La nuit du 16 au 17 mars 2026, une frappe israélienne a réduit à néant l'un des piliers les plus puissants de la République islamique d'Iran. Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale et véritable chef de l'appareil sécuritaire iranien, a été tué dans un appartement de Téhéran où il s'était réfugié. Dix-huit jours après la mort du guide suprême Ali Khamenei, ce nouveau ciblage signe un changement de paradigme radical au Moyen-Orient. La guerre n'est plus une confrontation entre États : elle est devenue une entreprise systématique de démantèlement d'un régime de l'intérieur, avec des conséquences qui dépassent largement les frontières de la région.

Qui était Ali Larijani, le cerveau pragmatique du régime
Un intellectuel formé à l'ombre des mollahs
Ali Larijani n'avait rien d'un fanatique de tranchée. Né en 1957 à Najaf, en Irak, il était le fils d'un éminent dignitaire chiite proche de l'ayatollah Khomeini. Docteur en philosophie occidentale — sa thèse portait sur Emmanuel Kant — il était perçu comme un esprit brillant, rompu aux arcanes du pouvoir et capable de dialoguer avec les chancelleries occidentales. À 68 ans, il accumulait plusieurs décennies d'expérience au sommet de l'État iranien, ayant occupé des postes aussi stratégiques que la tête du Parlement ou la direction des négociations nucléaires au milieu des années 2000.
Ce profil le distinguait fondamentalement des autres cibles éliminées par Israël ces dernières années. Contrairement à Qasem Soleimani, qui incarnait l'action militaire extérieure via la Force Al-Qods, ou à Ismaël Haniyeh, le chef politique du Hamas abattu à Téhéran en 2024, Larijani appartenait au cœur institutionnel du régime. Il n'était pas un soldat de terrain ni un idéologue de la confrontation. C'était un homme du système, un fin tacticien qui savait manœuvrer entre les factions rivales de la République islamique.

L'architecte de la survie du régime après Khamenei
Depuis la mort d'Ali Khamenei, tué dès le premier jour des bombardements israélo-américains le 28 février 2026, Larijani était devenu de facto le numéro un opérationnel du régime. Non religieux de formation, il ne pouvait prétendre au titre de guide suprême, fonction revenue à Mojtaba Khamenei, le fils du défunt. Mais c'était lui qui assurait la continuité de l'État, coordonnait la réponse militaire, et surtout, c'était lui qui s'était rendu à Moscou pour discuter avec Vladimir Poutine des options diplomatiques et militaires disponibles pour Téhéran.
Sa disparition supprime donc ce que certains analystes considèrent comme la dernière chance d'une solution négociée. Selon l'European Council on Foreign Relations, l'élimination de Larijani pourrait représenter une perte plus lourde pour l'Iran que celle du guide suprême lui-même. L'argument est simple : Khamenei était avant tout une figure symbolique et religieuse, tandis que Larijani était l'homme capable de penser et d'organiser une sortie de crise. Son remplacement par des figures plus dures ou moins légitimes rend tout processus de paix extrêmement improbable à court terme.

Une frappe préparée de longue date et exécutée avec précision
Des services de renseignement qui suivaient chaque mouvement
Les détails de l'opération, tels qu'ils ont filtré dans la presse israélienne, dessinent le portrait d'un assassinat méthodique. Selon la chaîne israélienne N12, la frappe était initialement programmée dans la nuit de dimanche à lundi, mais aurait été repoussée à la dernière minute, possiblement pour des raisons météorologiques. Les services de renseignement israéliens et américains savaient exactement où Larijani se trouvait depuis plusieurs jours. Comme l'a expliqué le chercheur Harel Chorev, de l'université de Tel-Aviv, il aurait même été possible de l'éliminer la veille. L'espionnage a été la clé absolue de cette opération.
Larijani n'était pas un homme qui se cachait. Quelques jours avant sa mort, il avait défié les bombardements en participant à une manifestation en pleine rue à Téhéran, accordant même une interview aux médias. Cette attitude peut paraître suicidaire, mais elle traduisait une stratégie de communication délibérée : montrer aux Iraniens et au monde que le régime tenait debout. Une photo publiée par le bureau de Benyamin Netanyahou, le montrant au téléphone, souriant, sous le drapeau israélien et flanqué d'un général, a d'ailleurs illustré le contraste saisissant entre cette façade de confiance iranienne et la réalité du traquement.

Un appartement-refuge visé avec son fils
C'est finalement dans un appartement de Téhéran, utilisé comme lieu de refuge, qu'Ali Larijani a été atteint, en compagnie de son fils. Le choix de cette cible résidentielle, au cœur de la capitale, illustre la nouvelle doctrine israélienne : plus aucune hiérarchie iranienne ne trouve de sanctuaire, même dans les zones les plus denses. Cette frappe s'inscrit dans un cycle intensif de bombardements ciblant les Gardiens de la Révolution, les sites de lancement de missiles et les infrastructures stratégiques du pays.

Pour comprendre la portée de cette opération, il faut la replacer dans le contexte des arsenaux déployés par chaque camp depuis le début du conflit. Les moyens mis en œuvre — avions furtifs, missiles de précision, drones de reconnaissance — sont d'une ampleur inédite, comme le détaille notre analyse des arsenaux américain, israélien et iranien. L'élimination de Larijani n'est pas un acte isolé : c'est le prolongement logique d'une campagne aérienne conçue pour paralyser l'ensemble de la chaîne de commandement ennemie.
Pourquoi cette élimination change fondamentalement la donne
Du chef milicien au pilier institutionnel
La comparaison avec les éliminations précédentes est essentielle pour mesurer le saut qualitatif que représente la mort de Larijani. Qasem Soleimani, tué par drone américain en janvier 2020, était le chef de la Force Al-Qods : une figure militaire redoutable, mais dont l'action s'exerçait principalement à l'extérieur, via les proxies iraniens au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Sa mort avait provoqué une crise diplomatique, mais n'avait pas remis en question la survie interne du régime.
Ismaël Haniyeh, éliminé à Téhéran en juillet 2024, était un dirigeant du Hamas, pas un membre de l'appareil d'État iranien. Hassan Nasrallah, tué en septembre 2024 par une frappe israélienne sur Beyrouth, était le secrétaire général du Hezbollah, allié de l'Iran mais pas un décideur iranien. Chacune de ces frappes avait marqué une escalade, mais elles restaient dans le cadre d'une guerre de l'ombre, même lorsque les fronts s'étaient rapprochés.
Larijani, lui, c'était l'État iranien en personne. Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, il siégeait au point de convergence de toutes les décisions stratégiques : défense, renseignement, diplomatie, sécurité intérieure. Le viser, c'est viser la colonne vertébrale même de la République islamique, pas un de ses bras armés périphériques. C'est la différence entre couper un bras et frapper la tête.

Un message envoyé à toute la hiérarchie iranienne
Au-delà de l'effet militaire, l'élimination de Larijani porte un message psychologique colossal à l'ensemble de la nomenklatura iranienne. Si le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, l'un des hommes les plus protégés du pays, peut être localisé et tué dans un appartement de Téhéran, alors aucun responsable n'est à l'abri. L'armée israélienne l'a d'ailleurs formulé sans ambiguïté : son porte-parole, le général de brigade Effie Defrin, a déclaré que l'État hébreu était déterminé à traquer, trouver et neutraliser le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, qui ne s'est pas montré en public depuis sa désignation.
Cette stratégie de décapitation systématique vise un objectif clair : désarticuler l'architecture politico-sécuritaire du régime pour le faire vaciller sur ses bases. Comme l'a analysé David Khalfa, cofondateur du centre de recherches Atlantic Middle East Forum, il s'agit d'inverser le rapport de force entre le régime et la société iranienne, en vue d'un après-guerre qui reste totalement incertain. L'idée n'est pas seulement de détruire des capacités militaires, mais de créer un vide de pouvoir que le régime ne pourra pas combler.
Une stratégie israélienne de décapitation systématique
Le Bassidj dans le collimateur
Larijani n'était pas la seule cible de la nuit du 16 au 17 mars. Le général Gholamréza Soleimani, commandant du Bassidj, a été tué dans une frappe ciblée à Téhéran le même soir. Le Bassidj est une milice de volontaires islamistes chargée du maintien de l'ordre en Iran, une organisation idéologique insérée dans toutes les strates de la société et recrutant essentiellement parmi les jeunes. C'est cet appareil qui avait été utilisé pour réprimer les manifestations anti-régime de janvier 2026, manifestations au cours desquelles des milliers de personnes avaient trouvé la mort selon plusieurs estimations.
Viser le commandant du Bassidj en même temps que le chef de la sécurité nationale, ce n'est pas un hasard tactique. C'est frapper simultanément la tête pensante et le bras répressif du régime. Israël a d'ailleurs publié des vidéos montrant des frappes dans les rues, ciblant des hommes identifiés comme des membres des forces de sécurité impliqués dans la terreur exercée contre la population iranienne. La communication autour de ces frappes est soigneusement calibrée pour parler autant à l'opinion internationale qu'aux Iraniens eux-mêmes.
Le ministre du Renseignement également visé
Moins de vingt-quatre heures après l'annonce de la mort de Larijani et de Soleimani, le ministre israélien des Affaires étrangères Israël Katz a affirmé qu'Esmaïl Khatib, ministre du Renseignement iranien, avait lui aussi été éliminé dans la nuit suivante. Khatib dirigeait l'appareil interne du régime en charge des assassinats, de la répression sur le territoire iranien et de la coordination des menaces extérieures. Le choix de cette cible confirme la logique : Israël traque méthodiquement chaque maillon de la chaîne sécuritaire iranienne, du renseignement extérieur au maintien de l'ordre intérieur.
Katz a d'ailleurs prévenu que les frappes montaient « d'un cran », laissant entendre que la campagne n'en était qu'à un stade intermédiaire. Le ministre de la Défense avait employé des termes quasi triomphaux, qualifiant l'opération d'« exploit sans précédent » dans les annales des guerres aériennes modernes et affirmant que la Révolution islamique était « en train d'être démantelée ». Cette rhétorique dépasse largement le langage habituel des opérations militaires : elle s'apparente à une déclaration d'intention régime par régime.
Les réactions : un isolement qui se dessine pour Israël
Téhéran promet des répercussions planétaires
Du côté iranien, la réponse a été à la hauteur de ce que l'on pouvait craindre. Le chef de la diplomatie Abbas Araghchi a promis un conflit long et dévastateur, déclarant que « la vague de répercussions mondiales ne fait que commencer et frappera tout le monde, sans distinction de richesse, de croyance ou de race ». Le chef de l'armée iranienne a juré de venger Larijani, tandis que les Gardiens de la Révolution ont revendiqué des frappes ayant fait au moins deux morts dans la région de Tel-Aviv à l'aube du mercredi 18 mars, présentées comme une vengeance pour le sang des responsables iraniens tués.
Les funérailles d'Ali Larijani, organisées à Téhéran le mercredi 18 mars en même temps que celles du général Soleimani et de plus de 80 militaires de la frégate iranienne coulée par les États-Unis au large du Sri Lanka deux semaines plus tôt, ont eu une forte portée symbolique. Elles ont rassemblé les trois composantes du deuil national : le pouvoir politique, l'appareil répressif et l'armée conventionnelle. Moscou a condamné « les actions visant à tuer les dirigeants de l'Iran indépendant et souverain », une intervention inhabituellement ferme de la part d'un allié qui s'était montré plutôt prudent depuis le début du conflit.

Washington et les alliés occidentaux dans une position inconfortable
La position américaine est de plus en plus délicate. Donald Trump, qui évoquait initialement un conflit court, a fait marche arrière sur sa demande de soutien international pour débloquer le détroit d'Ormuz, fustigeant les alliés de l'OTAN qui refusent de s'impliquer militairement et qualifiant ce refus d'« erreur vraiment stupide ». Ce décalage entre les ambitions américaines et le manque de soutien allié illustre l'isolement croissant de la coalition pro-israélienne. La situation avait d'ailleurs conduit à des tensions internes majeures à Washington, comme en témoigne la démission du patron de l'antiterrorisme américain.
En France, Emmanuel Macron a convoqué un nouveau conseil de défense et de sécurité nationale le 17 mars, à un moment où la guerre entame sa troisième semaine sans perspective de sortie de crise. Le détroit d'Ormuz reste bloqué, ce qui menace directement les approvisionnements énergétiques de l'Europe. La fronde diplomatique internationale contre les frappes s'amplifie, et les pays arabes de la région restent extrêmement prudents dans leurs déclarations publiques, craignant d'être entraînés dans un conflit dont ils ne maîtrisent pas l'issue.
Le scénario du pire : ce qui pourrait se passer dans les jours à venir
Une guerre d'usure sans issue claire
Le premier risque, et le plus immédiat, est celui d'une guerre d'usure prolongée. L'Iran dispose encore de capacités de lancement de missiles, de réseaux de proxies dans la région et d'une profondeur territoriale qui rend une victoire militaire classique improbable. Israël, de son côté, bénéficie d'une supériorité aérienne écrasante et d'un renseignement d'une efficacité redoutable, mais ne peut pas occuper le territoire iranien ni détruire l'intégralité de son arsenal souterrain. Le scénario d'un conflit s'enlisant sur des mois, avec des frappes quotidiennes de part et d'autre, est tout à fait réaliste.
Le blocage du détroit d'Ormuz ajoute une dimension économique catastrophique. Ce passage stratégique par où transite une part considérable du pétrole mondial est aujourd'hui quasi paralysé. Si la situation perdure, les conséquences sur les prix de l'énergie, les chaînes d'approvisionnement et, in fine, sur l'économie mondiale seront significatives. Ce n'est pas un risque lointain : c'est un processus déjà en cours qui touche directement nos vies, de la pompe à essence au coût des transports.
Le risque d'extension régionale et de réponse asymétrique
Le deuxième scénario catastrophique est celui d'une extension du conflit à l'ensemble de la région. Le Hezbollah au Liban, déjà sous pression israélienne avec plus de 1 200 morts selon les données disponibles, pourrait intensifier ses tirs de missiles vers le territoire israélien. Les milices irakiennes, les Houthis au Yémen, les groupes affiliés en Syrie : l'« axe de la résistance » que Téhéran a patiemment construit pendant des décennies pourrait se mobiliser de manière coordonnée. Les frappes israéliennes sur la banlieue sud de Beyrouth, notamment les quartiers de Kafaat et Haret Hreik, montrent que ce front libanais reste extrêmement actif.
Le risque de réponse asymétrique est tout aussi préoccupant. L'Iran dispose de capacités de cyberattaque significatives, de réseaux d'influence dans plusieurs pays occidentaux, et d'une volonté affichée de frapper « sans distinction de richesse, de croyance ou de race ». Cette formulation, aussi alarmante que vague, pourrait annoncer des opérations de terrorisme ou de sabotage en dehors du Moyen-Orient. La mort du militaire français Arnaud Frion, tué au Kurdistan irakien, rappelle que le conflit a déjà dépassé les frontières iraniennes et israéliennes.
Un vide de pouvoir dangereux en Iran
Le troisième risque, souvent sous-estimé, est celui de l'implosion interne de l'Iran. La stratégie israélienne vise explicitement à créer un vide de pouvoir en éliminant les figures clés du régime. Mais un État de 88 millions d'habitants qui s'effondre sans transition, c'est un scénario de chaos aux conséquences imprévisibles. Les témoignages recueillis à Téhéran après la mort de Larijani sont éloquents : des habitants se félicitent au téléphone, espérant que « tous vont disparaître ». Mais l'euphorie d'une partie de la population ne garantit pas une transition pacifique. Le Bassidj, les Gardiens de la Révolution et les forces de sécurité restent armés et implantés dans tout le pays. Un Iran plongé dans la guerre civile serait un danger encore plus grand pour la stabilité régionale qu'un Iran sous sanctions.
Conclusion : un point de non-retour probablement franchi
L'élimination d'Ali Larijani n'est pas un événement de plus dans la longue série des frappes israéliennes au Moyen-Orient. C'est un seuil qualitatif qui a été franchi. En ciblant le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, l'architecte de la continuité institutionnelle du régime, Israël a signifié que l'objectif n'était plus de contenir l'Iran ni de dégrader ses capacités militaires, mais de provoquer l'effondrement du système lui-même. La guerre de l'ombre est terminée. La confrontation est désormais ouverte, frontale, et sans règles de limitation apparentes.
Les jours et les semaines à venir diront si cette stratégie de décapitation aboutit à un effondrement rapide du régime ou si, au contraire, elle durcit sa résolution et amplifie la violence. Ce qui est déjà certain, en revanche, c'est que le Moyen-Orient d'avant le 28 février 2026 n'existe plus. Les règles du jeu ont changé, les lignes rouges ont été effacées, et les conséquences de cette bascule historique se propagent bien au-delà de la région, jusqu'à nos économies et à notre sécurité quotidienne. Le point de non-retour, peut-être, est déjà derrière nous.