Il faudrait 63 minutes aux États-Unis pour gagner l'équivalent d'un dollar. En Allemagne, 26 minutes suffisent. En France, 31. Au Royaume-Uni, 34. Ces quatre chiffres sont tirés d'un document de travail d'Olivier Sterck, économiste et professeur associé à l'université d'Oxford, et ils alimentent une conclusion qui circule largement depuis le printemps : la "pauvreté moyenne" serait environ deux fois plus élevée aux États-Unis que dans les trois plus grandes économies européennes, alors même que le revenu moyen américain reste supérieur.

L'affirmation mérite mieux qu'un titre. Car l'indicateur ne compte pas des personnes sous un seuil de ressources : il agrège des temps. Et ce que ce calcul révèle d'abord, c'est l'étalement d'une distribution de revenus, pas la privation matérielle de ceux qui sont en bas. Ce n'est pas la même chose, et c'est précisément là que le débat États-Unis-Europe se joue.
Un dollar, une fraction de vie
La construction est simple à énoncer. On convertit les revenus en dollars internationaux, une unité qui, à parité de pouvoir d'achat, achète le même panier de biens et de services partout. On calcule ensuite, pour chaque personne, le temps qu'il lui faudrait pour en obtenir un. Ce temps n'est pas un temps de travail : il porte sur une journée de vie entière, à tout âge et dans n'importe quelle situation, y compris pour qui ne travaille pas. La "pauvreté moyenne" d'un pays est la moyenne de ces temps individuels.
Les résultats publiés en mars 2026 donnent 63 minutes aux États-Unis contre 26 en Allemagne, 31 en France et 34 au Royaume-Uni. La comparaison historique est plus frappante encore : en 1990, il fallait 43 minutes aux États-Unis, soit à peine plus qu'en France (42) et moins qu'au Royaume-Uni (51), l'Allemagne étant la plus rapide avec 34 minutes. En trente-cinq ans, le temps américain a donc augmenté de 20 minutes, environ 47 %, quand les trois pays européens ont tous reculé. À l'échelle mondiale, l'indicateur recule fortement, de 55 % depuis 1990, le temps nécessaire pour un dollar passant d'environ une demi-journée à cinq heures.
Le mécanisme invoqué : la dispersion, pas le niveau
L'explication avancée par l'auteur ne repose pas sur un appauvrissement américain. Selon les données de la Banque mondiale qu'il mobilise, le revenu moyen a progressé d'un peu plus de 1 % par an dans les quatre pays sur la période. Mais aux États-Unis, ce qu'il appelle l'"inégalité moyenne" a augmenté d'environ 2,2 % par an, plus vite que les revenus. En Allemagne, en France et au Royaume-Uni, la distribution est restée à peu près stable, si bien que la croissance s'est traduite par une baisse de l'indicateur.
L'illustration qu'il donne à Euronews Business est parlante : en tirant deux individus au hasard dans chaque population, le rapport attendu de leurs revenus dépasse 4 aux États-Unis, contre environ 1,5 dans les trois pays européens. "Comment l'économie d'un pays riche peut-elle croître et devenir plus pauvre ?", demande-t-il dans un texte pour The Conversation, en répondant lui-même : parce que la dispersion progresse plus vite que le revenu.

Le constat de fond n'est pas nouveau. Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est plus élevé aux États-Unis que dans les grandes économies européennes, et il a augmenté dans les cinquante États depuis 1990. Ce que Sterck ajoute, c'est une mesure qui transforme cette dispersion en un chiffre unique, comparable entre pays et dans le temps, et qui se lit comme un taux de pauvreté.
L'arithmétique cachée d'une moyenne de temps
C'est ici que la discussion technique devient décisive. Si chaque temps individuel s'obtient en divisant 1 440 minutes par le revenu journalier de la personne, alors la moyenne de ces temps n'est pas égale à 1 440 minutes divisées par le revenu moyen. Elle est proportionnelle à la moyenne des inverses des revenus, donc à l'inverse de leur moyenne harmonique. Or cette opération pèse très lourdement sur les revenus les plus bas.
Un exemple suffit à le voir. Prenez deux personnes, l'une à 100 dollars par jour, l'autre à 10. Le revenu moyen vaut 55 dollars, ce qui correspondrait à 26 minutes pour gagner un dollar. Mais les temps individuels sont de 14 minutes et de 144 minutes ; leur moyenne est de 79 minutes. L'indicateur annonce donc un résultat trois fois plus élevé que ce que suggère le revenu moyen. Une hausse de 10 % pour la personne à 100 dollars déplace à peine le total ; la même hausse pour celle à 10 dollars le déplace fortement.
Deux conséquences en découlent. D'abord, la comparaison internationale dépend étroitement de ce qui se passe tout en bas de la distribution : une longue traîne de revenus faibles, ce que Sterck décrit pour les États-Unis, suffit à faire monter l'indicateur sans qu'aucun seuil de besoin ne soit franchi. Ensuite, le résultat dépend du traitement des revenus nuls ou très faibles, nécessairement fréquents dans les enquêtes - étudiants, personnes vivant de transferts, ménages sans revenu déclaré. Le détail de ce traitement, comme l'échelle d'équivalence retenue pour passer du revenu du ménage au revenu par personne, n'apparaît pas dans les résumés disponibles ; or ces choix peuvent déplacer sensiblement un indicateur construit sur des inverses.
S'y ajoute une question de mesure. Les chiffres reposent sur les enquêtes de revenus harmonisées de la base PIP de la Banque mondiale, donc sur des déclarations américaines et européennes comparées entre elles. Or les enquêtes ne capturent pas de la même façon les revenus du capital, les transferts, le plafonnement des hauts revenus, ni les personnes vivant en institution. Ces écarts mordent le plus là où l'indicateur est le plus sensible : dans le bas de la distribution.
Trois étalons, trois verdicts
Le contraste mis en avant par la couverture médiatique est instructif : les mêmes pays, des classements opposés selon l'instrument.
Au produit intérieur brut par habitant mesuré en parité de pouvoir d'achat, les États-Unis devancent l'Union européenne, à l'exception du Luxembourg et de l'Irlande. En 2024, le Mississippi, État le plus pauvre du pays, affichait 49 780 euros par habitant au troisième trimestre, contre 51 304 euros pour l'Allemagne sur l'année : un écart d'environ 1 500 euros. Dit autrement, l'État américain le plus faible se situe au niveau de la première économie européenne.
À la pauvreté relative, le verdict s'inverse. En 2025, 92,7 millions de personnes dans l'Union européenne, soit 20,9 % de la population, étaient à risque de pauvreté ou d'exclusion sociale, selon Eurostat. Cet indicateur combine faible revenu relatif, privation matérielle et faible intensité de travail ; il ne se compare pas terme à terme avec un seuil monétaire américain, mais il rappelle que l'Europe n'est pas un modèle sans tache. Un baromètre Ipsos pour le Secours populaire, publié en 2026, décrit même une France qui décroche de ses voisins sur les privations déclarées - vingt ans après le premier du genre.

À la consommation, le tableau se brouille encore. Les travaux de Bruce Meyer et James Sullivan, largement utilisés dans le débat américain, montrent que la consommation prédit mieux que le revenu la privation matérielle réelle, et que les déciles inférieurs de dépenses dépassent ceux de revenus. Les États-Unis comptent d'ailleurs deux mesures officielles, la mesure historique et la mesure supplémentaire, qui intègrent différemment impôts, transferts, coût du logement et dépenses de santé, et qui ne donnent pas le même taux.
Le débat relatif/absolu est ancien et bien documenté : selon que l'on fige le seuil ou qu'on le rattache au niveau de vie médian, ce sont les pays européens ou les États-Unis qui apparaissent en meilleure position. Aucun de ces instruments n'est neutre.
Ce que l'indicateur apporte, et ce qu'il ne prouve pas
L'apport de la proposition est réel. Les seuils de pauvreté sont des conventions : un dollar par jour, 60 % du revenu médian, un panier alimentaire indexé. Chacun produit une frontière arbitraire, et fait disparaître ce qui se passe juste au-dessus. Une mesure sans seuil, sensible à la distribution et décomposable par groupe, répond à une question que les taux classiques laissent de côté : à quel point le bas de l'échelle est-il éloigné du reste ?
Il faut néanmoins voir ce que cette construction engage. Les mots-clés du document de travail - "focus axiom", "aversion à l'inégalité" - signalent un exercice axiomatique : il s'agit de décider quelles propriétés une mesure de pauvreté doit respecter, puis d'en construire une. C'est un choix normatif assumé, présenté comme une meilleure traduction de la façon dont experts et public conçoivent la pauvreté. Cette dernière affirmation est une thèse de l'auteur, pas un résultat testé, pour autant que la couverture permette de le vérifier.
Deux précautions s'imposent donc. D'abord, le statut du texte : il circule comme document de travail, déposé sur SSRN en avril 2024 et révisé en avril 2026, également diffusé dans la série de working papers du CSAE d'Oxford sous le titre "How Many Days to Get a Dollar?". Ce n'est pas, à notre connaissance, un article publié dans une revue à comité de lecture. Ensuite, la chaîne d'information : l'essentiel de la couverture dérive de la même annonce, d'un entretien avec l'auteur et de son propre texte explicatif. La reprise des chiffres par plusieurs médias ne constitue pas une confirmation indépendante, et les résultats n'ont pas été reproduits par des tiers. La couverture d'Euronews, fin mars, précède d'ailleurs la dernière révision du papier.
Le classement dit surtout ce qu'on choisit de mesurer
Il y a enfin un paradoxe à noter. Sur la période étudiée, les revenus moyens ont progressé au même rythme, un peu plus de 1 % par an, dans les quatre pays. Les écarts de distribution qui séparent les États-Unis de l'Europe ne se sont donc pas traduits par un écart de croissance du revenu moyen. Cela n'épuise pas le débat sur le coût de la redistribution - financement, effets sur l'emploi, niveaux de prélèvements obligatoires -, mais l'argument selon lequel compression des revenus et croissance seraient mécaniquement incompatibles ne trouve pas ici de confirmation simple.
Reste la question de fond, qui n'est pas méthodologique mais politique au sens noble : qu'appelle-t-on pauvreté ? Un niveau de ressources insuffisant pour vivre décemment, que l'on mesure par un seuil et un panier ? Ou la position relative des plus mal lotis dans une société riche, que l'on mesure par l'étalement de la distribution ? Les deux questions sont légitimes. Elles n'ont pas la même réponse, et aucun indicateur ne peut trancher à leur place.
Ce que montre le nouvel outil, c'est que la distribution américaine est plus étalée vers le bas qu'elle ne l'était il y a trente-cinq ans, et plus étalée qu'en Allemagne, en France ou au Royaume-Uni. C'est un fait important. En revanche, il ne dit pas si un Américain modeste consomme plus ou moins qu'un Allemand modeste, s'il accède plus ou moins bien aux soins, ni combien de personnes manquent de quoi vivre. Une mesure sans seuil ne supprime pas le jugement normatif : elle le déplace, du choix d'une ligne vers le choix d'une moyenne.