Le même trajet, répété depuis mars 2025 : un avion décolle des États-Unis, il atterrit à San Salvador, et le fil se coupe. D'un côté, une famille qui appelle un centre d'accueil pour migrants, un bureau du médiateur, un procureur ; de l'autre, un système pénitentiaire qui ne confirme ni la présence de l'homme, ni le motif de sa détention, ni le lieu où il se trouve. Entre les deux, aucun interlocuteur ne se sent légitime pour répondre.

Human Rights Watch a publié le 16 mars 2026 un rapport qui nomme ce mécanisme : des disparitions forcées. Six mois plus tard, le 21 septembre 2026, RFI et 25 autres médias ont publié, dans le cadre de "The Deportation Project", une enquête sur ces mêmes vols de mars-avril 2025 - avec leur propre décompte, qui ne se recoupe pas nécessairement avec les onze cas documentés par l'ONG. La qualification juridique n'est pas une figure de style : c'est un dispositif précis, avec des obligations bien définies. Et c'est en les détaillant que l'on voit où le blocage se situe.
Une qualification juridique, pas un slogan
En droit international, une disparition forcée se produit quand des autorités privent une personne de sa liberté puis refusent de révéler son sort ou le lieu où elle se trouve, la plaçant ainsi hors de la protection de la loi. Trois éléments, donc : une privation de liberté imputable à l'État, une absence de reconnaissance officielle, et une impossibilité pour la personne d'invoquer ses droits.
Rien de tout cela ne suppose une cellule secrète ou un geôlier masqué. Il suffit que l'État ne dise pas où il détient la personne, ne précise pas sous quel texte il la garde, et laisse les recours sans suite. C'est exactement ce que documentent les faits.
Les quatre garanties qui tombent
Le rapport de Human Rights Watch s'appuie sur 20 entretiens avec des proches et des avocats de 11 Salvadoriens expulsés entre mi-mars et mi-octobre 2025, puis immédiatement détenus au Salvador. À chaque étape, la chaîne procédurale est rompue :

- La notification. Aucun proche ni aucun avocat n'a reçu d'indication que ces hommes aient été présentés à un juge depuis leur arrivée. Certains proches ignorent dans quelle prison ces hommes se trouvent et pour quel motif.
- La présentation à un juge. Les autorités salvadoriennes n'ont fourni aucune preuve qu'un seul déporté ait comparu devant une juridiction. Elles n'ont pas non plus précisé le fondement juridique de leur détention.
- L'accès à la défense. Comme la plupart des détenus au Salvador, ces hommes n'ont pas été autorisés à communiquer avec leurs proches ni avec leurs avocats. L'Associated Press a recueilli deux témoignages, dans deux cas distincts. La mère d'un homme de 29 ans expulsé le 15 mars 2025 raconte : "Jusqu'ici je ne sais rien de mon fils, rien." La mère d'un autre déporté, celui-là âgé de 22 ans et identifié sur une photo du CECOT publiée en ligne, dit de son côté : "Je n'ai jamais parlé avec lui... C'est un silence total."
- Le droit de savoir. La plupart des proches interrogés ont d'abord tenté le système de localisation en ligne de l'ICE, sans résultat, avant que des responsables américains ne leur confirment l'expulsion. Au Salvador, les autorités ont refusé de les renseigner, en invoquant un "manque de mandat légal" ou l'absence d'enregistrement.
Dans cinq cas, le lieu de détention n'a été connu que grâce à une procédure devant la Commission interamericaine des droits de l'homme (CIDH). En octobre et décembre 2025, San Salvador a fini par indiquer à la CIDH que quatre hommes se trouvaient à la prison de Santa Ana et un autre au CECOT. La Commission a demandé la divulgation de leur statut juridique et la fin de la détention au secret.
Le mur des recours épuisés
La particularité de ce dossier, c'est que les voies de recours n'ont pas échoué par inertie : elles ont été saisies, puis bloquées.
Proches et avocats de cinq déportés ont déposé des requêtes en habeas corpus devant la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême salvadorienne, en mai, août et octobre 2025. La Cour a rejeté une requête au motif que les faits n'étaient pas suffisamment "précis". Elle n'a pas répondu aux quatre autres.
Autrement dit : la famille qui ignore où le détenu se trouve ne peut pas formuler une requête jugée précise, et l'autorité qui refuse de donner l'information obtient le défaut de précision comme motif de rejet. C'est le cercle vicieux typique de la détention au secret.
Reste l'état d'urgence, en vigueur au Salvador depuis mars 2022 et prolongé depuis. Il a suspendu, entre autres, le droit d'être informé promptement des motifs d'arrestation, le droit au silence, l'accès à un avocat et l'obligation de présenter un détenu devant un juge dans les 72 heures. Une soeur de déporté rapporte qu'un fonctionnaire lui a dit que, "en raison de l'état d'urgence", aucune information ne lui serait fournie. Le cadre légal qui rend possibles ces pratiques est donc interne au Salvador ; il ne résulte pas d'un vide juridique.
Washington renvoie à San Salvador, San Salvador renvoie à Washington
Là où l'affaire devient politiquement intéressante, c'est dans le jeu de ping-pong entre les deux capitales.
En juillet 2025, le Salvador a déclaré que les États-Unis détenaient "juridiction et la responsabilité légale" sur les personnes expulsées détenues au CECOT - une position relayée par l'AFP et utilisée par les avocats de détenus vénézuéliens comme pièce au dossier. De son côté, le gouvernement salvadorien a indiqué à la CIDH que ces hommes restaient dans le système pénitentiaire "dans l'attente de l'État ayant procédé aux expulsions", leur statut migratoire et juridique restant en suspens.
Chaque État tient donc le même raisonnement à l'envers : l'un dit que la détention se joue à San Salvador, l'autre que la décision finale appartient à Washington. La conséquence concrète, elle, ne se discute pas : aucune administration ne se sent responsable de dire à une mère où est son fils.
Côté américain, l'administration Trump affirme que plusieurs des expulsés sont membres du MS-13. Le gouvernement a publiquement identifié un seul d'entre eux comme dirigeant avéré du gang, César Humberto López Larios. Pour les autres, aucun des deux gouvernements n'a produit de preuve. Human Rights Watch précise de son côté, sur la base des données de l'ICE, que seuls 10,5 % des plus de 9 000 Salvadoriens expulsés depuis janvier 2025 avaient aux États-Unis une condamnation pour crime violent ou potentiellement violent. Ce chiffre ne dit rien de l'innocence individuelle de quiconque : il montre que l'argument de la "menace pour la sécurité" est brandi bien au-delà de ce que les condamnations établissent.
À noter aussi, pour la rigueur du dossier : le rapport HRW ne chiffre pas le nombre total de personnes concernées. Il documente 11 cas. L'enquête RFI-Forbidden Stories rapporte, elle, qu'un travail d'organisations de droits humains a établi que 36 Salvadoriens se trouvaient à bord de ces vols de mars-avril 2025, dont 11 identifiés et seulement 6 localisés. Diario Co Latino évoque, lui, les familles d'environ 30 Salvadoriens qui n'ont toujours pas de réponse. Ces chiffres n'émanent pas des mêmes enquêtes et ne se recoupent pas. Les ordres de grandeur convergent ; les décomptes précis, non.
Ce que paient les États-Unis
Selon l'enquête RFI-Forbidden Stories, l'accord signé le 4 février 2025 entre le Salvador et les États-Unis prévoit le versement de 4,76 millions de dollars contre l'accueil, pendant un an, d'environ 300 détenus - RFI décrit l'accord comme portant sur "environ 300 criminels supposés" -, à condition que le Salvador ne vienne pas en aide aux demandeurs d'asile. Ce montant a par ailleurs été rapporté par la presse américaine et est apparu dans des procédures judiciaires.
Sur ce point, toutefois, la prudence s'impose : RFI note que "peu de détails ont filtré", et le texte complet de l'accord n'a pas été rendu public. Or, dans les seuls éléments communiqués, aucune contrepartie n'apparaît : ni notification des familles, ni comparution devant un juge, ni ouverture d'une procédure. Autrement dit : ce que l'on sait de ce financement rémunère une capacité d'accueil, pas un résultat judiciaire. On paie pour garder, pas pour juger. Dans ce cadre, l'absence de procédure n'est pas un dysfonctionnement : elle n'a rien de coûteux.
Un détail amer : les vénézuéliens expulsés vers le Salvador dans ce même programme de vols ont fini, eux, par être rapatriés après une négociation politique. Les Salvadoriens, eux, sont chez eux - et restent introuvables.
La contre-parole de Bukele
Le président Nayib Bukele a répondu publiquement le 23 décembre 2025 sans reprendre point par point les cas documentés : il a proposé de libérer l'ensemble de la population carcérale salvadorienne - y compris les chefs de gangs et les "prisonniers politiques" - à condition qu'un pays les accueille tous, et a laissé entendre que journalistes et ONG y trouveraient bien davantage de témoignages critiques. Il a conclu en affirmant que son gouvernement continuerait à privilégier les droits des Salvadoriens qui vivent libres de la domination des gangs.
C'est une contestation du caractère systémique des accusations, pas une réfutation des faits procéduraux documentés. Rien dans cette réponse ne dit où se trouvent les onze hommes documentés, ni sous quel texte ils sont gardés, ni pourquoi aucun juge ne les a vus. Les deux choses peuvent être vraies simultanément : la politique sécuritaire du Salvador reste soutenue par une partie de sa population, et des déportés restent hors de toute procédure.
Ce qu'il faudrait pour sortir du flou
Les familles ne demandent pas un acquittement. Elles demandent trois choses qu'aucun système démocratique ne devrait considérer comme excessives : un registre public des détenus provenant de ces vols, une notification du motif de détention, et une date de comparution.
La liste existe probablement. Les deux gouvernements savent qui est détenu sous quels murs - le Salvador affirme même que la juridiction appartient aux États-Unis, et il a fini par localiser cinq hommes quand la CIDH a insisté. Le problème n'est donc pas l'information : c'est que personne n'a intérêt à la publier.
Le silence, un an et demi après les vols, s'apparente moins à un accident qu'à une méthode. Et tant que Washington et San Salvador peuvent se renvoyer la responsabilité, la seule fenêtre ouverte reste celle du contentieux international - lent, coûteux, réservé aux familles qui osent. C'est peu, et pour l'instant c'est tout.