Ottawa veut rattraper son retard sur les drones militaires et construire une filière nationale. Près d'un milliard de dollars est annoncé pour soutenir l'innovation de défense, avec un cap assumé : les technologies à double usage, utilisables à la fois dans le civil et le militaire.

Sur le papier, l'architecture est simple. De la recherche publique, un avion laboratoire canadien, un appui aux entreprises, et des objectifs chiffrés d'emplois et de contrats locaux. Reste à savoir qui produira vraiment, à quel rythme, et à quel coût pour les finances publiques.
Un hub entre Ottawa et Mirabel adossé à un avion laboratoire
Le coeur du dispositif passe par le Conseil national de recherches du Canada. Par son intermédiaire, le gouvernement fédéral va mettre sur pied un centre d'innovation pour renforcer les capacités canadiennes en matière de drones et de technologies aérospatiales, avec des activités partagées entre Ottawa et la région de Mirabel.
Selon Canada.ca, le nouveau Drone Innovation Hub, à Ottawa et dans la région de Mirabel, doit faire avancer la recherche, le développement et la commercialisation des drones. L'idée n'est pas seulement de tester des prototypes : il s'agit de structurer une chaîne qui va du laboratoire jusqu'au marché, en lien avec l'industrie et le milieu universitaire.
Deuxième pilier : un avion Bombardier Global 6500 construit au Canada sera acheté par le CNRC et utilisé à des fins de recherche, en collaboration avec l'industrie et le milieu universitaire. Le choix n'est pas anodin. Selon Bombardier, des centaines de ses avions soutiennent déjà des missions spécialisées, dont la surveillance aérienne, la patrouille frontalière et maritime, et l'aide humanitaire d'urgence.

L'annonce a été portée par la ministre de l'Industrie, Mélanie Joly, aux côtés du ministre de la Défense, David McGuinty. La ministre de l'Industrie a invoqué le développement de technologies de pointe à double usage et la mise en oeuvre de capacités de calibre mondial pour les Forces armées canadiennes.
Souveraineté industrielle : 70 % de contrats canadiens et 125 000 emplois visés
Au-delà des drones, Ottawa poursuit la mise en oeuvre de sa stratégie industrielle de défense. L'enveloppe comprend aussi un nouveau volet d'aide à l'industrie de la défense via le Programme d'aide à la recherche industrielle du CNRC, avec une attention particulière aux technologies quantiques de défense.
L'objectif politique est chiffré et ambitieux. Dans sa nouvelle feuille de route, Ottawa souhaite que 70 % des contrats de défense soient attribués à des entreprises canadiennes d'ici 2035, contre 43 % aujourd'hui. Ce virage pourrait créer 125 000 emplois supplémentaires dans un secteur qui en compte actuellement 81 000.
Le constat de départ aide à comprendre l'urgence. Des experts interrogés par Le Devoir avaient récemment déploré le retard de l'armée canadienne dans le domaine des drones et suggéré, entre autres, que les Forces armées canadiennes se dotent d'une stratégie nationale de drones à usage militaire afin de favoriser le développement d'une filière canadienne.
C'est là que se joue l'arbitrage central : produire au pays prend plus de temps que d'acheter sur étagère à l'étranger, mais c'est la condition affichée pour créer des emplois, garder les transferts de technologie et éviter une dépendance durable.
Drones, Arctique et OTAN : un cadre stratégique sous pression budgétaire
Le gouvernement inscrit ces investissements dans sa trajectoire d'allié. Selon le gouvernement, avec l'augmentation des investissements dans les capacités militaires, le renforcement de l'industrie canadienne de la défense et le soutien aux technologies à double usage, le Canada est en voie de respecter les nouvelles exigences de l'OTAN, qui consistent à investir en défense 5 % du PIB national d'ici 2035.
Le contexte élargi est celui du Grand Nord. Le 12 mars 2026, le premier ministre Carney a annoncé plus de 40 milliards de dollars pour défendre et transformer l'Arctique et le Nord canadien, où les besoins de surveillance, de patrouille et d'intervention rendent les drones et les avions spécialisés particulièrement stratégiques.
Pour que la promesse devienne filière, trois points seront décisifs. D'abord, la capacité du hub Ottawa-Mirabel à faire passer les prototypes des laboratoires à une production en série. Ensuite, la part réelle des contrats captée par des PME canadiennes, et pas seulement par les grands ensembliers. Enfin, la transparence sur les coûts : pour l'instant, ni la ventilation exacte de l'enveloppe ni le partage financier entre l'État, Bombardier et les sous-traitants ne sont détaillés publiquement.
Le milliard soutiendra donc l'innovation ; son effet sur la souveraineté dépendra d'une exécution suivie, pour des drones produits, entretenus et opérés au Canada.