Photographie rapprochée d'Emmanuel Macron, assis devant les drapeaux français et de l'Union européenne, les mains jointes près du visage dans une pose pensive.
Monde

La gauche européenne et l'immigration : trois vitesses, pas une conversion uniforme

La gauche européenne ne s'est pas uniformément convertie au discours antimigrant : le Danemark a fait de la restriction de l'asile une doctrine sociale-démocrate, la France déplace le sujet vers une convention citoyenne et l'Italie se dispute sur l'efficacité du contrôle.

As-tu aimé cet article ?

Le 15 juillet 2025, à Bruxelles, le ministre danois de la Migration Kaare Dybvad présente devant une commission du Parlement européen un diagnostic sans ménagement : le système d'asile de l'Union est dysfonctionnel. Trois chantiers, dit-il : réformer les règles de retour, redéfinir la liste des pays tiers sûrs, expérimenter des "return hubs" dans des États tiers pour y traiter les demandes des personnes en attente d'expulsion. Le Danemark préside alors le Conseil de l'Union européenne. Son gouvernement est social-démocrate.

Photographie rapprochée d'Emmanuel Macron, assis devant les drapeaux français et de l'Union européenne, les mains jointes près du visage dans une pose pensive.
Photographie rapprochée d'Emmanuel Macron, assis devant les drapeaux français et de l'Union européenne, les mains jointes près du visage dans une pose pensive. - (source)

La scène résume ce qu'on appelle un peu vite la conversion de la gauche européenne au discours anti-migrants. Une partie de la gauche de gouvernement a bel et bien changé de vocabulaire, et parfois de politique : elle parle moins des droits des personnes que de l'administration des flux. Mais prise pays par pays, la séquence ne montre pas une mue homogène. Elle montre trois vitesses très inégales : une conversion doctrinale assumée au Danemark, un déplacement procédural en France, une bataille de compétence en Italie.

Danemark, la restriction faite doctrine

C'est le seul cas où l'on peut parler d'adoption aboutie. En 2019, le Parlement danois vote un "changement de paradigme" : la protection temporaire devient la règle par défaut pour tous les nouveaux réfugiés, et non plus seulement pour ceux qui arrivent pendant une période qualifiée de crise. La politique d'intégration de long terme cède la place à une politique orientée vers le retour. Le gouvernement de Mette Frederiksen, arrivé au pouvoir cette année-là, ajoute un objectif assumé, la "zéro vision" : ramener les demandes d'asile à zéro.

L'arsenal est documenté : règles de regroupement familial resserrées, prestations réduites pour les demandeurs d'asile, expulsions facilitées, saisie possible des biens d'une valeur supérieure à 1 300 euros - bijoux de mariage compris - pour couvrir les frais de traitement, incitations au retour pouvant atteindre 5 400 euros, campagnes de communication financées dans des pays africains et arabes pour décourager le départ. Le projet d'externalisation de l'asile vers le Rwanda, un temps porté par Copenhague, a été abandonné après des obstacles juridiques et logistiques, la Commission européenne l'ayant jugé probablement incompatible avec le droit de l'Union. L'effet est là : environ 2 100 demandes d'asile en 2023 pour un pays de près de six millions d'habitants.

Deux précautions s'imposent avant d'en faire un modèle exportable. D'abord, les sociaux-démocrates n'ont pas inventé ce tournant : il s'amorce dans les années 2000, s'accélère après la crise de 2015-2016 et a été accueilli favorablement par l'ensemble de l'électorat et de la classe politique. La gauche danoise a codifié et assumé un consensus plus qu'elle ne l'a créé. Ensuite, l'argument de longévité politique - le Migration Policy Institute relève que cette appropriation par le centre-gauche est désignée comme un facteur décisif de son maintien au pouvoir, quand ailleurs la droite radicale montait sur le sujet - reste un raisonnement de corrélation. Il est plausible ; il n'est pas démontré.

Le point aveugle du débat français, c'est que la restriction danoise est sélective, pas fermée. En 2025, la part des personnes immigrées atteint 12,6 % de la population, contre 2,6 % en 1980, et 16,3 % en incluant les enfants nés au Danemark de deux parents immigrés. Surtout, environ 71 % de l'immigration récente relève du travail ou des études : le pays recrute activement dans la santé et l'aide aux personnes âgées, sous l'effet d'une natalité déclinante. La gauche danoise ne dit pas "moins d'immigrés" ; elle dit "trier les entrées". C'est une doctrine économique cohérente, et politiquement beaucoup plus difficile à énoncer qu'un slogan.

Reste que l'édifice est juridiquement instable. La loi de 2018 sur les "sociétés parallèles", qui impose à certains quartiers populaires de passer sous le seuil de 50 % de résidents "non occidentaux" - avec relogements forcés, démolitions et ventes de logements sociaux -, a fait l'objet d'un recours devant la Cour de justice de l'Union européenne. En février 2025, un avocat général a conclu, dans un avis non contraignant, qu'elle constituait une discrimination directe fondée sur l'origine ethnique. C'est précisément là que se joue la distinction entre contrôle et hostilité : une politique de flux se juge à ses instruments, et ceux-ci visent parfois des personnes.

France, déplacer le sujet sans écrire de programme

Le cas français n'est pas de même nature. Raphaël Glucksmann a officialisé sa candidature à la présidentielle le 23 août 2026 au 20 heures de TF1, en acceptant de passer par la primaire sociale-démocrate organisée en octobre par le Parti socialiste et Place publique. Il l'a remportée, et sa déclaration de victoire tient en une phrase qui dit sa stratégie : "Marine Le Pen ne sera pas à l'Élysée en mai 2027".

Sur l'immigration, une seule proposition est documentée : dans son livre Nous avons encore envie, paru fin mai 2026, il propose d'organiser une convention citoyenne, sur le modèle de ce qu'Emmanuel Macron a fait pour la fin de vie et le climat. Le journal Challenges décrit un candidat qui "tente de s'emparer des sujets chers aux électeurs du Rassemblement national". Son profil ne le prédisposait pourtant pas à cela : des années de combat pour les Ouïgours et l'Ukraine, une interdiction d'entrée en Chine, 6,19 % aux européennes de 2019, 13,83 % en 2024.

C'est un déplacement procédural, pas une conversion. La convention citoyenne fait deux choses à la fois : elle reconnaît que l'immigration est un sujet légitime, ce que la gauche de gouvernement a longtemps refusé de concéder, et elle en diffère le contenu, ce qui permet d'occuper le terrain sans endosser de programme restrictif chiffré. Aucun dispositif sur les frontières, les prestations sociales ou les régularisations n'est documenté à ce stade. Le même mouvement s'observe à droite, où Édouard Philippe a construit son propre virage pour 2027.

La convention a pourtant une faiblesse logique que l'enthousiasme de campagne masque. Celui qui convoque fixe la question, le périmètre, les experts auditionnés et le sort réservé aux conclusions. Une convention sur l'immigration peut accoucher de restrictions supplémentaires comme de régularisations par le travail. En la proposant, le candidat ne tranche pas : il achète du temps et de la crédibilité. Le pari est que les électeurs y verront de la méthode. Le risque est qu'ils y voient une dérobade, quelques mois après avoir entendu cette gauche promettre de tout faire autrement.

Italie, la bataille de la compétence

Le cas italien est le plus révélateur du déplacement général, parce qu'il ne porte pas sur les principes mais sur l'efficacité. En août 2026, Giorgia Meloni attaque Elly Schlein, secrétaire du Parti démocrate, sur les "dublinanti" : elle affirme que son gouvernement a rejeté 80 000 demandes de migrants présentées par des pays de l'Union, et que "avec vous, ils seraient entrés". L'accusation n'est pas d'être trop généreuse par principe ; elle est d'être laxiste dans l'exécution.

Le Parti démocrate est donc sommé de répondre sur le terrain du contrôle, et il y répond. Le quotidien d'opinion de centre droit Il Foglio résume la difficulté dans un titre - "La ligne confuse du PD sur l'immigration : arrêter les débarquements ? Bof" - et s'appuie sur les critiques du président de région Stefano Bonaccini contre un gouvernement incapable, selon lui, d'enrayer les arrivées. Lu dans un journal qui ne ménage pas le PD, cet assaut dit la difficulté tactique du parti plus qu'une conversion idéologique.

La position italienne s'explique par la géographie institutionnelle. Pays de première entrée, l'Italie est la destination de transferts "Dublin" décidés ailleurs : l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche et la Finlande ont annoncé des intentions de ce type. Le contrôle des flux y est donc un enjeu de politique intérieure immédiat, pas un débat philosophique. Dans ce cadre, la gauche ne peut pas se contenter de contester la dureté de la politique migratoire européenne : elle doit démontrer qu'elle ferait mieux, ce qui l'oblige à parler chiffres, accords et réadmissions.

Deux registres qu'on confond

Le registre du Rassemblement national et celui de la social-démocratie danoise ne sont pas superposables. Le premier ramène la question migratoire à un seul enjeu : qui expulser, et à quelle vitesse. La personne y est la cible, désignée par son origine ou sa religion supposée. La gauche de gouvernement, elle, parle flux, conditionnalité, efficacité, soutenabilité. L'argument est économique, et il n'est pas absurde : une capacité d'accueil non maîtrisée se paie d'abord dans les secteurs que cette gauche prétend défendre - logement social, listes d'attente des dispensaires, salaires des moins qualifiés. Refuser d'en débattre, c'est laisser le sujet à ceux qui en feront un instrument identitaire.

Mais l'argument a ses limites, et elles sont identifiables. D'abord, l'échelle : 2 100 demandes d'asile au Danemark en 2023 pour six millions d'habitants. L'énergie politique investie est sans commune mesure avec l'ampleur du phénomène - ce qui suggère que le rendement recherché est électoral autant que gestionnaire. Ensuite, l'efficacité : Céline Mias, du Danish Refugee Council, citée par Euronews, juge l'externalisation des procédures d'asile "non seulement éthiquement contestable - violant souvent le principe de non-refoulement - mais aussi démontrablement inefficace à long terme". Enfin, la cohérence d'ensemble : au Parlement européen, les groupes libéraux et progressistes continuent de mettre en garde contre les atteintes aux droits fondamentaux, quand le centre droit soutient l'agenda danois. La gauche institutionnelle n'a donc pas unanimement basculé ; elle s'est divisée entre ceux qui gouvernent et ceux qui contestent.

Ce qui rend la mue durable - ou non

Trois configurations, trois pronostics. La conversion danoise est la plus solide parce qu'elle est adossée à un compromis explicite : restriction de l'asile contre préservation de l'État-providence et ouverture aux travailleurs qualifiés. Elle tient tant que ce troc reste lisible pour l'électeur, et tant que la justice européenne ne démantèle pas ses instruments les plus contestés.

Le déplacement français est le plus fragile, parce qu'il porte sur la méthode et non sur le contenu. Une convention citoyenne peut fonder une politique ; elle peut aussi se dissoudre dans la procédure. Glucksmann a gagné la primaire ; le scrutin présidentiel, lui, n'a pas encore eu lieu, et son espace politique reste disputé à sa gauche.

La bataille italienne, enfin, n'est pas une mue : c'est une défense. Le Parti démocrate y concède le cadre - l'immigration est un problème à administrer - et conteste seulement la gestion. C'est le point commun des trois situations : la gauche européenne ne dit plus "accueillir" contre "contrôler". Elle dit qu'elle contrôlerait mieux. La différence est réelle sur le plan des valeurs ; elle est mince sur celui des politiques publiques.

Le vrai test est ailleurs, et il est juridique. Le piège qui guette cette gauche, c'est le double discours : réclamer le contrôle des flux devant ses électeurs, et laisser les groupes libéraux et progressistes du Parlement européen dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux en attendant l'arrêt de la Cour de justice sur la loi danoise des quartiers populaires, née d'un recours de locataires des quartiers visés. Soit elle assume les instruments, y compris leurs effets sur des personnes installées sur le territoire. Soit elle accepte de perdre le procès en compétence. La mue n'est pas achevée : elle ressemble moins à une conversion idéologique qu'à un partage des rôles - à la droite l'hostilité, à une partie de la gauche la gestion des coûts, juridiques et politiques, sans la garantie d'en retirer les bénéfices électoraux.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

La gauche européenne a-t-elle adopté un discours antimigrant ?

Non, pas de façon uniforme selon les cas étudiés. Le Danemark a fait de la restriction de l'asile une doctrine sociale-démocrate, la France déplace le débat vers une convention citoyenne et l'Italie conteste surtout l'efficacité du contrôle. Au Parlement européen, des groupes libéraux et progressistes continuent de mettre en garde contre les atteintes aux droits fondamentaux.

Quelle politique d'asile le Danemark a-t-il adoptée ?

En 2019, le Parlement danois a voté un "changement de paradigme" : la protection temporaire devient la règle par défaut pour tous les nouveaux réfugiés, avec une politique orientée vers le retour. Le gouvernement social-démocrate de Mette Frederiksen poursuit une "zéro vision" et a resserré le regroupement familial, réduit les prestations, facilité les expulsions et prévu des incitations au retour. Environ 2 100 demandes d'asile ont été enregistrées en 2023 pour près de six millions d'habitants. Cette restriction est sélective : environ 71 % de l'immigration récente relève du travail ou des études.

Que propose Raphaël Glucksmann sur l'immigration ?

La seule proposition documentée est l'organisation d'une convention citoyenne sur l'immigration, développée dans son livre "Nous avons encore envie", paru fin mai 2026, sur le modèle utilisé par Emmanuel Macron pour la fin de vie et le climat. Aucun dispositif précis sur les frontières, les prestations sociales ou les régularisations n'est documenté à ce stade. Glucksmann a remporté la primaire sociale-démocrate d'octobre 2026 ; l'élection présidentielle de 2027 n'a pas encore eu lieu.

Pourquoi le débat italien sur l'immigration porte-t-il sur le contrôle ?

L'Italie est un pays de première entrée, exposé aux transferts "Dublin" décidés par d'autres États. En août 2026, Giorgia Meloni a attaqué Elly Schlein en affirmant que son gouvernement avait rejeté 80 000 demandes de migrants présentées par des pays de l'Union et que, "avec vous, ils seraient entrés". Le Parti démocrate répond donc sur le terrain de l'efficacité du contrôle. Il Foglio, journal d'opinion de centre droit, voit dans cette ligne une confusion stratégique : cela montre la difficulté tactique du parti, pas une conversion idéologique.

Quelle différence entre le discours antimigrant et le langage du contrôle ?

Le discours antimigrant ramène la question à qui expulser, en ciblant les personnes désignées par leur origine ou leur religion supposée. La gauche de gouvernement parle plutôt de flux, de conditionnalité, d'efficacité et de soutenabilité. La distinction reste fragile : au Danemark, la loi sur les "sociétés parallèles", qui impose de faire passer sous le seuil de 50 % de résidents "non occidentaux" certains quartiers populaires, a été déférée à la Cour de justice de l'Union, et un avocat général a conclu en février 2025, dans un avis non contraignant, qu'elle constituait une discrimination directe fondée sur l'origine ethnique.

Sources

  1. Victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire sociale-démocrate: "Marine Le Pen ne sera pas à l'Élysée en mai 2027", déclare le candidat gagnant · bfmtv.com
  2. Raphaël Glucksmann, candidat à la présidentielle « pour relever la France ». De la Géorgie à Bruxelles, l’ascension du pari élyséen de la social-démocratie · challenges.fr
  3. Elly Schlein torna ad attaccare la linea europea sui migranti ... · facebook.com
  4. Meloni attacca Schlein: “Respinte 80mila richieste di migranti da Paesi Ue, con voi sarebbero entrati" · huffingtonpost.it
  5. La linea confusa del Pd sull’immigrazione: fermare gli sbarchi? Boh · ilfoglio.it
street-voice
Sarah Imbot @street-voice

Originaire de Saint-Denis, je raconte la société française telle que je la vis : les quartiers, les galères du quotidien, mais aussi les solidarités qu'on ne montre jamais à la télé. Bénévole dans une asso d'aide aux devoirs, je crois au pouvoir des histoires de terrain.

159 articles 0 abonnés

Commentaires (0)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires