La chute de Bachar el-Assad a laissé Ahmad al-Sharaa à la tête d'un État fragmenté par plus d'une décennie de guerre civile. La transition politique, loin de réunifier le pays, a révélé trois lignes de fracture communautaires que le pouvoir central n'a pas su contenir. Les Druzes de Soueïda, les Kurdes du Nord-Est et les Alaouites de la côte contestent chacun, par des voies différentes, l'autorité d'un régime qui peine à s'imposer sur l'ensemble du territoire.

À Soueïda, l'affrontement a viré au bain de sang
La crise la plus violente a éclaté en juillet 2025 dans le gouvernorat de Soueïda, à majorité druze, au sud du pays. Des heurts locaux entre communautés druze et bédouine sunnite ont servi de déclencheur. Le régime a répondu par une opération militaire d'envergure, combinant forces de l'armée régulière et milices tribales alliées.
Selon l'International Crisis Group, les affrontements ont commencé entre le 1er et le 3 juillet autour de Tal al-Hadid, où l'armée syrienne et la National Guard - faction armée druze - ont échangé des coups de feu, tuant au moins deux personnes et en blessant des dizaines. Le régime a accusé la National Guard d'avoir provoqué la confrontation, survenue peu après la nomination par al-Sharaa de deux parlementaires de Soueïda opposés à cette milice. L'opération s'est ensuite considérablement escaladée. Selon des estimations recueillies dans des analyses post-événementielles, entre 1 000 et 2 000 civils druzes auraient péri dans la répression, ce qui en ferait l'un des épisodes les plus meurtriers de la période post-Assad.
Cette escalade a provoqué une intervention extérieure inédite. Israël a lancé des frappes aériennes sur Damas le 16 juillet 2025, ciblant des positions de l'armée syrienne et de milices tribales, mais aussi le ministère de la Défense et des installations proches du palais présidentiel. L'État israélien a justifié ces frappes par sa volonté de protéger la minorité druze.

L'épisode de Soueïda illustre une dynamique récurrente dans la Syrie post-Assad : le pouvoir central tente d'affirmer son autorité sur des zones qu'il ne contrôle que partiellement, mais chaque intervention militaire aggrave les fractures communautaires au lieu de les refermer. L'ONU a alerté sur de possibles crimes de guerre lors de ces violences.
Avec les Kurdes, les négociations se sont effondrées
Le cas kurde obéit à une autre logique. Au nord-est du pays, l'administration autonome kurde - soutenue par les Forces démocratiques syriennes (FDS) - constitue la structure de pouvoir la plus organisée en dehors de Damas. Avec environ 100 000 combattants, les Kurdes représentent la force militaire non étatique la plus importante de Syrie.
En janvier 2026, un accord de cessez-le-feu a été annoncé entre le régime et les Kurdes. Mais sa fragilité s'est révélée en quelques heures à peine. Abdel Karim Omar, représentant de l'administration autonome kurde à Damas, a déclaré à l'AFP que les négociations entre le chef kurde Mazloum Abdi et le président al-Sharaa sur l'application de l'accord s'étaient "totalement effondrées". Le conflit armé a brièvement repris autour de Kobanê.

Le point de blocage est structurel. Les Kurdes réclamaient le maintien de leurs combattants - environ 100 000 - au sein d'unités distinctes déployées dans leurs régions, conformément à leur modèle d'autonomie territoriale construit depuis la guerre contre l'État islamique. L'accord proposé par Damas prévoit au contraire une intégration à titre individuel dans les forces de l'État, sans maintien d'unités régionales. Pour les Kurdes, cette disposition revient à dissoudre leur capacité militaire autonome, pilier de leur contrôle territorial.
Le refus du régime de négocier les termes de l'intégration montre une méthode récurrente : imposer plutôt que conclure. Le résultat est des accords formels qui s'effondrent dès qu'ils rencontrent la réalité du terrain.
Alaouites et Constitution : le silence officiel
La situation des Alaouites - communauté qui fournissait l'essentiel de la base sociale du régime d'Assad - est plus difficile à documenter dans les faits établis à ce stade. Ce qui est établi, c'est l'absence totale de dispositif de protection dans la constitution transitoire. Le gouvernement de transition n'a inscrit aucune garantie pour les communautés non arabes et non sunnites - Alaouites, Druzes et Kurdes compris.
Plus largement, le régime a refusé d'organiser des élections parlementaires dans les territoires contrôlés par les FDS ou les milices druzes, et n'a pas intégré de représentants de ces communautés dans la gouvernance de manière significative. La nomination des derniers députés par al-Sharaa a confirmé cette tendance : le processus législatif se fait sans consultation des régions qui échappent au contrôle central. L'absence de cadre constitutionnel protecteur, combinée à une exclusion politique de fait, crée les conditions d'une marginalisation durable - même sans confrontation militaire ouverte.
Un État central qui peine à s'imposer
Vue dans son ensemble, cette situation dessine le portrait d'un pouvoir central fragile qui compense sa faiblesse structurelle par la force militaire - comme à Soueïda - ou par des accords imposés - comme avec les Kurdes. Dans les deux cas, le résultat est le même : l'approfondissement des fractures au lieu de leur résolution.
L'intervention israélienne de juillet 2025 a ajouté une dimension supplémentaire. En frappant directement des cibles militaires à Damas, Tel-Aviv a démontré que le régime ne maîtrise pas les conséquences sécuritaires des dynamiques communautaires internes. Cette vulnérabilité, documentée également par des attaques terroristes à Damas, envoie un signal clair aux différentes communautés : la protection qu'offre l'État central n'est pas garantie.
La question qui se pose désormais n'est plus de savoir si la Syrie restera fragmentée, mais comment cette fragmentation évoluera. Le refus d'un cadre constitutionnel inclusif, l'échec des négociations avec les Kurdes et l'embrasement de Soueïda ne sont pas des incidents isolés. Ils dessinent les contours d'un pays où le pouvoir se mesure moins à l'étendue du territoire contrôlé qu'à la capacité d'empêcher les communautés de se gouverner elles-mêmes.