Silhouette d'un enfant seul face à un grand mur composé de centaines de drapeaux de différents pays flottant au vent, créant une barrière visuelle imposante, ciel bleu nuageux
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Interdiction réseaux sociaux mineurs : efficace ou dangereuse ?

L'Australie, l'Espagne et la France légifèrent pour interdire les réseaux sociaux aux mineurs, mais cette vague mondiale soulève des questions majeures. Entre efficacité douteuse, contournements technologiques inévitables et risques d'isolement, les...

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Nous sommes le mercredi 25 février 2026 et une révolution silencieuse mais puissante est en cours à travers le monde. De Canberra à Madrid en passant par Paris, les gouvernements s'engagent dans une course effrénée vers l'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs. Cette frénésie législative, présentée comme un bouclier indispensable pour la santé mentale des jeunes, soulève pourtant des questions fondamentales sur la liberté individuelle, l'efficacité réelle de ces mesures et la place de l'enfant dans notre société numérique. Sommes-nous réellement en train de protéger une génération entière ou de la mettre sous tutelle contre son gré ?

Silhouette d'un enfant seul face à un grand mur composé de centaines de drapeaux de différents pays flottant au vent, créant une barrière visuelle imposante, ciel bleu nuageux
Silhouette d'un enfant seul face à un grand mur composé de centaines de drapeaux de différents pays flottant au vent, créant une barrière visuelle imposante, ciel bleu nuageux

L'Australie, pionnière d'une ère nouvelle

Une loi historique sans précédent

L'Australie a marqué l'histoire récente en devenant, fin 2025, le premier pays au monde à légiférer pour interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Cette loi draconienne, souvent citée comme exemple par d'autres nations, fixe l'âge limite le plus élevé jamais vu, dépassant largement les standards habituels de treize ans imposés par les plateformes elles-mêmes. Le gouvernement australien justifie cette mesure par l'urgence absolue de la situation, décrivant un environnement numérique toxique qui détruit le bien-être psychologique de sa jeunesse.

Le 10 décembre 2025, ce sont environ 4,5 millions de profils d'enfants qui ont été supprimés des plateformes sociales australiennes, selon les données rapportées par la London School of Economics. L'ampleur de cette opération a envoyé un véritable choc à travers le monde numérique, inspirant de nombreux autres pays à suivre l'exemple australien. Un sondage réalisé par YouGov révèle d'ailleurs que 77 % des Australiens soutiennent cette interdiction, preuve d'un consensus social fort autour de la nécessité d'agir. L'auteur Jonathan Haidt, connu pour son ouvrage sur la « génération anxieuse », a d'ailleurs qualifié cette mesure de moyen de « libérer les moins de 16 ans du piège des réseaux sociaux ».

Des témoignages contrastés après un mois d'application

Cependant, la mise en œuvre sur le terrain révèle une réalité beaucoup plus complexe que ne le suggèrent les discours politiques. Un mois après l'entrée en vigueur de la loi, les témoignages recueillis par la BBC auprès des adolescents australiens montrent une grande disparité dans l'impact quotidien. Pour certains, comme Amy, 14 ans, l'interdiction a été perçue comme une véritable libération. Elle raconte ne plus ressentir la pression de maintenir ses « streaks » Snapchat et a vu son temps d'écran diminuer de moitié. Plus frappant encore, lors des événements tragiques comme les fusillades de Bondi Beach, elle avoue avoir été soulagée de ne pas être exposée en boucle à des images perturbantes sur TikTok.

À l'inverse, pour d'autres jeunes comme Aahil, 13 ans, la mesure n'a absolument rien changé. Il explique simplement contourner l'interdiction en utilisant YouTube et Snapchat avec de fausses dates de naissance. Cette dichotomie illustre parfaitement la difficulté intrinsèque de l'application d'une telle loi. Si les plateformes sont tenues responsables et risquent de lourdes amendes si elles ne respectent pas l'interdiction, les techniques de contournement restent accessibles à tout adolescent un peu futé. 

La BBC a documenté cette réalité contrastée dans un reportage qui met en lumière la confusion actuelle : alors que les géants de la tech tentent de se conformer aux nouvelles exigences, les jeunes trouvent déjà des failles dans le système.

Les failles béantes du système de vérification

Reddit a d'ailleurs officiellement contesté l'interdiction australienne devant la Haute Cour, arguant que de telles mesures seraient inefficaces, difficiles à mettre en œuvre et risqueraient d'isoler les adolescents vulnérables. Le problème fondamental réside dans les méthodes de vérification d'âge : les cases à cocher et les déclarations sur l'honneur sont aisément contournables par des jeunes qui n'ont qu'à entrer une fausse date de naissance ou utiliser la photo d'un adulte pour passer les filtres.

L'organisation Amnesty Tech a également critiqué cette approche, la qualifiant de « correction inefficace qui ignore les droits et réalités des jeunes générations ». Le débat fait rage entre ceux qui voient dans cette loi une protection nécessaire et ceux qui y perçoivent une atteinte disproportionnée aux droits numériques des mineurs. David Inserra, du Cato Institute, avertit également que ces mesures risquent de pousser les adolescents vers des communautés plus isolées avec beaucoup moins de protection et de modération que les grandes plateformes traditionnelles, utilisant des VPN ou des services de messagerie cryptée comme Telegram pour contourner les restrictions.

L'Espagne et le Far West numérique

Des mesures radicales contre les géants de la tech

L'Espagne a récemment rejoint le mouvement en annonçant des plans ambitieux pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Le Premier ministre Pedro Sánchez n'a pas mâché ses mots lors du World Governments Summit à Dubaï, promettant de protéger les enfants du « Far West numérique ». Il a utilisé une imagerie forte, décrivant les plateformes actuelles comme un lieu d'addiction, d'abus, de pornographie, de manipulation et de violence, affirmant que les enfants n'ont jamais été destinés à naviguer seuls dans cet espace.

« Aujourd'hui, nos enfants sont exposés à un espace qu'ils n'étaient jamais censés naviguer seuls », a déclaré Sánchez. « Nous ne l'accepterons plus. Nous les protégerons. » Le projet espagnol va cependant plus loin qu'une simple interdiction d'accès. Il prévoit de rendre les dirigeants des entreprises technologiques personnellement responsables du contenu illégal ou nuisible présent sur leurs plateformes. C'est une menace sérieuse qui vise à changer la culture d'entreprise au sein des géants de la Silicon Valley. Sánchez a insisté sur la nécessité de mettre en place des barrières réelles, critiquant les cases à cocher inutiles et faisant référence aux méthodes rudimentaires utilisées par les enfants australiens pour tromper la vigilance.

La criminalisation de la manipulation algorithmique

L'un des aspects les plus intéressants de l'approche espagnole est la volonté de criminaliser la manipulation des algorithmes. L'idée est de punir les acteurs qui amplifient la désinformation ou le contenu haineux pour réaliser des profits. Le message est clair : les entreprises ne pourront plus se cacher derrière la neutralité supposée du code informatique.

« Se cacher derrière le code et prétendre que la technologie est neutre n'est plus acceptable », a martelé Sánchez lors de son discours. En parallèle, l'Espagne envisage un système pour suivre comment les plateformes alimentent la division et la haine, bien que les détails techniques restent flous à ce stade. Le Premier ministre espère faire adopter ces lois dès la semaine prochaine par le parlement.

Une coordination européenne émergente

L'Espagne ne fait pas cavalier seul dans cette bataille. La France, le Danemark et l'Autriche ont également annoncé réfléchir à leurs propres limites d'âge nationales, confirmant une tendance européenne forte. Cette coordination informelle entre pays européens pourrait présager une harmonisation au niveau de l'Union européenne, bien que chaque nation avance pour l'instant à son propre rythme selon sa culture politique et juridique. Le Parlement européen commence d'ailleurs à s'intéresser à la question pour une éventuelle harmonisation.

La France et l'approche par le consensus scientifique

Une loi ciblée sur les moins de 15 ans

En France, la dynamique est légèrement différente mais tout aussi déterminée. Suite au passage éclair du téléphone portable interdit au collège, l'Assemblée nationale a adopté le 26 janvier 2026 une proposition de loi visant à protéger les mineurs contre les risques des réseaux sociaux. Le texte, déposé par la députée Laure Miller, cible spécifiquement les moins de 15 ans. Ce choix d'un âge charnière, situé entre la majorité numérique fixée à 13 ans par les plateformes et la majorité civile, vise à protéger les adolescents d'un âge où l'influence des pairs est maximale.

Le président Emmanuel Macron a récemment renchéri sur ce sujet lors du sommet mondial sur l'intelligence artificielle à New Delhi, estimant que le système actuel est « pourri ». « The shortcomings of the existing framework are undeniable. When examining what lies ahead for young people immersed in an ever-expanding landscape of social platforms and AI-powered conversational agents, all signs suggest we are heading directly toward catastrophe. », a-t-il déclaré.

Une approche fondée sur les preuves

La ministre déléguée à l'IA, Anne Le Hénanff, a précisé que la France suivrait une approche basée sur le « consensus scientifique », cherchant à se fonder sur des données probantes plutôt que sur l'émotion pure. « L'adoption massive de l'IA, à une vitesse sans précédent, apporte de nouveaux dangers. Nous devons protéger nos enfants dans leur vie numérique », a-t-elle expliqué, établissant un parallèle direct avec la proposition de loi sur les réseaux sociaux.

Il est important de noter que la législation française prévoit des exceptions cruciales. L'accès aux articles de presse en ligne, aux contenus audiovisuels d'information et aux blogs restera autorisé pour les moins de 15 ans. L'objectif n'est pas de couper les jeunes de l'information, mais spécifiquement de restreindre l'accès aux plateformes addictives comme Instagram, TikTok, Facebook et Snapchat. L'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) sera chargée de veiller au respect de ces nouvelles règles.

Les défis de l'application

La France fait face aux mêmes défis techniques que ses voisins. Comment vérifier l'âge sans compromettre la vie privée des utilisateurs ? Comment s'assurer que les contournements restent limités ? L'examen en procédure accélérée du texte montre l'urgence perçue par les pouvoirs publics, mais aussi le risque d'une législation précipitée qui ne serait pas suffisamment pensée dans ses implications pratiques. Les plateformes visées devront mettre en place des systèmes de vérification efficaces, une gageure technologique qui reste à ce jour sans solution parfaite.

Le scepticisme du Royaume-Uni et des chercheurs

L'absence de preuves scientifiques

Au Royaume-Uni, le débat est loin d'être tranché. Si la Chambre des Lords a voté en faveur d'une interdiction pour les moins de 16 ans, le gouvernement a décidé de lancer une vaste consultation nationale avant de légiférer. Cette prudence s'explique par les nombreuses voix critiques qui s'élèvent dans le monde académique. Des chercheurs de la London School of Economics et d'Oxford soulignent qu'il n'existe à l'heure actuelle aucune preuve tangible que les interdictions totales améliorent réellement la vie des enfants.

La professeure Sonia Livingstone, experte reconnue en médias numériques à la LSE, argue qu'une telle approche est « trop grossière ». Viewed from this perspective, a ban might actually do more harm than good by driving teens toward less regulated and riskier online environments. Specialists point out that existing age gates for the under-thirteen demographic are already widely ignored; Ofcom statistics indicate that a massive 82% of ten to twelve-year-olds are currently active on social media platforms. « Nous ne savons pas encore si ces enfants sont plus heureux ou plus seuls, plus ou moins soutenus, ni s'ils ont trouvé leur chemin vers des plateformes encore plus risquées », souligne la professeure Livingstone.

Les risques de l'approche prohibitionniste

De plus, les organisations de défense des droits de l'enfant craignent que l'interdiction ne prive les jeunes vulnérables ou marginalisés de leur principal moyen de communication et de soutien social. Pour ces adolescents, les réseaux sociaux peuvent représenter une bouée de sauvetage, un espace où ils trouvent des communautés bienveillantes et des ressources d'aide. L'approche prohibitionniste risque de les couper de ces réseaux essentiels.

Un autre argument majeur développé par les chercheurs de l'Oxford Internet Institute est que l'interdiction ne s'attaque pas à la racine du problème : le modèle économique des plateformes. En interdisant l'accès aux mineurs, on laisse intactes les pratiques algorithmiques prédatrices et la philosophie du « move fast and break things » qui régissent les réseaux sociaux. Pour ces experts, interdire aux enfants d'entrer dans une pièce en feu n'efface pas la responsabilité de ceux qui ont allumé le feu.

La nécessité d'écouter les enfants

Les chercheurs insistent également sur un point souvent négligé : les enfants eux-mêmes devraient avoir voix au chapitre. La professeure Livingstone souligne que les premières personnes concernées par ces lois sont rarement consultées. Pourtant, leur perspective pourrait éclairer considérablement le débat et permettre d'élaborer des solutions plus adaptées à leurs réalités quotidiennes. Le gouvernement britannique a d'ailleurs annoncé une « conversation nationale » sur le sujet, reconnaissant la nécessité d'impliquer toutes les parties prenantes avant de légiférer.

La vague législative mondiale et ses disparités

Un patchwork juridique à travers le monde

L'Europe n'est pas un bloc monolithique en la matière, et chaque pays avance à son rythme selon sa propre culture politique et juridique. Le Danemark a pris une décision ferme fin 2025, s'engageant dans un accord multipartite pour protéger les enfants en restreignant l'accès à certaines plateformes. L'Italie, quant à elle, travaille sur un projet de loi qui pourrait aller jusqu'à réglementer strictement les influenceurs mineurs de moins de 15 ans, une approche spécifique qui vise directement l'économie de la plateforme.

La Grèce se dit « très proche » d'imposer une interdiction similaire, tandis que le Portugal a choisi une voie intermédiaire en soumettant une législation exigeant le consentement parental explicite pour les moins de 16 ans. Cette disparité crée une mosaïque complexe au sein de l'Union européenne, bien que le Parlement européen commence à s'intéresser à la question pour une harmonisation éventuelle.

Les États-Unis face au défi constitutionnel

Aux États-Unis, la situation est tout aussi fragmentée, mais à une échelle fédérale. Au moins seize États américains ont adopté des lois réglementant l'accès des mineurs aux réseaux sociaux. La Floride, par exemple, a tenté d'interdire les comptes aux moins de 14 ans sous l'impulsion du gouverneur Ron DeSantis, mais la loi a été bloquée par un tribunal. Le Texas exige une vérification d'âge raisonnable et un consentement parental pour les mineurs après 14 jours d'utilisation.

Ces batailles juridiques illustrent la tension entre la volonté de protéger les enfants et les droits constitutionnels, notamment le Premier Amendement concernant la liberté d'expression. Un projet fédéral appelé « Protecting Kids on Social Media Act » a également été proposé, mais son adoption reste incertaine dans un contexte politique divisé.

Vers une coordination internationale ?

La multiplication des législations nationales pose la question d'une coordination internationale. Les plateformes opèrent à l'échelle mondiale et des règles disparates compliquent leur mise en conformité. Certains appellent à une convention internationale sur la protection des mineurs en ligne, mais les divergences culturelles et juridiques entre pays rendent cette perspective lointaine.

Les défis techniques et la cybersécurité

L'épineuse question de la vérification d'âge

Au-delà des débats philosophiques et juridiques, la mise en place de ces interdictions pose des défis techniques titanesques. Comment vérifier l'âge d'un utilisateur sans porter atteinte à sa vie privée ? Les gouvernements insistent sur la nécessité de « barrières réelles », mais les options disponibles sont limitées et comportent toutes des risques importants en matière de cybersécurité.

La vérification par carte d'identité est souvent citée comme solution miracle, mais elle oblige les plateformes à stocker des données personnelles sensibles, ce qui en fait des cibles de choix pour les pirates informatiques. D'autres solutions basées sur l'intelligence artificielle ou l'analyse biométrique sont en développement, mais elles sont coûteuses et imparfaites.

Les contournements technologiques inévitables

Les jeunes, férus de technologie et toujours un pas devant la censure, trouvent rapidement des contournements. L'utilisation de VPN pour masquer leur localisation, ou l'utilisation de services de messagerie cryptée comme Telegram, permet de contourner les filtres. Comme le souligne David Inserra du Cato Institute, ces mesures risquent de pousser les adolescents vers des communautés plus isolées avec beaucoup moins de protection et de modération que les grandes plateformes traditionnelles. C'est précisément l'effet inverse recherché par les législateurs.

L'impasse des solutions actuelles

Aucune solution technique actuelle ne semble en mesure de garantir à la fois une vérification d'âge fiable et le respect de la vie privée. Cette impasse pose un problème fondamental pour l'application de ces lois. Sans moyen technique robuste, les interdictions risquent de rester lettre morte ou, pire, de créer un marché noir des comptes vérifiés. Les législateurs se trouvent coincés entre la nécessité de protéger les mineurs et l'impossibilité technique de mettre en œuvre leurs ambitions.

Le procès de Meta et la reconnaissance de l'addiction

Des documents internes accablants

Pendant que les législateurs débattent, la justice américaine poursuit son travail de fond. Mark Zuckerberg, le patron de Meta, a comparu fin février 2026 devant un tribunal de Los Angeles pour défendre sa société contre des allégations accablantes. C'était sa première comparution devant un jury après des années de critiques grandissantes contre son entreprise.

Il a été confronté à des documents internes révélant que l'entreprise savait pertinemment que ses produits étaient conçus pour accrocher les jeunes, y compris les moins de 13 ans officiellement interdits. Les documents présentés par l'accusation incluent des e-mails de 2019 où Nick Clegg, ancien dirigeant de Meta, admettait que les limitations d'âge étaient « non appliquées », ce qui rendait difficile l'affirmation que l'entreprise faisait tout ce qu'elle pouvait.

Une défense sur le fil du rasoir

Un rapport de recherche externe, cité lors du procès, montrait que les adolescents utilisant Instagram avaient un « récit de toxicomane » sur leur usage, se sentant accrochés malgré les sentiments négatifs que cela pouvait provoquer. « Ça peut les faire se sentir bien, ça peut les faire se sentir mal, ils aimeraient passer moins de temps à s'en soucier », indiquait ce rapport réalisé pour le compte d'Instagram en 2019.

Mark Zuckerberg a tenté de minimiser ces éléments, affirmant que les revenus publicitaires générés par les adolescents représentaient moins de 1 % du chiffre d'affaires. Cependant, cette défense manque le point central : ce n'est pas tant l'argent direct qui est en jeu, mais la création d'une base d'utilisateurs fidèles qui consommeront du contenu toute leur vie.

Les conséquences potentielles pour l'industrie

Ce procès, auquel participe aussi YouTube (Google), pourrait bouleverser le modèle économique des réseaux sociaux et forcer une régulation par l'algorithmique plutôt que par une simple interdiction d'âge. TikTok et Snapchat, également cités dans le procès, ont choisi de régler à l'amiable juste avant le début du procès. Les termes de ces accords n'ont pas été divulgués, mais ils montrent que les entreprises préfèrent éviter un verdict potentiellement dévastateur.

La parole des jeunes et la complexité de l'usage

Une jeunesse plus lucide qu'on ne le pense

Il est crucial de ne pas oublier que les principales personnes concernées par ces lois — les jeunes eux-mêmes — ont rarement voix au chapitre. Pourtant, des études menées en France, comme celles de chercheurs de l'université Cergy-Paris Université, montrent que les jeunes sont souvent « très lucides » sur leur usage des réseaux sociaux. Ils ne sont pas les zombies déconnectés que décrivent certains discours alarmistes.

Il existe un décalage important entre la perception qu'ont les adultes des pratiques adolescentes et la réalité observée sur le terrain. Les chercheuses Rosa Maria Bortolotti et Sigolène Couchot-Schiex soulignent qu'observer sans naïveté permet de noter des effets positifs pour les jeunes concernant leurs relations amicales, l'école ou leur famille. Ces outils peuvent même leur permettre d'apprendre autrement. Cette nuance est essentielle pour comprendre la complexité de la relation des jeunes aux outils numériques.

Les bénéfices ignorés des réseaux sociaux

Si les dangers comme le harcèlement en ligne ou l'exposition à des contenus pornographiques sont réels, les réseaux sociaux jouent aussi un rôle positif majeur. Ils permettent d'apprendre autrement, de maintenir des liens amicaux, de chercher de l'aide pour les devoirs, ou simplement de s'exprimer. Interdire l'accès sans nuance revient à ignorer la complexité de la vie numérique moderne.

Les influenceurs travaillent d'ailleurs sur des sujets comme l'inégalité, l'écologie ou la santé mentale, fournissant aux jeunes des contenus éducatifs auxquels ils n'auraient peut-être pas accès autrement. Cette dimension éducative est souvent absente du débat public, alors qu'elle représente une part importante de ce que les adolescents consomment en ligne.

La question de l'autonomie adolescente

Pour les jeunes de 16 ans et plus, qui ont grandi avec ces outils, ces interdictions sont souvent perçues comme une incompréhension profonde de leur mode de socialisation. Ils voient ces mesures comme une mise sous tutelle inacceptable, d'autant plus que les études montrent que l'usage excessif des réseaux sociaux est souvent un symptôme d'autres malaises, et non la cause unique de tous les maux. Une étude de l'AP-HP a d'ailleurs lié l'usage excessif à environ 590 000 cas supplémentaires de dépression chez les jeunes nés entre 1990 et 2012, mais corrélation ne signifie pas automatiquement causalité unique.

Près de la moitié des jeunes estiment d'ailleurs que les réseaux sociaux nuisent à leur santé mentale. Près de 46 % des 18-24 ans déclarent être touchés par ces effets négatifs. L'usage excessif peut causer anxiété, sentiment de profond isolement et troubles du sommeil. Un jeune sur trois (32 %) est concerné par au moins un trouble psychique en lien avec l'usage des écrans.

Les nouveaux défis posés par l'intelligence artificielle

Le scandale Grok et les deepfakes

Enfin, la bataille contre les réseaux sociaux ne peut être dissociée de la menace croissante posée par l'intelligence artificielle générative. Le scandale récent impliquant Grok, l'outil d'IA d'Elon Musk sur X, a mis en lumière de nouveaux risques effrayants pour les mineurs. Des milliers de femmes ont vu leur image utilisée par l'IA pour créer des photos à caractère sexuel sans leur consentement, une pratique appelée « deepnude ».

Face à l'indignation mondiale, X a dû annoncer des mesures d'urgence pour bloquer cette fonctionnalité là où c'est illégal. La plateforme a déclaré avoir mis en place des mesures technologiques pour empêcher le compte Grok de permettre l'édition d'images de personnes réelles dans des vêtements révélateurs. Le régulateur britannique Ofcom a qualifié ce changement de « développement bienvenu » tout en maintenant son enquête sur d'éventuelles violations des lois britanniques.

Une protection à réinventer

La journaliste et militante Jess Davies, dont les images sur X ont été éditées avec Grok, a qualifié le changement de « pas positif » mais a souligné que la plateforme n'aurait jamais dû autoriser de telles images en premier lieu. Elle a exprimé sa préoccupation concernant le nombre de femmes qui ont été ciblées et combien d'autres victimes d'abus par IA ont pu être créées. Cet épisode montre que la régulation par l'âge est insuffisante face à des technologies capables de générer du contenu nocif à la volée.

Les gouvernements commencent à réaliser que protéger les enfants ne signifie pas seulement leur interdire d'ouvrir un compte Instagram, mais aussi empêcher les outils d'IA de détourner leur image ou de les harceler. Il est impératif de repenser la sécurité en ligne pour intégrer ces nouvelles formes de menaces qui ne dépendent plus simplement de l'âge de l'utilisateur, mais de la capacité malveillante des outils eux-mêmes.

Les enquêtes se multiplient

La Commission européenne a d'ailleurs lancé une enquête sur Grok concernant des soupçons de création d'images sexualisées de personnes réelles. Le Royaume-Uni a annoncé sa propre enquête, et en France, les bureaux de X ont été perquisitionnés par le parquet de Paris dans le cadre d'une enquête sur des infractions incluant l'extraction illicite de données et la complicité de possession de pornographie enfantine. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a d'ailleurs inclus ces enquêtes dans son discours, promettant d'enquêter et poursuivre les crimes commis par Grok, TikTok et Instagram.

Conclusion

Le mouvement mondial pour bannir les réseaux sociaux des enfants est un tsunami politique sans précédent qui traverse les continents en ce début d'année 2026. De l'Australie pionnière à l'Espagne ferme, en passant par la France prudente et le Royaume-Uni sceptique, les gouvernements prennent conscience de l'urgence de la situation face aux dangers du numérique. Cependant, l'interdiction pure et simple ne peut être la seule solution à ce problème complexe.

Comme le soulignent de nombreux experts de la London School of Economics et d'Oxford, il n'y a à ce jour aucune preuve tangible que ces interdictions rendront les enfants plus heureux ou en meilleure santé mentale. Bien au contraire, elles risquent de créer une fracture générationnelle et de pousser les jeunes vers des espaces moins régulés. Les enjeux dépassent la simple question de l'âge limite. Ils touchent à la cybersécurité, aux droits humains, à la responsabilité des géants de la tech et à l'éducation aux médias.

Plutôt que de construire des murs infranchissables qui seront de toute façon contournés par une jeunesse connectée, l'effort collectif doit se porter sur la sécurisation des algorithmes, l'éducation des jeunes aux risques numériques et l'obligation de transparence des plateformes. La protection de la jeunesse est une nécessité absolue, mais elle ne doit pas se faire au prix de leur liberté d'expression, de leur autonomie et de leur capacité à naviguer dans le monde qui est le leur. La véritable révolution ne sera pas législative, mais éducative et technologique.

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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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