En 2022, c'était l'Iran qui livrait les drones et la Russie qui les lançait. En 2026, c'est Téhéran qui frappe à la porte de Moscou pour acheter la version améliorée de sa propre invention. Entre les deux, la guerre a tout retourné - sauf la dépendance aux composants chinois et occidentaux que les sanctions n'arrivent pas à rompre.

2022 : l'Iran vendeur, la Russie à court de missiles
Quelques centaines d'exemplaires. C'est tout ce que l'Iran a envoyé à la Russie à l'été 2022, selon les estimations reprises par la presse de défense : des Shahed-136 achetés pour compenser l'épuisement des stocks russes de missiles balistiques et de croisière. La Russie les rebaptise Geran-2 et s'en sert comme d'un outil d'usure contre l'Ukraine.
L'achat ne se limitait pas à des appareils. Selon le projet Beyond Parallel du Center for Strategic and International Studies (CSIS), l'accord prévoyait que l'Iran aide à installer sur le sol russe une usine de fabrication de Shahed-131 et Shahed-136, à Yelabuga (Tatarstan), sur le site d'Alabuga. Le transfert de savoir-faire était inclus dans l'accord. Un rapport du Center for Advanced Defense Studies, publié en mai 2025, a par ailleurs indiqué que Moscou aurait réglé une partie de ces livraisons en lingots d'or, contournant ainsi le système bancaire sous sanctions.
Au départ, l'Iran fournissait la technologie, l'usine et les premiers appareils. La Russie fournissait le champ de bataille - et, avec lui, un banc d'essai à taille réelle.
La Russie devient sa propre usine
Vient ensuite l'amélioration continue, au fil des attaques. Quatre ans de frappe quotidienne, des milliers d'appareils abattus, récupérés, disséqués : l'industrie russe a fait passer le Geran du statut de copie à celui d'un produit qui dépasse le modèle d'origine.
Les chiffres donnent le vertige. La Russie aurait accumulé environ 6 200 drones Geran d'attaque jusqu'en août 2026, selon la Direction principale du renseignement ukrainien (GUR) citée par la presse spécialisée, tout en se fixant un objectif d'assemblage de 11 000 drones d'attaque pour le seul mois d'août - toutes familles confondues (Geran, Harpy, Gerbera, avec leurs leurres). Le GUR évalue par ailleurs la production de Geran-4 et Geran-5 à réacteur à près de 3 000 appareils par mois, soit environ 36 000 par an.
Côté fiche technique, le bond est net :
- Geran-1 (dérivé du Shahed-131 iranien) : jusqu'à 20 kg de charge, 185 km/h, environ 900 km de portée.
- Geran-5 (engagé contre l'Ukraine depuis 2026) : 90 kg de charge militaire, 600 km/h, environ 950 km de portée, navigation optique et, selon plusieurs analyses, caméras thermiques et assistance au ciblage.

Un engin à 600 km/h, avec 90 kg de charge et environ 950 km d'autonomie, ce n'est plus un drone comme on l'entendait en 2022 : c'est presque un missile de croisière à prix cassé. C'est exactement ce qui a donné à Téhéran l'idée de passer commande.
2026 : Téhéran devient le client
Ce basculement a été rapporté par le Financial Times, citant des responsables de sécurité occidentaux : cette année, l'Iran a demandé à la Russie de lui livrer les Geran-4 et Geran-5 à réacteur, pour les employer dans son conflit contre Israël et les États-Unis. L'Associated Press a par ailleurs fait état d'envois de drones améliorés vers l'Iran, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky a évoqué publiquement cette fourniture.
L'ironie est difficile à ignorer : l'Iran revient acheter la version évoluée de l'arme conçue par Téhéran, parce que cette version a été au combat pendant quatre ans - et que c'est le meilleur test qui existe.
Il y a un contrepoint utile, et il n'est pas anecdotique. Lors d'une réunion avec un ministre israélien début octobre, Zelensky a affirmé que la Russie avait reçu de l'Iran la technologie de production des drones à réacteur. Cela tranche avec les reportages - notamment du Financial Times - sur l'autonomisation industrielle russe. Les deux peuvent être vrais : l'Iran peut avoir transmis le socle technologique, et la Russie avoir ensuite construit, industrialisé et dépassé ce socle. C'est toute la différence entre un héritage et une dépendance.
Ce que ça change pour l'Ukraine, tout de suite
Le bouclier ukrainien encaisse. Contre les modèles anciens, Kiev revendiquait des taux d'interception de l'ordre de 90 à 95 %. Sur les Geran-4 et Geran-5 à réacteur, ce chiffre tomberait à environ 60 %, selon les estimations rapportées par le Financial Times.
Les chiffres mensuels illustrent la tension. En mai 2026, l'Ukraine a comptabilisé 8 161 drones de type Shahed lancés (dont leurres), un record - puis 5 749 en juin, soit une baisse d'environ 30 %, selon l'analyse mensuelle de l'Institute for Security and Development Policy (ISIS). Le taux d'impact, lui, a augmenté, de 6,65 % à 8,07 %. Moins de drones, mais un peu plus efficaces.
Cette baisse de juin ne se prête pas à une lecture unique. L'analyse ISIS recense plusieurs hypothèses : reconstitution des stocks après un mai hors norme, recentrage sur des attaques combinées mêlant missiles et drones, frappes ukrainiennes sur l'industrie de défense russe, ou goulot d'étranglement dans les composants. Une autre lecture, portée par des analystes ukrainiens, veut que Moscou ait simplement réorienté sa production vers les modèles à réacteur, plus durs à intercepter. Les deux scénarios peuvent coexister - et aucun, pris isolément, ne prouve un effondrement de la production russe.

Reste l'arithmétique : le prix. Un Shahed coûte entre 20 000 et 50 000 dollars selon les estimations du CSIS reprises par Reuters ; un intercepteur Patriot PAC-3, plusieurs millions. Entre les deux, les drones intercepteurs ukrainiens, à 1 000 à 3 000 dollars. D'après les estimations d'un vétéran de la défense aérienne ukrainien relayées début septembre sur les réseaux sociaux, ces appareils abattaient 40 à 50 % des Shaheds à hélice ; aujourd'hui, ils n'abattent plus qu'environ 15 % des versions à réacteur, trop rapides pour être rattrapées par derrière. Un ordre de grandeur à prendre comme un témoignage de terrain, pas comme un chiffre officiel de l'état-major ukrainien.
Résultat : la course à l'armement a ramené l'Ukraine au problème de départ, celui que ses intercepteurs bon marché avaient momentanément résolu. Un engin à réacteur estimé autour de 40 000 dollars par ces mêmes analystes, qui force l'adversaire à dépenser plusieurs fois sa valeur pour une seule tentative d'interception : ce n'est plus de l'asymétrie, c'est de l'inversion.
La même dépendance, des deux côtés
Sous le capot, la dépendance est la même : les sanctions n'ont pas tenu.
Des chercheurs ont trouvé dans des Shahed-136 des composants de 16 entreprises basées aux États-Unis, au Japon, au Canada et en Suisse - microprocesseurs, semi-conducteurs, émetteurs-récepteurs Ethernet, mémoire. Le rapport précise qu'il n'allègue aucune faute des fabricants : il dénonce une chaîne d'approvisionnement que les contrôles à l'exportation ne saisissent pas. Des enquêtes européennes ont documenté le même phénomène côté allemand : des centaines de milliers de pièces allemandes se retrouvent dans les drones et systèmes d'armes russes.
Et de l'autre côté, les intermédiaires chinois. L'Opinion a rapporté que, le 5 mars 2026, alors que l'armée américaine et l'armée israélienne frappaient l'Iran et que Téhéran ripostait, la société chinoise Xiamen Victory Technology envoyait des e-mails pour proposer des moteurs allemands de drones d'attaque. Les mêmes circuits servent donc les usines russes et les usines iraniennes.
C'est le vrai sujet de cette coopération. On peut rire du retournement Iran-Russie - et il est savoureux. Mais tant que les deux pays puisent dans les mêmes circuits de composants, aucun d'eux n'est autonome, et l'efficacité des sanctions dépend encore de ce que les approvisionneurs commerciaux laissent passer.
Le Shahed n'a pas seulement changé de camp. Il a montré que, dans cette guerre, la force ne se mesure plus seulement au nombre d'appareils lancés, mais à qui tient encore la boucle - détecter, améliorer, produire, recommencer.