Vendredi 19 juin 2026, le Groupe d’action financière (GAFI) a annoncé une mise à jour majeure de ses listes à l’issue de sa réunion plénière à Paris. L’Algérie et la Namibie ont été retirées de la « liste grise » des juridictions sous surveillance renforcée, tandis que la Bosnie-Herzégovine et l’Irak y ont été ajoutés. Ces décisions, confirmées par l’AFP et le site officiel du GAFI, redessinent la carte des pays jugés vulnérables au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Pour les diasporas, les entreprises et les investisseurs, ces changements ont des conséquences financières immédiates.

Grand chambardement de juin 2026 au GAFI : l’Algérie et la Namibie libérées, la Bosnie et l’Irak sur la sellette
La réunion plénière du GAFI qui s’est tenue à Paris du 16 au 19 juin 2026 restera dans les annales comme l’un des exercices les plus mouvementés de ces dernières années. Quatre pays ont changé de statut, un record récent. Pour comprendre l’ampleur de ce remaniement, il faut d’abord saisir le mécanisme des listes.
Une plénière décisive à Paris : qui sort, qui entre et qui reste sur la liste noire ?
Le verdict est tombé vendredi en fin de matinée. L’Algérie et la Namibie quittent la « liste grise », également appelée « juridictions sous surveillance renforcée ». En contrepartie, la Bosnie-Herzégovine et l’Irak y font leur entrée. Trois pays demeurent sur la « liste noire » (juridictions à haut risque visées par un appel à action) : l’Iran, la Corée du Nord et le Myanmar. Cette dernière catégorie, la plus sévère, n’a pas été modifiée.

La liste grise actualisée au 19 juin 2026 compte désormais 23 pays : Angola, Bolivie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Cameroun, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, Haïti, Irak, Kenya, Koweït, Laos, Liban, Monaco, Népal, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Soudan du Sud, Syrie, Venezuela, Vietnam, Îles Vierges (Royaume-Uni) et Yémen.
Liste grise vs liste noire : ne pas confondre « surveillance renforcée » et « contre-mesures »
Beaucoup de lecteurs confondent ces deux catégories. Pourtant, leurs implications sont très différentes. La liste noire désigne les pays présentant des lacunes stratégiques graves. Pour ceux-là, le GAFI appelle tous ses membres à appliquer des mesures de vigilance renforcée et, dans les cas les plus sérieux, des contre-mesures pouvant aller jusqu’à des restrictions de transactions.
La liste grise, elle, est moins punitive. Comme le rappelle l’organisation sur son site officiel, les pays qui y figurent travaillent activement avec le GAFI pour corriger leurs déficiences. Le GAFI précise que ses normes n’exigent pas de mesures de vigilance renforcée pour ces juridictions — seulement une approche fondée sur les risques. L’institut Basel Governance a publié une analyse qui démystifie cinq idées reçues sur la liste grise, notamment celle qui voudrait que tous les pays listés présentent le même niveau de risque. En réalité, certains sont sur une trajectoire rapide d’amélioration, d’autres non.
Pourquoi un étudiant à Paris ou un entrepreneur à Alger doit absolument y prêter attention
Ces distinctions techniques ont des répercussions très concrètes. Un étudiant algérien à Paris qui envoie de l’argent à sa famille, un entrepreneur bosnien qui importe des marchandises françaises, ou un investisseur irakien qui cherche à placer des capitaux en Europe — tous sont concernés. Les banques, même si le GAFI ne les y oblige pas formellement, renforcent leurs contrôles sur les flux en provenance ou à destination des pays listés. Cela se traduit par des délais plus longs, des frais plus élevés et, parfois, des blocages purs et simples de virements.
7,6 % de PIB en jeu : le vrai coût économique d’une inscription sur la liste grise
Au-delà des considérations techniques, l’inscription sur la liste grise a un coût économique mesurable. Selon une estimation du Fonds monétaire international citée par AML Intelligence, être sur la liste grise réduit les entrées de capitaux étrangers d’environ 7,6 % du PIB. Ce chiffre donne la mesure de l’enjeu pour les pays concernés.

L’effet boule de neige : fuite des capitaux, défiance bancaire et notation financière dégradée
Le mécanisme est bien connu des économistes. Lorsqu’un pays est placé sous surveillance renforcée, les banques internationales augmentent leur due diligence sur les transactions qui le concernent. Les banques correspondantes, qui servent d’intermédiaires pour les virements internationaux, imposent des frais supplémentaires ou rompent tout simplement leurs relations. Les investisseurs étrangers, inquiets de la réputation du pays, retirent leurs capitaux ou suspendent leurs projets. Les agences de notation, comme Moody’s ou Standard & Poor’s, intègrent ce risque dans leurs évaluations, ce qui dégrade la note souveraine et renchérit le coût de la dette.
Le résultat est un cercle vicieux : moins de capitaux entrants, une croissance ralentie, et une difficulté accrue à financer les réformes nécessaires pour sortir de la liste. Les 7,6 % de PIB ne sont pas une pénalité directe, mais la somme de ces effets cumulés.
Transferts d’argent et blocages bancaires : ce que la liste grise change concrètement pour les familles
Pour les millions de membres des diasporas, l’impact se mesure en euros et en minutes d’attente. Un virement de 200 euros vers un pays listé peut voir son délai passer de 24 heures à cinq jours ouvrés. Les frais, eux, grimpent : les banques intermédiaires prélèvent des commissions supplémentaires pour couvrir le surcoût des contrôles.
Les familles franco-algériennes, qui étaient confrontées à cette situation avant la sortie de l’Algérie de la liste grise, vont désormais bénéficier de transactions plus fluides. À l’inverse, les communautés bosnienne et irakienne en France vont découvrir ces désagréments dans les semaines à venir.
Algérie : les coulisses d’une sortie de liste grise préparée depuis des mois
La sortie de l’Algérie de la liste grise n’est pas un coup de chance. Elle est le fruit d’un travail de réforme mené sur plusieurs années, sous le regard attentif du GAFI et de la Direction générale du Trésor français.
Des réformes structurelles qui ont convaincu le GAFI : supervision, contrôles et évaluation des risques
Le Figaro rapporte que le GAFI a salué les « avancées » de l’Algérie dans plusieurs domaines. L’amélioration de la supervision fondée sur les risques a été l’un des points clés. Alger a adopté de nouvelles procédures de contrôle, mis en place des évaluations des risques sectoriels, rédigé des manuels de supervision pour les banques et les institutions financières, et intensifié les inspections sur le terrain.

Ces réformes ont été suivies de près par les évaluateurs du GAFI, qui ont effectué plusieurs visites de contrôle. La DG Trésor, qui représente la France au sein du GAFI, a joué un rôle d’accompagnement technique tout au long du processus.
La loi choc de juillet 2025 : ONG, cryptomonnaies et fin des comptes anonymes
Le tournant législatif est intervenu en juillet 2025. La nouvelle loi algérienne, publiée au Journal officiel le 27 juillet 2025, a introduit trois mesures fortes. Premièrement, les organisations non gouvernementales qui collectent des fonds sont désormais soumises à une surveillance appropriée, ce qui était une faille majeure du système précédent. Deuxièmement, l’émission, l’achat, la vente et l’utilisation de crypto-actifs anonymes sont désormais interdits, y compris le minage. Troisièmement, les sanctions pénales ont été renforcées, avec des peines d’emprisonnement allongées pour les infractions de blanchiment.
Cette loi a été saluée par les experts comme un signal fort envoyé à la communauté financière internationale.
Virements plus fluides, investissements relancés : le nouveau visage financier de l’Algérie
Pour les quelque six millions de Franco-Algériens, les conséquences sont immédiates. Les virements vers l’Algérie via les canaux bancaires classiques — BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole — vont retrouver des délais normaux et des frais réduits. Les projets immobiliers et entrepreneuriaux, qui étaient freinés par la défiance des banques, redeviennent envisageables.
L’Algérie réintègre le cercle des destinations crédibles pour les investissements étrangers. Les entreprises françaises qui hésitaient à s’implanter sur place en raison des risques de blanchiment vont pouvoir réévaluer leurs projets.
Namibie, l’autre bon élève africain : comment Windhoek a nettoyé son système financier
Moins médiatisée que l’Algérie, la sortie de la Namibie de la liste grise n’en est pas moins significative. Ce pays d’Afrique australe, huitième producteur mondial d’uranium, a dû réformer en profondeur son cadre de supervision bancaire.
Un petit pays minier face aux exigences mondiales de lutte anti-blanchiment
La Namibie était perçue par les experts comme une « porte d’entrée » potentielle pour les flux illicites en Afrique australe. Sa position géographique, son économie dollarisée et son secteur minier très internationalisé en faisaient une cible pour les blanchisseurs. Le GAFI avait identifié des lacunes dans la supervision des banques et dans les enquêtes sur le blanchiment.
Windhoek a mis en place un plan d’action qui comprenait le renforcement des pouvoirs de la banque centrale, la création d’une cellule de renseignement financier plus efficace, et l’amélioration de la coopération internationale. Les résultats ont convaincu les évaluateurs.
Quels liens financiers unissent la France à la Namibie ?
Les flux financiers entre la France et la Namibie sont moins massifs qu’avec l’Algérie, mais ils existent. Le tourisme de luxe, notamment dans la région d’Etosha et le désert du Namib, génère des transactions régulières. Par le passé, le groupe Areva (aujourd’hui Orano) avait des intérêts miniers dans le pays. La sortie de liste grise sécurise ces échanges et améliore l’image de la Namibie comme hub d’investissement régulier pour les entreprises françaises présentes en Afrique australe.
Bosnie-Herzégovine sur la liste grise : les neuf mesures imposées par le GAFI
L’entrée de la Bosnie-Herzégovine sur la liste grise est un signal d’alarme pour ce pays des Balkans, déjà fragilisé politiquement. Le GAFI a publié un plan d’action en neuf points que Sarajevo devra respecter sous peine de voir sa situation se dégrader.
Banques, criminels et financement du terrorisme : les trois failles fatales du système bosnien
Le diagnostic du GAFI est sans appel. La supervision bancaire est insuffisante : les contrôles sur place sont trop rares et les sanctions trop faibles. Les enquêtes sur le blanchiment d’argent sont quasi inexistantes — seules quelques affaires aboutissent chaque année, alors que le pays est traversé par des flux suspects liés au trafic de stupéfiants et à la contrebande. Enfin, le système est vulnérable au financement du terrorisme, avec des lacunes dans l’identification des donateurs et des bénéficiaires.

Les neuf mesures exigent un toilettage législatif complet, le renforcement des effectifs de la cellule de renseignement financier, et la mise en place d’une coopération judiciaire plus efficace avec les pays voisins.
Une pression géopolitique supplémentaire pour Sarajevo
La Bosnie-Herzégovine traverse une période politique délicate. Comme nous l’expliquions récemment dans notre article sur les demandes de Moscou de fermeture du bureau du Haut Représentant, la Russie exerce une pression constante sur les institutions internationales présentes dans le pays. L’ajout sur la liste grise du GAFI ajoute une couche de complexité : Sarajevo doit à la fois gérer les tensions politiques internes et externes, et mener des réformes techniques exigeantes.
Bruxelles, qui suit de près ce dossier, craint que cette double pression ne paralyse le pays. L’Union européenne avait conditionné une partie de son aide financière à des progrès dans la lutte anti-blanchiment.
Conséquences pour la diaspora bosnienne en Europe et les investisseurs français
Les banques européennes vont durcir leurs contrôles sur les flux vers la Bosnie. Pour les quelques entreprises françaises présentes sur place — dans le secteur de l’énergie, de la construction et de la distribution — les délais de paiement et les coûts de transaction vont augmenter. Les frais de virement vers la Bosnie pourraient s’envoler, pénalisant la diaspora bosnienne en France, estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Irak sous surveillance : cash, pétrole et blanchiment au cœur du viseur du GAFI
L’entrée de l’Irak sur la liste grise est un événement majeur. Avec 48 millions d’habitants, c’est l’un des plus grands pays jamais ajoutés à cette liste. L’Irak avait déjà été placé sous surveillance renforcée entre 2013 et 2018.
Une économie du cash aux prises avec la corruption et l’instabilité
L’économie irakienne fonctionne massivement aux espèces. Les salaires des fonctionnaires, les transactions immobilières, le commerce de détail — tout passe par le cash. Cette situation rend la traçabilité des flux quasi impossible. Le GAFI exige d’accroître les enquêtes sur le blanchiment et le financement du terrorisme, et d’améliorer l’utilisation des renseignements financiers par les autorités judiciaires.

La corruption endémique complique encore la tâche. Les circuits parallèles de change, les transferts informels via le système Hawala, et les détournements de fonds publics sont monnaie courante.
TotalEnergies et les majors pétrolières : quel impact sur le terrain ?
Le projet intégré de TotalEnergies en Irak, le Gas Growth Integrated Project (GCC), est l’un des investissements les plus ambitieux du groupe français dans la région. L’inscription sur la liste grise complique les transferts financiers liés à ce projet. Les banques qui assurent les flux entre la France et l’Irak imposent une due diligence renforcée à tous les sous-traitants et partenaires locaux.
Les majors pétrolières américaines et chinoises présentes en Irak sont confrontées aux mêmes difficultés. À terme, ces contraintes pourraient renchérir le coût des projets et ralentir leur mise en œuvre.
Envois de fonds vers l’Irak : ce qui va changer pour les familles irakiennes en France
Comme pour l’Algérie avant sa sortie, les transferts d’argent vers l’Irak deviennent plus complexes et plus chers. Les banques françaises, qui doivent appliquer une vigilance renforcée, exigent des justificatifs supplémentaires. Les systèmes informels comme la Hawala, très utilisés par la diaspora irakienne, pourraient être davantage scrutés par les autorités.
Pour les familles irakiennes en France, qui envoient chaque année des centaines de millions d’euros à leurs proches restés au pays, ces restrictions sont une mauvaise nouvelle.
Liste grise du GAFI : levier de réforme crédible ou outil de pression géopolitique ?
Après ce tour d’horizon des quatre pays, une question demeure : la méthode GAFI est-elle efficace, ou sert-elle d’abord les intérêts des grandes puissances économiques ?
« Aide et pression » : la méthode GAFI en question
Certains pays dénoncent un outil politique au service des grandes puissances économiques. La liste grise, disent-ils, est utilisée pour faire pression sur des gouvernements récalcitrants, sans égard pour leur niveau de développement ou leurs capacités institutionnelles. D’autres, comme l’Algérie, y voient un aiguillon nécessaire pour des réformes structurelles qui, sans cette pression extérieure, n’auraient jamais été engagées.
Le débat est vif parmi les experts. La donnée des 7,6 % de PIB pose la question du rapport coût-bénéfice de la réforme. Pour un pays comme l’Irak, qui doit déjà faire face à d’immenses défis sécuritaires et économiques, le coût de la mise en conformité est élevé.
Le rôle de la France (DG Trésor) dans les décisions du GAFI
La Direction générale du Trésor représente la France au sein du GAFI. Elle participe aux évaluations mutuelles, aux discussions sur les listes, et à la définition des standards internationaux de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. La DG Trésor a joué un rôle de suivi actif dans les dossiers algérien et bosnien, en fournissant une assistance technique et en participant aux missions d’évaluation.
La France, qui préside parfois des groupes de travail du GAFI, pèse dans les décisions. Son influence s’exerce aussi au niveau européen, où elle contribue à la définition de la liste des pays tiers à haut risque de la Commission européenne.
Et maintenant ? Les prochains pays dans le viseur
La liste grise mise à jour au 19 juin 2026 compte 23 pays. Parmi eux, certains sont proches de la sortie : Monaco, le Koweït et le Kenya ont réalisé des progrès significatifs ces derniers mois. D’autres, comme le Venezuela, la Syrie ou le Yémen, semblent bloqués dans une impasse politique qui rend toute réforme difficile.
Les prochaines échéances du GAFI sont fixées à octobre 2026 et février 2027. D’ici là, les pays listés devront démontrer leurs progrès. Ceux qui échoueront risquent de rester sur la liste grise pendant des années, avec les conséquences économiques que l’on connaît.
Conclusion
Les décisions annoncées par le GAFI le 19 juin 2026 marquent un tournant pour les quatre pays concernés. L’Algérie et la Namibie, en sortant de la liste grise, retrouvent une crédibilité financière qui devrait stimuler les investissements et fluidifier les échanges avec leurs diasporas. La Bosnie-Herzégovine et l’Irak, en y entrant, s’exposent à des coûts économiques significatifs et à une pression accrue pour réformer leurs systèmes.
La méthode GAFI, bien qu’imparfaite et parfois contestée, reste l’un des rares instruments de pression internationale capables d’obliger des États à lutter contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Pour les Français concernés par ces pays — qu’ils soient membres de la diaspora, entrepreneurs ou investisseurs — ces changements ont des conséquences directes sur leurs transactions et leurs projets. Les prochains mois seront décisifs pour voir si les pays qui entrent sur la liste grise parviennent à suivre l’exemple de ceux qui en sortent.