Dimanche 7 juin 2026, un drone marocain a frappé un véhicule militaire du Front Polisario dans la région de Mijek, tuant trois hommes. Parmi eux, Lehbib Mohamed Abdelaziz, 37 ans, commandant de la première brigade de réserve et fils de l'ancien dirigeant historique du mouvement indépendantiste. L'ONU a confirmé l'information et la MINURSO cherche à enquêter sur place. Cette frappe marque une escalade majeure dans le conflit qui oppose le Maroc au Front Polisario depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre 2020.

Une frappe ciblée aux abords du mur de séparation
Le 7 juin 2026 restera comme une date charnière dans l'histoire récente du Sahara occidental. Ce jour-là, aux abords du mur de séparation érigé par le Maroc, un drone des forces armées royales a ciblé un véhicule militaire du Front Polisario. L'agence de presse sahraouie SPS a annoncé la mort de Lehbib Mohamed Abdelaziz et de deux « compagnons d'armes », tombés « au champ d'honneur » alors qu'ils menaient des combats contre les positions marocaines.

La confirmation de l'ONU et le silence de Rabat
Le département des opérations de maintien de la paix de l'ONU a confirmé avoir reçu des informations sur une « frappe de drone ayant ciblé un véhicule militaire du Front Polisario dans la région de Mijek ». L'armée marocaine n'a pas communiqué officiellement, mais la presse du royaume attribue le tir aux forces armées royales sans la moindre ambiguïté. Le porte-parole adjoint du secrétaire général de l'ONU, Farhan Haq, s'est dit « profondément préoccupé » par cette frappe. La MINURSO, la mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental, sollicite les garanties de sécurité nécessaires pour enquêter sur place.
Comment le drone a ciblé le fils de l'ancien chef historique
Le déroulement est désormais connu. Dimanche 7 juin, aux abords du mur de séparation, dans la région de Mijek, un drone a frappé un véhicule transportant trois membres du Polisario. Selon une source interne jointe par Le Monde, le militaire a succombé « au cours d'un accrochage avec des soldats marocains ». L'agence SPS a précisé que Lehbib Mohamed Abdelaziz, 37 ans, commandait la première brigade de réserve de l'armée sahraouie. Le choix de la cible n'a rien d'anodin. En visant le fils de Mohamed Abdelaziz — président historique de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) de 1976 à 2016 — — Rabat envoie un signal clair à la direction du Polisario basée à Tindouf. Le patronyme Abdelaziz reste un symbole puissant au sein du mouvement indépendantiste. !PROTECTED_2

Le portrait d'un cadre éliminé
Au-delà du choc immédiat, cette frappe soulève une question stratégique : qui était vraiment Lehbib Mohamed Abdelaziz et pourquoi son élimination constitue un tournant ? Fils du dirigeant historique, il incarnait un pont entre la vieille garde et la jeune génération. Sa mort affaiblit l'aile politique du Polisario et relance les spéculations sur la succession de Brahim Ghali, l'actuel secrétaire général du Front.
Né dans les camps de Tindouf, formé à Alger
Lehbib Mohamed Abdelaziz est né en 1989 dans les camps de Tindouf, en Algérie. Il est le fils cadet de Mohamed Abdelaziz, président de la RASD de 1976 jusqu'à sa mort en 2016, et de Khadidja Hamdi, ancienne ministre de la culture décédée en 2025. Diplômé en relations internationales à l'Université d'Alger en 2011, il a présidé l'Union des étudiants sahraouis avant de s'enrôler dans l'Armée populaire de libération sahraouie la même année. Formé à l'Académie militaire algérienne, il gravit les échelons. En 2024, il est nommé à la tête de la première brigade de réserve et élu au Secrétariat national du Polisario. Il incarnait la deuxième génération de la lutte armée, celle qui n'a connu que l'exil et la guerre d'usure.

Un successeur potentiel de Brahim Ghali
Sa mort relance les spéculations sur les dynamiques internes du Polisario. Des analystes, cités par Middle East Online, évoquent la possibilité d'une « élimination politique indirecte » via les rivalités internes, même si la frappe est bien marocaine. Lahbib était considéré comme un successeur crédible de Brahim Ghali, dont la santé décline. Sa disparition pourrait exacerber les tensions entre les « durs » de l'armée — favorables à une intensification de la lutte armée — et les diplomates qui misent sur une solution négociée. Le Polisario se retrouve militairement surclassé et privé d'une figure de rassemblement potentielle. Son patronyme et son profil faisaient de lui un acteur central pour l'avenir du mouvement.
La guerre des drones a remplacé la guerre des sables
Pour comprendre la portée de cette frappe, il faut remonter le fil du conflit. Ce qui était une guerre classique figée par un cessez-le-feu est devenu une guerre technologique de drones. La rupture de la trêve en 2020 a ouvert une nouvelle ère, où la supériorité aérienne marocaine écrase les capacités des indépendantistes.

De 1991 à 2020 : l'histoire d'une trêve qui n'a jamais été une paix
Le cessez-le-feu de septembre 1991, sous l'égide de l'ONU, devait organiser un référendum d'autodétermination. Ce référendum n'a jamais eu lieu, bloqué par des désaccords sur les listes électorales. Le Maroc a érigé le mur de sable — 2 700 kilomètres — pour sanctuariser les zones qu'il contrôle. La situation s'est figée pendant trente ans. En novembre 2020, le Polisario bloque la route de Guerguerat, dans la zone tampon, pour empêcher le passage de camions marocains vers la Mauritanie. Le Maroc lance une opération militaire pour dégager la route. Le Polisario annonce la fin du cessez-le-feu. Selon l'ONU, entre novembre 2020 et août 2021, le Maroc déclare avoir subi 1 099 incidents de tirs et 22 tentatives d'infiltration. Le conflit « gelé » dégèle.
L'arsenal marocain : TB2, Harop, Wing Loong
Depuis 2020, Rabat a massivement investi dans l'acquisition de drones armés. Bayraktar TB2 turcs, Harop israéliens (drones kamikazes), Wing Loong chinois : l'arsenal est impressionnant. L'analyse d'African Telegraph souligne que la frappe du 7 juin confirme une capacité de renseignement et de ciblage en temps réel. La guerre devient unilatérale. Le Polisario, qui combat avec des véhicules tout-terrain et des armes légères, ne dispose d'aucune défense anti-drone efficace. La supériorité technologique marocaine écrase les capacités des indépendantistes. Cette frappe était « écrite » depuis que le conflit est entré dans l'ère du drone.

La diplomatie du phosphate : qui soutient qui ?
Le rapport de force militaire n'est qu'une facette du conflit. La diplomatie et les intérêts économiques jouent un rôle tout aussi décisif. Le réalignement des grandes puissances en faveur du Maroc isole un peu plus le Polisario, dont le dernier soutien majeur reste l'Algérie.
Des États-Unis à la France : pourquoi les grandes puissances misent sur Rabat

Décembre 2020 : les États-Unis de Donald Trump reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara en échange de la normalisation des relations du Maroc avec Israël. Mars 2022 : l'Espagne de Pedro Sánchez change sa position historique et soutient le plan d'autonomie marocain, mettant fin à une crise diplomatique majeure. Juillet 2024 : la France d'Emmanuel Macron emboîte le pas et reconnaît le plan d'autonomie comme « la seule base pour une solution politique ». Rabat affirme que 118 pays soutiennent désormais sa position. Derrière ces revirements, des intérêts concrets : sécurité au Sahel, contrats d'armement, investissements dans les énergies vertes et le phosphate. Le Maroc est devenu un partenaire incontournable pour les grandes puissances.
L'Algérie, dernier rempart du Polisario
L'Algérie abrite les camps de Tindouf et est le principal soutien logistique et diplomatique du Polisario. Mais ce conflit a un coût. Isolement régional face à un Maroc bien soutenu, tensions militaires aux frontières, coût du maintien d'une administration parallèle : la facture est lourde. La diplomatie algérienne tente de contrebalancer en s'appuyant sur l'Union africaine et les non-alignés, mais son influence recule. Le dilemme est cruel : laisser tomber le Polisario serait un aveu de faiblesse, continuer à le soutenir est un puits sans fond. La mort de Lehbib Abdelaziz, de nationalité algérienne, complique encore la donne.
Civils sahraouis : la double peine
Pendant que les drones frappent et que les diplomates négocient, les civils paient le prix fort. Des deux côtés du mur de sable, la population sahraouie subit une double peine : crise humanitaire dans les camps de Tindouf, répression dans les zones sous contrôle marocain.
Tindouf : 173 000 réfugiés privés d'aide
Les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf, en Algérie, hébergent 173 600 personnes. L'aide humanitaire a chuté de 40 % en 2025, alerte un collectif de 19 ONG. La ration alimentaire a diminué de 30 % entre novembre 2023 et février 2025. L'eau fournie n'est que de 13 à 15 litres par personne et par jour, bien en dessous de la norme OMS de 20 litres. Les conséquences sanitaires sont alarmantes. 31 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de retards de croissance, et 65 % des femmes sont anémiques. 5 000 déplacés supplémentaires sont arrivés depuis la reprise du conflit en 2020. Le démantèlement de USAID par l'administration Trump en février 2025 aggrave encore une situation déjà critique. La guerre en Ukraine et les coupes budgétaires mondiales ont transformé une crise chronique en catastrophe silencieuse.
Ressources et répression dans les provinces du Sud
Le Maroc a investi massivement dans ses provinces du Sud. Nouveau port de Dakhla (12 milliards de dirhams), autoroute Tiznit-Dakhla (1 000 km), exploitation du phosphate de Bou Craa — l'une des plus grandes mines à ciel ouvert du monde — et développement des fermes éoliennes. Ces investissements créent une dépendance économique et politique. Mais qui en bénéficie vraiment ? Les compagnies marocaines, souvent liées au pouvoir royal. La population locale sahraouie ne profite pas toujours d'une répartition équitable des retombées. Le conflit permet aussi de maintenir un état d'exception et un contrôle sécuritaire fort. Le calcul est clair : le territoire rapporte et verrouille des accès stratégiques vers l'Atlantique et les routes migratoires.
Et maintenant ? Ce que cette frappe change vraiment
Après cette humiliation militaire, que peut faire le Polisario ? Les risques d'un embrasement plus large impliquant l'Algérie sont-ils réels ? Les réactions contradictoires du Front — dialogue d'un côté, deuil martial de l'autre — montrent son désarroi. L'ONU tente de recoller les morceaux, mais le cadre diplomatique est fragile.
Le Polisario peut-il riposter militairement ?
L'attaque du 5 mai 2026 à Smara — des tirs de roquettes ayant touché des zones civiles et fait deux victimes — montre que le Polisario conserve une capacité de nuisance résiduelle. Mais cette tactique est contre-productive : elle lui a valu une condamnation internationale des États-Unis, de l'ONU, de l'UE et de la France. Face à la supériorité aérienne et drone du Maroc, une offensive terrestre conventionnelle est impossible. Les options se limitent aux coups de main — embuscades, tirs de mortier — ou au retour à la guérilla dans la zone tampon. La mort de Lahbib prive aussi le mouvement d'un coordinateur militaire de premier plan.
Leviers économiques et sécuritaires
Malgré l'escalade verbale et les frappes, aucun acteur n'a intérêt à une guerre ouverte généralisée. Le Maroc veut sécuriser ses investissements et sa reconnaissance diplomatique, pas s'enliser dans un nouveau conflit coûteux. L'Algérie ne peut matériellement pas entrer en guerre contre Rabat sans conséquences économiques désastreuses — gaz, instabilité régionale. Le Polisario n'a pas les moyens de déstabiliser le mur de sable. Le statu quo armé, avec des pics de violence ponctuels, pourrait être le nouveau « cessez-le-feu » virtuel. Le jeu est désormais diplomatique. L'ONU et Staffan de Mistura tentent de ramener les parties à la table des négociations, mais l'élimination d'un haut responsable ne facilite pas la tâche.
Conclusion
Le conflit du Sahara occidental n'est plus une simple querelle de décolonisation. Il s'inscrit dans la guerre froide des drones — Israël, Turquie, Chine comme fournisseurs d'armes. Il touche aux routes migratoires vers les Canaries et l'Europe. Le potentiel en hydrocarbures offshore et en énergies renouvelables attire les investisseurs européens. Le boycott du film L'Odyssée de Christopher Nolan, tourné à Dakhla en 2025, montre que le sujet polarise aussi les opinions publiques et les artistes. Le territoire devient un symbole des inégalités de puissance et de la lutte pour les ressources au XXIe siècle. Les jeunes Sahraouis nés à Tindouf n'ont jamais connu que l'exil. Les jeunes Marocains des provinces du Sud vivent dans un territoire militarisé. Les jeunes Algériens sont abreuvés d'un discours nationaliste sur la cause sahraouie. Ce conflit façonne leurs identités, leurs opportunités économiques et leur vision du monde. La guerre des drones, l'effondrement de l'aide humanitaire, les boycottages sur les réseaux sociaux : c'est un conflit de leur temps. Lui redonner de la visibilité, c'est aussi poser la question de l'impasse politique et de la nécessité d'une solution qui rende leur dignité et leur avenir aux populations civiles.