Elles ont traversé des milliers de kilomètres pour échapper à la répression iranienne. Elles pensaient avoir trouvé un refuge aux États-Unis. Mais ce jeudi 11 juin 2026, au moins deux Iraniennes risquent d'être expulsées vers la République centrafricaine, un pays en guerre où le département d'État américain déconseille formellement tout voyage. Leurs avocats, stupéfaits, tentent par tous les moyens de bloquer cette décision qu'ils jugent absurde et profondément illégale.

De Téhéran à Bangui : le trajet impossible des deux réfugiées iraniennes
Le New York Times a révélé ce 11 juin que l'administration Trump s'apprête à expulser « près d'une vingtaine de personnes » vers la République centrafricaine. Parmi elles se trouvent au moins deux Iraniennes qui avaient fui leur pays pour demander l'asile aux États-Unis. Leurs avocats ont exprimé leur stupéfaction face à l'absence totale de lien entre ces femmes et la Centrafrique.

Le scoop du 11 juin : deux noms, une absurdité géographique
La nouvelle a été confirmée par Michele Kelemen, correspondante diplomatique de NPR, et par l'économiste Stan Veuger sur X. Selon les informations obtenues par le New York Times, un vol d'expulsion est prévu ce jeudi même. Les deux Iraniennes faisaient partie des personnes ayant obtenu une protection temporaire ou un statut de réfugié sur le sol américain. Elles se retrouvent désormais menacées d'être envoyées dans un pays qu'elles ne connaissent pas, dont elles ne parlent pas la langue, et où le State Department déconseille tout voyage pour quelque raison que ce soit.

Les avocats des deux femmes ont déposé des recours d'urgence. Ils dénoncent une décision prise dans l'opacité la plus totale, sans que leurs clientes aient eu la possibilité de contester leur destination. « C'est un coup de tonnerre juridique », confie l'un d'eux, cité par le quotidien américain.
L'itinéraire type d'une fuite qui déraille
Le parcours de ces deux Iraniennes ressemble à celui de milliers d'autres. Elles ont fui la République islamique d'Iran où la répression s'est intensifiée ces dernières années : port du voile obligatoire, emprisonnement des militantes, répression sanglante des manifestations. Certaines ont été poursuivies pour leur conversion religieuse, d'autres pour leur engagement politique.

Après un périple souvent dangereux, elles ont atteint la frontière américaine et déposé une demande d'asile. La législation américaine leur garantit en principe le droit d'être entendues. Mais l'administration Trump a multiplié les obstacles depuis 2025, interdisant notamment aux personnes en situation irrégulière de demander l'asile.
Leur histoire rappelle celle d'autres Iraniens ayant connu un sort similaire, comme l'illustre l'affaire des otages en Iran Cécile Kohler et Jacques Paris, libres après 1277 jours de cauchemar. La répression iranienne ne connaît pas de frontières, et ceux qui tentent de s'en échapper se heurtent désormais à des politiques migratoires de plus en plus hostiles.
Les coulisses du deal : comment la Centrafrique est devenue une solution d'expulsion
Comment un pays situé au cœur de l'Afrique, en proie à un conflit armé depuis des années, a-t-il pu devenir une destination d'expulsion pour des réfugiées iraniennes ? La réponse se trouve dans un accord bilatéral signé dans l'opacité entre Washington et Bangui.
La réunion du 18 mai à Bangui et l'argent de l'OIM
Reuters a révélé le 7 juin 2026 que la République centrafricaine a accepté d'accueillir sur son territoire des migrants expulsés par les États-Unis. L'accord a été discuté lors d'une réunion tenue le 18 mai à Bangui, en présence d'une délégation américaine dirigée par Christian Jové Ehrhardt.
Les États-Unis ont déjà débloqué 85 millions de dollars pour les opérations de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Centrafrique. Ces fonds sont censés financer l'accueil et l'assistance aux expulsés. Pourtant, les détails précis de l'accord restent flous : les nationalités concernées, le nombre exact de personnes, le calendrier des vols. Ce manque de transparence alarme les ONG de défense des droits humains.

Selon le site KOACI, des accords similaires ont déjà été conclus avec la République démocratique du Congo, le Ghana, la Sierra Leone et la Guinée équatoriale. La Centrafrique devient ainsi le maillon le plus récent d'une chaîne d'expulsions.
Un puzzle d'accords : Centrafrique, Cameroun, Panama… le précédent qui inquiète
La RCA n'est qu'une pièce d'un système bien rodé. Avant Bangui, d'autres pays fragiles ont accepté des expulsés contre compensation financière. Human Rights Watch a documenté deux précédents particulièrement inquiétants.
En février 2025, 299 personnes ont été expulsées vers le Panama. Parmi elles, des Iraniens, des Afghans, des Somaliens. Tous ont été privés du droit de demander l'asile. Les autorités panaméennes ont confisqué leurs téléphones, bloqué les visites et les ont isolés du monde extérieur. Une Iranienne de 27 ans, convertie au christianisme, faisait partie du groupe. Elle avait fui son pays craignant d'être arrêtée et persécutée.
En février 2026, un accord secret avec le Cameroun a permis l'expulsion de 17 personnes originaires de neuf pays africains. Dès leur arrivée, elles ont été arrêtées et détenues arbitrairement, sans possibilité de contacter leurs avocats. Plusieurs d'entre elles bénéficiaient pourtant de protections judiciaires contre le retour dans leur pays d'origine. L'administration Trump a contourné ces protections en les envoyant dans un pays tiers.
Le schéma est clair : des pays pauvres ou fragiles acceptent des expulsés contre une compensation financière. Les réfugiés se retrouvent piégés dans des limbes juridiques, sans protection et sans recours.

Non-refoulement : la règle d'or du droit d'asile pulvérisée par l'administration Trump
La question juridique centrale est simple : ces expulsions sont-elles légales au regard du droit international ? La réponse, pour de nombreux experts, est non.
L'interdiction d'envoyer quelqu'un vers le danger : les bases du non-refoulement
Le principe de non-refoulement est l'un des piliers du droit international des réfugiés. Il interdit de renvoyer une personne vers un pays où sa vie ou ses droits fondamentaux sont menacés. Cette protection ne s'applique pas seulement au pays d'origine, mais aussi à tout pays tiers où la personne pourrait être envoyée.
Comme l'explique la BBC dans une analyse d'août 2025, si la destination est dangereuse, l'expulsion peut violer le droit international. Chaque migrant doit avoir la possibilité de contester son expulsion si le pays de destination présente des risques. Le professeur David Super, de l'université de Georgetown, est catégorique : « Il existe des protections juridiques claires contre l'envoi de personnes dans des endroits dangereux. »
Un « pays tiers sûr »… que les États-Unis eux-mêmes jugent trop dangereux
Le paradoxe est saisissant. Le département d'État américain classe la République centrafricaine au niveau 4 : « Ne pas voyager pour quelque raison que ce soit ». C'est le plus haut niveau d'alerte. Le pays est en proie à un conflit armé, avec des violences persistantes dans plusieurs régions, comme l'a confirmé un expert de l'ONU en juin 2026.
Si un pays est trop dangereux pour un touriste américain, comment peut-il être considéré comme un refuge sûr pour des Iraniennes vulnérables ? La notion de « pays tiers sûr » est détournée de son sens juridique. Elle sert désormais un objectif politique : expulser coûte que coûte, quitte à envoyer des réfugiés vers un danger certain.
Le site Third Country Deportation Watch recense tous ces accords et dénonce un système opaque qui contourne les protections juridiques. Les expulsés n'ont presque aucun préavis et peu de chances de faire valoir leurs craintes de persécution.
Centrafrique : un piège à femmes entre violences et absence totale de protection
La théorie juridique du non-refoulement prend tout son sens face à la réalité du terrain centrafricain. Pour les deux Iraniennes, l'arrivée à Bangui pourrait signifier le début d'un nouveau calvaire.
Un pays en guerre où la violence sexuelle est une arme courante
L'alerte de l'ONU en juin 2026 est claire : malgré des avancées politiques, la violence persiste dans plusieurs régions de Centrafrique. Le conflit armé oppose des groupes rebelles aux forces gouvernementales. Les violences sexuelles sont utilisées comme une arme de guerre, systématiquement. Les déplacements massifs de population sont quotidiens.

Aucune structure d'accueil spécifique pour des femmes réfugiées venues d'ailleurs n'est en place. Les camps de déplacés existants manquent déjà de tout : nourriture, eau, soins médicaux, protection. Ajouter à cela des Iraniennes ne parlant ni le français ni les langues locales, sans aucun réseau de soutien sur place. !Carte de la République centrafricaine montrant les régions en conflit
Détention arbitraire, disparition, refoulement vers l'Iran : le scénario du pire
Le sort probable des deux femmes est documenté par les précédents. À leur arrivée à Bangui, elles seront prises en charge par l'OIM via les 85 millions de dollars alloués. Mais ensuite ?
Le modèle camerounais est édifiant. En février 2026, les 17 personnes expulsées vers le Cameroun ont été arrêtées immédiatement à l'aéroport. Elles ont été détenues sans contact avec l'extérieur, sans avocat, sans possibilité de contester leur situation. Human Rights Watch a documenté des cas de détention arbitraire et de mauvais traitements.
Le précédent panaméen n'est pas plus rassurant. Les 299 personnes expulsées en février 2025 ont été détenues dans des conditions difficiles, sans possibilité de communication externe. Leurs téléphones ont été confisqués. Pendant plusieurs jours, personne ne savait où elles se trouvaient.
Le risque ultime est le refoulement en chaîne vers l'Iran. Le droit international interdit formellement de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la persécution. Mais la pratique des « pays tiers sûrs » rend ce scénario possible. Une fois en Centrafrique, sans avocat, sans représentation consulaire, sans protection, les deux Iraniennes pourraient être transférées vers un autre pays, puis un autre, jusqu'à se retrouver entre les mains des autorités iraniennes.
21 000 expulsions vers des zones de guerre : le chiffre qui révèle l'ampleur du système
L'histoire des deux Iraniennes n'est pas un accident isolé. C'est la manifestation d'une politique systématique, dont l'ampleur est désormais mesurable.
Plus de 21 000 personnes renvoyées vers des « no-go zones »
L'enquête conjointe du Guardian et du Marshall Project, publiée le 29 mai 2026, a révélé un chiffre stupéfiant : en treize mois, l'administration Trump a expulsé plus de 21 000 personnes vers des pays que le département d'État juge trop dangereux pour y voyager. Parmi elles, plus de 200 personnes ont été renvoyées directement vers l'Iran.
La grande majorité des expulsés n'avaient aucune condamnation pénale. Au moins 600 étaient des enfants. Susan Akram, professeure à l'université de Boston, qualifie ces expulsions « d'immorales et totalement contraires au droit international ».
Ce n'est pas une anomalie statistique. C'est le cœur de la politique migratoire de l'administration Trump. Les expulsions vers des zones de guerre sont devenues la norme, non l'exception.
La Centrafrique, nouveau domino dans une stratégie d'évitement juridique
Le mécanisme est simple mais redoutable. En passant des accords bilatéraux avec des pays fragiles, les États-Unis court-circuitent le système d'asile. Les expulsés n'ont plus accès aux juges américains. Les ONG ne peuvent plus intervenir. Les exilés se retrouvent dans des limbes juridiques, sans protection et sans recours.
Chaque nouvel accord ajoute un domino à un édifice qui fragilise le droit d'asile mondial. Après le Panama, le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée équatoriale, c'est désormais au tour de la Centrafrique. Le site Third Country Deportation Watch recense plus de trente pays ayant accepté ce type d'accords, de l'Antigua-et-Barbuda à l'Ouzbékistan, en passant par le Rwanda et le Salvador.
Certains arrangements prévoient même l'incarcération des expulsés dans des prisons au Salvador, en Eswatini ou au Soudan du Sud, en attendant un éventuel transfert ultérieur. D'autres organisent un transit temporaire avant le retour forcé vers le pays d'origine.
Que reste-t-il du droit d'asile ? Recours juridiques et avenir des protections internationales
Alors que les deux Iraniennes risquent d'être expulsées d'un jour à l'autre, la question se pose : que peuvent faire leurs avocats ? Et surtout, quel message cette affaire envoie-t-elle au reste du monde ?
La course contre la montre des avocats : quels arguments pour bloquer l'expulsion ?
Les recours possibles existent, mais le temps presse. Les avocats des deux femmes peuvent invoquer la violation du principe de non-refoulement, garanti par le droit international. Ils peuvent démontrer l'absence totale de lien entre leurs clientes et la Centrafrique. Ils peuvent exiger des garanties concrètes sur la sécurité des expulsées.
Le problème, c'est que les expulsions peuvent avoir lieu avant que les recours ne soient épuisés. L'administration Trump a déjà montré sa détermination à contourner les décisions de justice. Dans l'affaire camerounaise, plusieurs expulsés bénéficiaient de protections judiciaires formelles. Cela ne les a pas empêchés d'être embarqués dans un avion.
Bill Frelick, directeur de la division Droits des réfugiés et des migrants à Human Rights Watch, résume la situation : « Les États-Unis ont envoyé des personnes enchaînées vers un pays tiers sans leur donner la chance de demander l'asile. Nul ne devrait être renvoyé de force vers un lieu dangereux sans une évaluation complète et équitable de sa demande d'asile. » !Photo d'avocats et de militants rassemblés devant un tribunal, symbolisant la lutte juridique
Un signal d'alarme pour l'Europe et la France
Les pratiques américaines créent un précédent dangereux. D'autres pays, dont les États membres de l'Union européenne, pourraient être tentés de les imiter. Le Pacte asile et migration de l'UE prévoit déjà des mécanismes d'externalisation des demandes d'asile vers des pays tiers. La tentation française d'envoyer des déboutés du droit d'asile vers des pays africains est régulièrement évoquée dans les débats politiques.
Si les États-Unis peuvent envoyer des réfugiées iraniennes en Centrafrique, qu'est-ce qui empêche demain l'Europe d'envoyer des Syriens au Soudan ou des Afghans en Irak ? La question est ouverte, mais la réponse engage l'avenir de la protection internationale.
Le contexte géopolitique n'arrange rien. La purge au Pentagone avec trois généraux limogés en pleine guerre contre l'Iran montre à quel point l'administration Trump est déterminée à durcir sa position face à Téhéran. Les réfugiés iraniens paient le prix de cette escalade.
Conclusion
Ce jeudi 11 juin 2026 restera comme une date noire pour le droit d'asile. Deux femmes qui ont tout quitté pour échapper à la répression iranienne risquent d'être expulsées vers un pays en guerre, sans lien avec leur histoire, sans protection, sans recours.
Leur cas révèle l'ampleur d'un système qui s'est construit dans l'ombre : des accords bilatéraux avec des pays fragiles, des millions de dollars versés à des organisations internationales, des expulsions massives vers des zones dangereuses. Plus de 21 000 personnes ont déjà été envoyées dans des pays où les États-Unis eux-mêmes déconseillent tout voyage.
Le principe de non-refoulement, pilier du droit international des réfugiés, est pulvérisé. Les protections juridiques sont contournées. Les réfugiés deviennent des pions dans une stratégie politique qui sacrifie l'humanité sur l'autel de l'efficacité administrative.
Les avocats des deux Iraniennes se battent encore. Ils invoquent le droit, la raison, la décence. Mais le temps joue contre eux. Et leur combat dépasse largement le sort de deux femmes. C'est l'avenir du droit d'asile tout entier qui se joue dans cette salle d'audience, entre un avion qui attend sur le tarmac et un pays qui n'a rien demandé.