Le 15 février 2026, la police palestinienne tire sur une voiture à Tamoun, dans le nord de la Cisjordanie. Le motif de l'opération : arrêter Samer Samara, 44 ans, une figure locale, emprisonné cinq ans à l'issue de la deuxième Intifada et recherché par Israël depuis huit ans. Deux balles atteignent le torse de son fils Ali, 15 ans. L'enfant meurt. Sa petite soeur Ronza, 5 ans, qui se trouvait dans les bras de sa mère, a perdu l'oeil droit.

Puis la ville de 14 000 habitants s'embrase. Pierres, barricades, poubelles calcinées, traces de pneus brûlées : plusieurs soirées d'émeutes. Et le détail qui fait la force du reportage du Monde, paru fin février 2026 : la cible n'est pas l'armée israélienne, pourtant très active là depuis cinquante-neuf ans. C'est l'Autorité palestinienne et ses services de sécurité.
Un État en construction qui tire sur sa propre population au nom d'une coopération qu'il ne peut pas refuser - et qui prend les coups.
Le robinet à deux mains étrangères
Pour comprendre Tamoun, il faut ouvrir le budget. L'Autorité palestinienne fonctionne depuis des années avec deux entrées d'argent qu'elle ne contrôle ni l'une ni l'autre.
La première : les recettes de "clearance", ces taxes et droits de douane qu'Israël perçoit pour son compte et reverse ensuite. Selon l'étude de juillet 2026 de l'Institut israélien d'études de sécurité nationale (INSS), ces montants sont tombés à 6,16 milliards de shekels en 2025. Le Département d'État américain, dans son rapport sur le climat d'investissement 2026 sur la Cisjordanie et Gaza, souligne que ces transferts sont retenus par Israël depuis juin 2025. Le Premier ministre palestinien Mohammad Mustafa affirme de son côté qu'aucun shekel de recettes fiscales n'a été transféré "au cours de la dernière année".
La deuxième : l'aide étrangère. L'INSS la chiffre à 2,74 milliards de shekels en 2025, contre 2,52 milliards en 2024 et seulement 755 millions en 2023. L'Union européenne, via son mécanisme PEGASE, et la Banque mondiale sont les deux principaux canaux. Le programme PEGASE 2025-2027, plafonné à 1,6 milliard d'euros, est indexé sur la matrice de réformes convenue avec l'Autorité en novembre 2024. La Banque mondiale dit avoir mobilisé environ 590 millions de dollars depuis le début de la guerre.
L'arithmétique est brutale : la masse salariale mensuelle des fonctionnaires avoisine 1,05 milliard de shekels, et l'appui extérieur prévu pour 2026 couvre "un salaire et 60 % d'un autre" - soit un peu plus d'un mois et demi de masse salariale. Le ministre des Finances, Estephan Salameh, a présenté 2026 comme l'année la plus difficile de l'histoire financière de l'Autorité.
Aucun salaire complet depuis plus d'un an
Les chiffres des tableaux financiers ne disent rien aux gens. Les virements, si.
Les employés publics palestiniens n'ont pas vu un salaire intégral depuis plus de douze mois. Le salaire d'octobre 2025 a été versé en janvier à au moins 60 %, avec un plancher de 2 000 shekels. Celui de février 2026 a été payé en mai, à 50 %. Celui de mai 2026 a été versé le 23 août, à au moins 50 % - donc trois mois de retard pour la moitié de l'argent. Interrogé sur la prochaine échéance, le ministre des Finances a répondu qu'il était trop tôt de parler de montants ou de pourcentages.
Les arriérés atteignent 2,5 milliards de dollars envers les salariés publics et 1,65 milliard envers le privé. La dette publique totale grimpe à 14,6 milliards de dollars.
Et le budget 2026 ? Adopté par le cabinet le 17 mars, promulgué par décret-loi le 31 mars, sans examen législatif - le Conseil législatif ne siège plus depuis 2007 et a été dissous en 2018. Recettes prévues : 15,7 milliards de shekels. Dépenses : 17,6 milliards. Gel des embauches, priorités à la santé, à l'éducation, à la sécurité et à la protection sociale.
En avril 2026, Israël a collecté plus de 740 millions de shekels pour le compte de l'Autorité, en a déduit environ 590 millions au titre des dettes de l'Autorité à l'Électricité d'Israël et aux compagnies d'eau, et a gelé le reste. Les policiers, les enseignants et le personnel soignant sont payés avec ce qui circule ailleurs : de l'aide conditionnée, dont l'Autorité dépend, pendant qu'Israël perçoit et retient les recettes de l'Autorité.
Le levier d'Israël est donc ailleurs : dans les recettes de douane. La masse salariale, elle, reste à la charge de l'Autorité - c'est exactement pour cela qu'elle ne peut pas rompre.
Pourquoi rompre n'est pas une option
Le piège a une généalogie. En réponse à un internaute qui partageait l'article du Monde, le journaliste Georges Malbrunot rappelait que les premiers à s'y retrouver furent, entre 1995 et 2000, Jibril Rajoub et Mohamed Dahlan, alors chefs de la sécurité préventive en Cisjordanie et à Gaza, dont les bâtiments furent bombardés par Israël durant la deuxième Intifada.
La coopération sécuritaire est le seul actif que Mahmoud Abbas conserve. Elle est aussi la seule chose que la population lui jette à la figure. Rompre, c'est perdre les salaires et les services. Maintenir, c'est fournir à la rue une preuve quotidienne que l'Autorité travaille pour un tiers.

Du côté israélien, la pression n'est pas monolithique. Le 18 mars 2026, le chef d'état-major Eyal Zamir a jugé les attaques de colons contre des civils palestiniens "moralement et éthiquement inacceptables" et appelé les autorités politiques "à agir avant qu'il ne soit trop tard". Une lettre ouverte d'anciens responsables sécuritaires dénonçait des violences devenues un "phénomène quotidien, permanent et terrifiant". La députée centriste Meirav Cohen a parlé de "terrorisme juif" à la tribune du Parlement. Rien de tout cela ne débloque un shekel.
La conditionnalité change de périmètre
Ce qui a changé en 2026, ce n'est pas la logique du rapport de force. C'est son périmètre.
La résolution du Conseil de sécurité du 17 novembre 2025 a validé le plan de paix américain, avec une force internationale de stabilisation et un "Conseil de la paix" chargé de la gouvernance de transition jusqu'à la réforme de l'Autorité, pour un mandat courant jusqu'au 31 décembre 2027. Les missions civiles européennes à Rafah et en Cisjordanie sont prolongées jusqu'à fin juin 2027. L'UE, premier donateur d'aide au développement à la Palestine et premier partenaire commercial d'Israël, conditionne désormais ses virements à une réforme mesurable, versement après versement.
L'Autorité doit ainsi prouver qu'elle se réforme pour rester partenaire - dans une architecture d'après-guerre dont elle n'a pas écrit les règles, et dont elle peut être tenue à l'écart.
Le reportage du Monde paraît fin février 2026, juste avant le début de la guerre israélo-iranienne, déclenchée le 28 février par une attaque conjointe israélo-américaine sur l'Iran. L'escalade a rendu le débat plus bruyant, pas le piège plus neuf.
Tamoun n'est pas un accident : c'est le moment où l'arithmétique devient visible. Une autorité qui tire sur la voiture d'un homme recherché et y tue son fils de quinze ans, qui ne paie ses fonctionnaires qu'à moitié parce que ses recettes passent par une main tierce, et dont l'unique issue - prouver ses réformes pour débloquer l'argent - renforce encore la dépendance.
La phrase du reportage du Monde qui a fait le tour des réseaux fin février n'est pas une insulte gratuite : c'est une description comptable.