Le 13 mai 2026, des coups de feu ont retenti dans l'enceinte du Sénat philippin, transformant l'hémicycle en scène de crise. Les autorités tentaient d'arrêter le sénateur Ronald Dela Rosa, ancien chef de la police et figure clé de la guerre contre la drogue menée sous Rodrigo Duterte. Cet événement rarissime dans une démocratie asiatique révèle des fractures profondes au sein des institutions philippines.

Qui est Ronald Dela Rosa, l'architecte de la guerre contre la drogue ?
Ronald « Bato » Dela Rosa, 64 ans, n'est pas un sénateur comme les autres. Surnommé « Bato » — qui signifie « rocher » en philippin — il a dirigé la police nationale philippine de 2016 à 2018. C'est sous son commandement que la brutale « war on drugs » du président Rodrigo Duterte a atteint son paroxysme.
L'architecte des exécutions extrajudiciaires
Dela Rosa est considéré comme le principal exécutant de la politique antidrogue la plus meurtrière de l'histoire récente des Philippines. Selon les chiffres officiels du gouvernement philippin, plus de 6 200 personnes ont été tuées dans le cadre de la lutte antidrogue entre 2011 et 2019. Les organisations de défense des droits humains, elles, estiment le nombre réel à 30 000 morts.

Le 6 novembre 2025, la Cour pénale internationale (CPI) a émis un mandat d'arrêt secret contre Dela Rosa. Ce mandat a été déclassifié le 11 mai 2026, soit deux jours seulement avant la fusillade. La CPI accuse l'ancien chef de la police de crime contre l'humanité pour meurtre, l'accusant d'avoir « autorisé, cautionné et promu » les exécutions extrajudiciaires. Il est considéré comme « coauteur » des crimes avec Duterte lui-même, arrêté en mars 2025 et détenu à la prison de Scheveningen à La Haye en attendant son procès.
Un parcours politique stratégique
Dela Rosa n'a pas simplement été un policier zélé. Son parcours politique a été soigneusement orchestré. Après avoir quitté la tête de la police, il s'est fait élire sénateur en 2019, bénéficiant de la popularité de Duterte dans les régions rurales. Son mandat lui a offert une immunité de fait, jusqu'à ce que la CPI décide de le poursuivre.
Le lundi 11 mai, Dela Rosa a refait surface après des mois d'absence pour participer à un vote crucial. Ce scrutin a permis aux loyalistes de Duterte de prendre le contrôle du Sénat en élisant Alan Peter Cayetano à sa présidence. Ce retour stratégique a précipité la tentative d'arrestation.
Comment la traque a-t-elle dégénéré en fusillade au Sénat ?
Pour comprendre comment des coups de feu ont pu retentir dans l'enceinte du Sénat philippin, il faut retracer les événements heure par heure.
La course-poursuite dans les couloirs du Sénat
Le 11 mai, des agents du Bureau national d'investigation (NBI) ont repéré Dela Rosa dans les couloirs du Sénat. Une course-poursuite s'est engagée, captée par les caméras de surveillance. Les images de vidéosurveillance montrent le sénateur courant dans les escaliers, poursuivi par des agents en civil. Il a finalement trouvé refuge dans l'enceinte même du Sénat, où le président du Sénat Alan Peter Cayetano l'a placé sous « protection ».

Cette protection parlementaire a créé une impasse juridique et physique. Les agents du NBI ne pouvaient pas pénétrer dans l'hémicycle sans violer les privilèges parlementaires. Dela Rosa s'est barricadé, refusant de se rendre.
Les coups de feu du 13 mai
Le 13 mai, vers la mi-journée, entre 5 et 15 coups de feu ont retenti selon les sources. Les détonations ont provoqué un chaos immédiat. Les sénateurs présents ont été évacués en urgence, tandis que les forces de l'ordre bouclaient le périmètre.
L'auteur des tirs reste inconnu. Le secrétaire à l'Intérieur Remulla a déclaré : « Nous ne savons pas qui est derrière cela. Mais nous les trouverons. » Le directeur du NBI Melvin Matibag a nié catégoriquement que ses agents aient tiré, affirmant qu'aucun agent du NBI ne se trouvait à l'intérieur du Sénat au moment des tirs. Le président Ferdinand Marcos Jr. a informé Cayetano qu'aucun personnel gouvernemental n'était impliqué dans cette fusillade.
Quelles réactions politiques et tensions institutionnelles ?
L'onde de choc de cette fusillade a dépassé les frontières des Philippines. Les réactions officielles ont été immédiates, mais contradictoires.
La position du président Marcos Jr.
Ferdinand Marcos Jr., fils du dictateur déchu, a dû gérer une crise qui fragilise son gouvernement. Il a assuré que l'enquête serait transparente et que les responsables seraient identifiés. Mais sa déclaration selon laquelle « aucun personnel gouvernemental n'était impliqué » soulève des questions. Si les agents du NBI n'ont pas tiré, qui a ouvert le feu ?

Marcos Jr. se trouve dans une position délicate. D'un côté, il doit montrer qu'il respecte le mandat d'arrêt de la CPI, car les Philippines sont toujours membres de la cour. De l'autre, il ne peut pas s'aliéner les loyalistes de Duterte, qui restent une force politique majeure.
La réaction des loyalistes de Duterte
Les partisans de Duterte ont dénoncé une « tentative d'assassinat » déguisée en opération policière. Le président du Sénat Cayetano a accusé le gouvernement d'avoir tenté de faire exécuter Dela Rosa plutôt que de l'arrêter légalement. Ces accusations attisent les tensions entre l'exécutif et le législatif.

Dehors, environ 250 manifestants pro-Dela Rosa se sont rassemblés devant le Sénat, faisant face à 500 policiers antiémeute. La situation reste explosive.
Le silence de la communauté internationale
Les ambassades occidentales, dont celle de la France, ont appelé au calme et au respect des procédures judiciaires. Mais aucun pays n'a proposé d'intervention directe. La CPI, elle, a simplement rappelé que son mandat d'arrêt devait être exécuté « dans le respect des lois nationales et internationales ».
Quels enjeux juridiques entre la CPI et la souveraineté philippine ?
Cette fusillade met en lumière le conflit latent entre la CPI et les Philippines. Le pays a officiellement quitté la Cour pénale internationale en 2019, mais la CPI conserve sa compétence pour les crimes commis avant ce retrait.
Le mandat d'arrêt contre Dela Rosa
Le mandat d'arrêt de la CPI contre Dela Rosa est exceptionnel à plusieurs titres. Il a été émis sous scellés pendant six mois avant d'être déclassifié. La CPI accuse Dela Rosa d'avoir non seulement supervisé les exécutions, mais d'avoir activement « autorisé, cautionné et promu » ces meurtres, fourni des armes, promis l'impunité et récompensé les auteurs.
Ce mandat intervient après la confirmation des charges contre Duterte le mois dernier pour au moins 76 meurtres. La stratégie de la CPI est claire : démanteler toute la chaîne de commandement de la guerre contre la drogue.
L'impasse juridique
Le problème est que Dela Rosa est un sénateur en exercice. La Constitution philippine protège les parlementaires contre les arrestations pendant les sessions du Congrès, sauf en cas de crime flagrant. La CPI et le gouvernement philippin s'opposent sur l'interprétation de cette immunité.
Les loyalistes de Duterte utilisent cette ambiguïté pour protéger Dela Rosa. En le plaçant sous « protection » du Sénat, Cayetano a créé un sanctuaire juridique que les agents du NBI ne peuvent pas violer sans risquer une crise constitutionnelle.
Quelles conséquences pour la stabilité politique des Philippines ?
Au-delà de la fusillade elle-même, cet événement révèle la fragilité des institutions philippines. Le pays, qui se targue d'être la plus ancienne démocratie d'Asie, montre des signes inquiétants de délitement.
Une démocratie sous tension
La tentative d'arrestation de Dela Rosa n'est pas un incident isolé. Elle s'inscrit dans une lutte de pouvoir entre le clan Marcos et le clan Duterte. Sara Duterte, fille de l'ancien président et vice-présidente actuelle, fait face à une procédure de destitution. La nomination de Cayetano à la présidence du Sénat vise précisément à la protéger.
Cette guerre des clans paralyse le gouvernement. Chaque camp utilise les institutions à son avantage, érodant la confiance des citoyens dans la démocratie.
Le risque de violence politique
La fusillade du 13 mai ouvre la porte à une escalade de la violence politique. Si l'auteur des tirs n'est pas identifié rapidement, les théories du complot vont se multiplier. Les loyalistes de Duterte accuseront le gouvernement d'avoir tenté un assassinat. Le gouvernement accusera les partisans de Duterte d'avoir simulé une attaque pour discréditer les autorités.
Dans un pays où les armes circulent librement et où les clans politiques entretiennent des milices privées, le risque de confrontation armée est réel.
L'impact sur les relations internationales
Cet incident pourrait également affecter les relations des Philippines avec la communauté internationale. Le pays a récemment signé un accord militaire avec la France, le SOVFA, qui renforce la coopération en mer de Chine méridionale. Mais la crise politique interne pourrait fragiliser la crédibilité du gouvernement philippin comme partenaire fiable.
Témoignages et société civile : que demandent les familles de victimes ?
Pendant que les politiciens s'affrontent, les victimes de la guerre contre la drogue attendent justice. Leurs voix se font entendre, même dans ce chaos.
La colère des familles de victimes
Llore Pasco, mère de deux fils tués pendant la guerre contre la drogue, a déclaré : « Tout comme Duterte, Bato mérite d'être jugé. » Pour elle et des milliers d'autres familles, la fusillade au Sénat est une diversion qui retarde le procès de Dela Rosa.
Les organisations de défense des droits humains redoutent que cet incident ne permette à Dela Rosa d'échapper à la justice. Si la crise politique s'aggrave, le gouvernement pourrait être tenté de négocier un accord qui protégerait le sénateur.
L'opinion publique divisée
Les Philippines restent profondément divisées sur la guerre contre la drogue. Dans les zones rurales, Duterte conserve une popularité solide. Beaucoup considèrent Dela Rosa comme un patriote qui a nettoyé les rues des dealers. Dans les villes et auprès des classes éduquées, en revanche, la guerre contre la drogue est vue comme un massacre d'État.
Cette division se reflète dans les réactions à la fusillade. Sur les réseaux sociaux, les partisans de Duterte crient au complot. Les opposants réclament l'arrestation immédiate de Dela Rosa.
Conclusion
La fusillade du 13 mai 2026 au Sénat philippin n'est pas un simple incident. C'est le symptôme d'une démocratie malade, où les institutions sont devenues des arènes de combat entre clans politiques. Ronald Dela Rosa, l'architecte de la guerre contre la drogue, est au cœur de cette tempête. Son arrestation, réclamée par la CPI, est devenue un enjeu de pouvoir qui dépasse largement la question de la justice pénale internationale.
Les coups de feu qui ont retenti dans l'hémicycle restent inexpliqués. Mais ils ont déjà produit un effet : ils ont transformé une procédure judiciaire en crise politique. Les Philippines se retrouvent à la croisée des chemins. Soit elles parviennent à faire respecter l'État de droit, soit elles sombrent dans une violence politique qui pourrait tout emporter. Pour les 16-25 ans qui découvrent cette actualité, c'est une leçon brutale : la démocratie n'est jamais acquise, et les fantômes du passé finissent toujours par revenir frapper à la porte.