit naturel avant de connaître une transformation décisive au XVIIe siècle.
C'est le juriste hollandais Hugo Grotius qui est généralement considéré comme le père fondateur du droit international moderne. Dans son œuvre majeure, De Jure Belli ac Pacis (1625), il a posé les bases d'un système juridique régissant les relations entre États qui ne reposait plus sur des fondements purement religieux. Son argument selon lequel le droit international serait valide même si l'on admettait l'absence de Dieu représentait une rupture considérable, ouvrant la voie à une conception véritablement universelle du droit des nations, susceptible d'être acceptée par des États de confessions différentes.
L'institutionnalisation contemporaine
Le terme même de « droit international » a été forgé plus tardivement par le philosophe utilitariste britannique Jeremy Bentham, dans son ouvrage Introduction to the Principles of Morals and Legislation paru en 1789. Cette nouvelle appellation remplaçait l'ancienne expression « loi des nations », traduction directe du concept latin de jus gentium. Bentham souhaitait ainsi mieux décrire les relations mutuelles entre souverainetés étatiques dans un monde de plus en plus interconnecté.
Cependant, c'est véritablement après la Seconde Guerre mondiale que l'architecture institutionnelle contemporaine s'est mise en place. La création de l'Organisation des Nations Unies en 1945, avec sa Charte fondatrice, a établi un cadre normatif ambitieux visant à préserver la paix mondiale. Les articles 1 et 2 de cette Charte consacrent des principes fondamentaux : souveraineté égale des États, interdiction du recours à la force et promotion du règlement pacifique des différends. Ce système repose toutefois sur une particularité essentielle qui le distingue du droit national : l'absence d'une autorité centrale capable de contraindre les États à respecter leurs obligations.
Le glissement sémantique inquiétant
Un changement subtil mais significatif s'opère depuis plusieurs décennies dans le vocabulaire utilisé par les dirigeants occidentaux pour décrire l'ordre mondial, remplaçant progressivement la référence au droit international par une notion plus floue.
L'émergence du « Rules-Based Order »
L'expression « ordre international fondé sur des règles » est devenue omniprésente dans la rhétorique diplomatique américaine. Le président Biden, dans une tribune publiée dans le New York Times en juin 2022, déclarait ainsi que l'action de la Russie en Ukraine « pourrait marquer la fin de l'ordre fondé sur des règles et ouvrir la porte à l'agression ailleurs ». Notons qu'aucune mention du droit international ne figurait dans ce texte. Cette habitude est devenue si systématique qu'un professeur de l'Université Harvard a pu affirmer que l'invocation du « rules-based order » semblait être devenue « une condition pour occuper un poste de direction dans l'appareil de politique étrangère américain ».

Ce glissement terminologique n'est pas anodin. Alors que le droit international désigne un ensemble de traités, de coutumes et de principes juridiques acceptés par la communauté internationale dans son ensemble, l'« ordre fondé sur des règles » reste une notion beaucoup plus vague, dont le contenu semble défini de manière unilatérale par ses promoteurs. Les dirigeants européens, s'ils utilisent parfois cette expression, tendent davantage à l'employer de manière interchangeable avec le droit international, suggérant une ambivalence face à cette terminologie exclusivement américaine.
La critique du Secrétaire général de l'ONU
Cette évolution n'a pas échappé au plus haut responsable de l'organisation mondiale. Dans une interview accordée à la BBC, António Guterres a exprimé sa préoccupation face à l'attitude des États-Unis. Selon lui, Washington agit avec une certaine impunité et semble convaincu que « sa puissance compte plus que le droit international ». Le Secrétaire général a pointé une « conviction claire » chez les dirigeants américains : les solutions multilatérales seraient devenues « sans pertinence », et ce qui importerait vraiment, c'est « l'exercice de la puissance et de l'influence des États-Unis ».
Guterres a formulé ce constat sévère : « Il y a ceux qui croient que la puissance du droit devrait être remplacée par le droit de la puissance ». Cette déclaration fait directement écho aux inquiétudes de nombreux pays du Sud global, qui voient dans ce changement de paradigme le retour d'une logique impériale que l'on croyait révolue.
Les interventions militaires controversées
L'histoire récente fournit de nombreux exemples d'actions militaires menées par les puissances occidentales en marge du cadre onusien, alimentant les accusations de « deux poids, deux mesures ».
L'héritage de l'intervention en Irak
L'invasion de l'Irak en 2003 constitue sans doute le précédent le plus emblématique de ce contournement délibéré du droit international. Lancée sans l'autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU et sur la base d'allégations infondées concernant des armes de destruction massive, cette intervention a représenté une violation manifeste de la Charte des Nations Unies. Cette dernière prohibe en effet l'usage de la force contre un État souverain, sauf en cas de légitime défense ou de mandat explicite du Conseil.
Les conséquences de cette guerre ont été dévastatrices : déstabilisation durable de la région, émergence de l'État islamique, centaines de milliers de victimes civiles. Pourtant, aucun responsable politique ou militaire occidental n'a jamais eu à répondre de cette violation du droit international devant une juridiction compétente. Ce précédent a servi de référence à d'autres puissances, comme l'a souligné un éditorialiste du Monde : Vladimir Poutine s'est ultérieurement saisi de cette opportunité, d'abord en Géorgie, puis en Ukraine.
L'intervention récente au Venezuela
Un nouvel épisode est venu s'ajouter à cette liste début 2026. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les États-Unis ont bombardé le Venezuela et enlevé le président Nicolás Maduro ainsi que son épouse. L'opération a été présentée comme une simple « opération de police » visant à arrêter des « fugitifs » recherchés pour trafic de drogue et détention d'armes. Quelle que soit la qualification retenue, militaire ou policière, cette intervention viole les principes fondateurs de l'ordre juridique international établi en 1945.
La Charte de l'ONU, interprétée par la Cour internationale de Justice, n'autorise une opération militaire sur le sol étranger que si elle est validée par le Conseil de sécurité ou justifiée par la légitime défense. En agissant sans mandat préalable et sans danger imminent et réel, les États-Unis ont commis ce que de nombreux juristes qualifient d'acte d'agression. Ni les violations des droits humains attribuables au régime vénézuélien, ni la lutte contre le narcotrafic ne peuvent juridiquement justifier une telle action unilatérale.
La perception du Sud global
La fracture entre l'Occident et le reste du monde ne relève pas uniquement de divergences juridiques, mais reflète des réalités historiques et des ressentiments profonds qui s'expriment de plus en plus ouvertement.
La mémoire de la domination coloniale
Pour de nombreux pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, le droit international représente le dernier rempart contre l'hégémonie des puissances occidentales. Ces nations ont connu la domination coloniale et n'ont pas oublié comment le « droit » a pu être instrumentalisé pour justifier l'exploitation de leurs ressources et le mépris de leur souveraineté. Le système onusien, malgré ses imperfections, leur offre une tribune où leur voix compte théoriquement autant que celle des grandes puissances.
L'argument humanitaire avancé par l'Occident pour justifier certaines interventions sonne donc faux à leurs oreilles. Comment croire à la sincérité de discours sur la protection des populations civiles lorsque les violations commises par des alliés stratégiques de l'Occident restent impunies ? L'Arabie saoudite au Yémen, ou plus récemment les opérations israéliennes à Gaza, constituent des exemples fréquemment cités par les diplomates du Sud global pour dénoncer cette sélectivité morale.
L'émergence d'alternatives institutionnelles
Face à ce qu'ils perçoivent comme un système verrouillé, les pays émergents cherchent à construire des alternatives. Le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, récemment élargi à d'autres nations) s'est donné pour objectif de créer un ordre multipolaire moins centré sur l'Occident. La Nouvelle Banque de Développement, basée à Shanghai, incarne cette volonté de s'affranchir des institutions financières dominées par Washington.
Cette dynamique s'accompagne d'une remise en question de plus en plus ouverte du monopole occidental sur la définition de la légitimité internationale. Les récents développements autour de l'affaire Epstein, avec la publication de millions de documents, ont été instrumentalisés par la propagande russe pour dénoncer l'hypocrisie des élites occidentales. Vladimir Poutine a parlé d'un « bal des vampires » pour décrire ces dirigeants qui « depuis des siècles ont l'habitude de se remplir le ventre de chair humaine et les poches d'argent ». Si ce type de rhétorique relève de la guerre de l'information, il trouve néanmoins un écho dans l'opinion publique de nombreux pays du Sud.
Les contradictions occidentales
L'Occident ne se contente pas de contourner le droit international lorsqu'il le juge nécessaire ; il applique également des interprétations variables des principes juridiques selon ses intérêts du moment.
La reconnaissance sélective des indépendances
La question de la reconnaissance des territoires sécessionnistes illustre parfaitement cette flexibilité interprétative. Lorsque le Kosovo a proclamé son indépendance unilatérale en 2008, de nombreux pays occidentaux l'ont immédiatement reconnu, invoquant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Cette reconnaissance est intervenue malgré l'absence de résolution de l'ONU et l'opposition véhémente de la Serbie.
Pourtant, face à des situations similaires ailleurs dans le monde, ces mêmes États ont adopté une position radicalement différente. L'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été unanimement condamnée par l'Occident au nom du principe de l'intangibilité des frontières. Cette contradiction apparente ne passe pas inaperçue aux yeux des observateurs internationaux, qui y voient la preuve que les principes juridiques sont invoqués ou écartés selon les circonstances géopolitiques.
L'attitude envers la Cour pénale internationale
La position des États-Unis vis-à-vis de la Cour pénale internationale révèle le même double langage. Bien que l'Union européenne soutienne cette institution, Washington n'a jamais ratifié le Statut de Rome qui l'a créée. Pire, le Congrès américain a adopté l'American Service-Members' Protection Act, ironiquement surnommé « The Hague Invasion Act », qui autorise le président à utiliser tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire, pour libérer des ressortissants américains détenus par la Cour.
Cette législation envoie un message sans équivoque au reste du monde : la justice internationale s'applique aux autres, mais pas à la superpuissance américaine. On comprend dès lors que des pays comme la Russie, la Chine ou l'Indie observent avec scepticisme les appels occidentaux au respect du droit international.
Les signes d'une fragmentation de l'ordre mondial
Le contournement répété du droit international par les grandes puissances produit des effets déstabilisateurs qui se manifestent à travers plusieurs indicateurs concrets.
L'érosion de l'autorité onusienne
L'Organisation des Nations Unies perd progressivement sa légitimité opérationnelle. Lorsque les membres permanents du Conseil de sécurité, censés être les garants de la paix mondiale, agissent en dehors du cadre qu'ils ont eux-mêmes établi, l'institution tout entière s'en trouve affaiblie. Guterres l'a reconnu avec franchise : l'ONU n'a « aucun levier » face aux grandes puissances, qui disposent de moyens d'influence bien supérieurs.
Le Conseil de sécurité est désormais régulièrement paralysé par l'usage du droit de veto. Russie et États-Unis bloquent tour à tour les résolutions sur l'Ukraine ou Gaza, empêchant toute action collective significative. Le Secrétaire général a appelé à une réforme urgente de cet organe, dont la composition ne reflète plus les réalités du monde contemporain. Le fait que « trois pays européens » y siègent en tant que membres permanents alors que l'Afrique et l'Amérique latine n'y sont pas représentées illustre cette obsolescence.
La remise en cause des alliances traditionnelles
Les déclarations récentes de Donald Trump sur le Groenland constituent une rupture sans précédent dans l'histoire des alliances occidentales. En menaçant d'annexer un territoire appartenant à un allié de longue date, le Danemark, les États-Unis brouillent les repères établis depuis 1945. Comme l'a souligné un éditorialiste de la BBC, aucun président américain n'a menacé de s'emparer du territoire d'un allié contre la volonté de sa population.
Cette attitude inquiète les capitales européennes. Emmanuel Macron a parlé d'un « monde sans règles où le droit international est piétiné, et où la seule loi qui semble compter est celle du plus fort ». Les défenseurs de l'approche trumpienne rétorquent que l'ONU a « lamentablement échoué » dans sa mission de maintien de la paix, mais cette justification ne convainc pas les partenaires traditionnels des États-Unis.

Vers une réforme ou un effondrement ?
Face à cette crise systémique, deux scénarios opposés se dessinent pour l'avenir de la gouvernance mondiale.
Le projet de « Board of Peace »
Une initiative récente illustre la volonté américaine de contourner les institutions existantes. Donald Trump a annoncé la création d'un « Board of Peace » (Conseil de la Paix), une organisation internationale concurrente de l'ONU, avec un droit d'adhésion permanent d'un milliard de dollars. Selon le projet de charte consulté par l'AFP, cet organisme aurait pour mission de « promouvoir la stabilité, restaurer une gouvernance fiable et légale, et assurer une paix durable dans les zones touchées par les conflits ».
Trump prévoit d'en assurer la présidence, même après son départ de la Maison Blanche, « jusqu'à ce qu'il démissionne ». Cette structure positionnerait explicitement les États-Unis comme arbitres suprêmes des conflits internationaux, marginalisant davantage l'ONU. Du côté de l'Élysée, on s'inquiète d'un projet qui « pose des questions majeures, notamment quant au respect des principes et de la structure des Nations Unies, qui ne doivent jamais être remis en cause ».
Les conditions d'un sursaut
Le scénario alternatif impliquerait une réforme profonde du système actuel. António Guterres a appelé à élargir le Conseil de sécurité pour « redonner de la légitimité » et « donner une voix au monde entier ». Une telle réforme nécessiterait que les puissances occidentales acceptent un partage réel du pouvoir, ce qui impliquerait d'abandonner le concept flou d'« ordre fondé sur des règles » pour réaffirmer leur adhésion à un droit international rénové, plus équitable et plus représentatif.
Cette évolution supposerait également que les États-Unis renoncent à leur vision unilatérale des relations internationales. La tâche est aride, mais l'alternative est sombre : un monde fragmenté en blocs antagonistes, où chaque puissance définit ses propres règles et où la coopération globale sur les défis partagés devient impossible.
Conclusion
La tension croissante entre le droit international universel et l'« ordre fondé sur des règles » promu par l'Occident constitue l'un des défis les plus graves de notre époque. À travers l'analyse des interventions militaires non autorisées, comme en Irak ou au Venezuela, des reconnaissances sélectives d'indépendance et de l'attitude ambiguë envers la Cour pénale internationale, nous avons mis en lumière les contradictions entre le discours moralisateur des puissances occidentales et leurs pratiques réelles.
Cette fracture ne relève pas uniquement de débats juridiques byzantins ; elle reflète un rapport de force inégal et nourrit un ressentiment croissant au sein du Sud global. Les conséquences sont déjà visibles : affaiblissement de l'autorité de l'ONU, émergence d'alliances concurrentes comme les BRICS, et remise en cause des partenariats traditionnels. Le risque d'une fragmentation du monde en sphères d'influence hostiles n'a jamais été aussi concret.
Pourtant, l'espoir d'un sursaut demeure. La prise de conscience collective des dangers inhérents à l'unilatéralisme pourrait contraindre les grandes puissances à réinvestir le cadre multilatéral. Le droit international, pour imparfait qu'il soit, reste le seul rempart contre l'arbitraire de la force brute. C'est à chaque génération de s'en emparer, de le comprendre et de l'exiger, pour éviter que le monde ne devienne simplement une arène où s'affrontent les ambitions des puissants. La paix durable ne se décrète pas : elle se construit patiemment, dans le respect de la dignité de chaque nation, quelle que soit sa taille ou sa puissance militaire.