Le 2 avril 2026, Air France-KLM a officiellement soumis une offre non contraignante pour acquérir une participation minoritaire dans TAP Air Portugal, compagnie nationale portugaise en cours de privatisation. Cette annonce s'inscrit dans un mouvement de consolidation du transport aérien européen, où Lufthansa et IAG (British Airways, Iberia) ont également manifesté leur intérêt. L'enjeu est double : capter le trafic vers le Brésil et l'Afrique lusophone depuis le hub de Lisbonne, tout en répondant aux exigences du gouvernement portugais qui souhaite conserver une part majoritaire.

Le contexte de la privatisation de TAP Air Portugal
Une renationalisation récente
TAP Air Portugal a été renationalisée en urgence en 2020, au plus fort de la crise du Covid-19. L'État portugais a alors injecté 3,2 milliards d'euros pour sauver la compagnie, qui perdait des centaines de millions d'euros par an. Après cinq années consécutives de pertes, TAP a renoué avec la rentabilité en 2022. En 2024, la compagnie a transporté 16 millions de passagers, dont 2 millions de Brésiliens, et dégagé un bénéfice net de 54 millions d'euros.
Le gouvernement portugais a relancé le processus de privatisation début 2026, après une première tentative avortée en 2023 suite aux élections législatives de mars 2024. Cette fois, le processus bénéficie d'un rare soutien transpartisan à Lisbonne.
Les modalités de la vente
L'État portugais souhaite conserver 50,1 % du capital de TAP. Jusqu'à 44,9 % des parts seront cédées à un investisseur stratégique, et 5 % réservés aux employés de la compagnie. Les candidats doivent justifier d'un chiffre d'affaires annuel supérieur à 5 milliards d'euros, un seuil qui exclut d'office les petits transporteurs.
La participation de 44,9 % est estimée à environ 700 millions d'euros par les analystes financiers. Le vainqueur devra s'engager à préserver la marque TAP, à développer son réseau et sa flotte, et à renforcer sa présence à Lisbonne, Porto et Faro.
Air France-KLM : une offre non contraignante pour une participation minoritaire
Les détails de l'offre soumise à Parpública
Air France-KLM a annoncé le 2 avril 2026 avoir soumis une offre non contraignante à Parpública, l'agence portugaise de gestion des participations de l'État. Dans un communiqué, le groupe franco-néerlandais a précisé que cette offre « confirme l'intérêt constant, fort et durable du groupe pour TAP ».
Benjamin Smith, le PDG d'Air France-KLM, a partagé ses réflexions sur ce développement, déclarant : « Nous voyons une grande valeur dans ce que TAP a construit au cours des 81 dernières années — un hub robuste à Lisbonne, une marque puissante et un service distinctif dont des millions de Portugais sont fiers, grâce à la connectivité de qualité qu'elle offre. » Il a également noté que TAP « s'intègre parfaitement dans la stratégie multi-hubs d'Air France-KLM. »
La stratégie du hub de Lisbonne
Air France-KLM veut faire de Lisbonne le hub unique du groupe en Europe du Sud. La position géographique de la capitale portugaise offre une connectivité étendue vers les Amériques, notamment le Brésil, mais aussi vers l'Afrique. Le Brésil est un marché clé pour TAP, qui détient 22 % de la capacité européenne vers le pays, contre 12 % pour Air France-KLM.
Le groupe franco-néerlandais mise sur la complémentarité des réseaux. TAP bénéficierait de son intégration au sein d'une organisation commerciale mondiale regroupant Air France, KLM et Transavia, ainsi que des relations étroites avec Delta Air Lines et Virgin Atlantic, partenaires d'Air France-KLM au sein d'une coentreprise transatlantique.
Les concurrents en lice : Lufthansa et IAG
Lufthansa : un rival de poids
Outre Air France-KLM, le groupe Lufthansa a également soumis une offre non contraignante pour TAP. Le transporteur allemand, qui assure déjà environ 280 vols hebdomadaires vers le Portugal, souhaite établir un « partenariat à long terme » et renforcer Lisbonne comme « hub atlantique du réseau Lufthansa ».
Lufthansa a récemment pris le contrôle d'ITA Airways, l'ancienne compagnie nationale italienne, et semble déterminé à poursuivre sa stratégie de consolidation en Europe du Sud. Les deux offres, celle d'Air France-KLM et celle de Lufthansa, sont jugées « très équivalentes » par le ministre portugais des Infrastructures, Miguel Pinto Luz.
IAG se retire de la course
Le groupe IAG (British Airways, Iberia, Aer Lingus) a initialement exprimé son intérêt pour TAP, mais s'est finalement retiré de la compétition. Iberia, filiale espagnole d'IAG, partage avec TAP le marché de la péninsule ibérique, ce qui aurait posé des problèmes de concurrence. IAG a préféré consolider ses propres marques plutôt que de s'engager dans une bataille capitalistique pour TAP.
L'impact sur les prix des billets et la concurrence
Le risque d'une hausse des tarifs
Les associations de consommateurs, réunies au sein du Bureau Européen des Unions de Consommateurs (BEUC), ont co-signé une lettre conjointe alertant sur la consolidation du marché aérien européen. Elles craignent que le manque de concurrence mène à des prix plus élevés, une qualité de service moindre et moins de passagers satisfaits.
L'axe Paris-Lisbonne est l'un des plus denses d'Europe du Sud. Il est actuellement partagé entre Air France, TAP, easyJet, Ryanair, Vueling et Transavia. Selon les données de Kayak pour mai 2026, Ryanair propose des vols à partir de 46 euros aller-retour, Transavia à partir de 97 euros, TAP à partir de 100 euros et Air France à partir de 123 euros. Si Air France-KLM prend le contrôle de TAP, la Commission européenne pourrait exiger des cessions de créneaux sur les liaisons les plus fréquentées.
Les créneaux de Lisbonne sous surveillance
TAP contrôle actuellement 48 % des créneaux (slots) à l'aéroport de Lisbonne. Un repreneur détiendrait environ 53 % des slots après acquisition. La Commission européenne exigera probablement des remèdes, comme la cession de créneaux sur certaines liaisons, pour préserver la concurrence. C'est ce qui s'est produit lors du rachat d'ITA Airways par Lufthansa.

Les enjeux pour la diaspora portugaise
1,5 million de Portugais en France
La diaspora portugaise est l'un des enjeux majeurs de cette privatisation. Environ 1,5 million de Portugais vivent en France, ce qui constitue la plus grande communauté portugaise d'Europe. TAP est la compagnie de référence pour les liaisons entre la France et le Portugal, notamment vers Lisbonne, Porto et Faro.
Le gouvernement portugais a imposé aux candidats de préserver la connectivité de la diaspora. Air France-KLM s'est engagé à maintenir les liaisons au départ de plusieurs villes françaises, et pas seulement depuis Paris. Le groupe souhaite également développer les opérations à Porto, deuxième ville du Portugal.
Les liaisons vers le Brésil et l'Afrique lusophone
Au-delà de la diaspora portugaise, TAP dessert un réseau unique vers le Brésil et les pays africains lusophones (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Sao Tomé-et-Principe). La compagnie est le premier transporteur européen vers le Brésil, avec 22 % du marché. Ces liaisons sont éloignées des zones de conflit au Moyen-Orient, ce qui renforce leur attractivité dans le contexte géopolitique actuel.
Le calendrier du processus de privatisation
Les étapes à venir
Le processus de privatisation suit un calendrier précis. Après la soumission des offres non contraignantes début avril, Parpública a 30 jours pour évaluer les candidatures. Air France-KLM et Lufthansa ont été retenus pour la phase d'offres contraignantes, IAG s'étant retiré.
Les candidats retenus disposent de 90 jours pour soumettre une offre ferme. La décision finale est attendue « entre fin août et début septembre 2026 », selon le ministre Miguel Pinto Luz.
Les conditions imposées par Lisbonne
Le vainqueur devra s'engager à préserver la marque TAP, à développer son réseau et sa flotte, et à renforcer la présence de la compagnie à Lisbonne, Porto et Faro. L'État portugais conservera 50,1 % du capital et restera actionnaire majoritaire.
Air France-KLM dispose d'une expérience de coopération avec des actionnaires étatiques, notamment avec l'État néerlandais qui détient une participation dans KLM. Le groupe franco-néerlandais considère de tels partenariats comme une reconnaissance de l'importance stratégique de l'aviation pour les économies nationales.
Les défis financiers et opérationnels
La rentabilité de TAP en question
Si TAP a renoué avec la rentabilité depuis 2022, ses résultats récents montrent des signes de fragilité. En 2025, la compagnie a vu son bénéfice net plonger de 92 % à 4,1 millions d'euros, malgré un chiffre d'affaires en hausse de 1,2 % à 4,3 milliards d'euros. Au troisième trimestre 2025, TAP a dégagé un bénéfice net de 125,9 millions d'euros (+14,4 %), mais sur neuf mois, le résultat positif n'était que de 55,2 millions d'euros, en baisse de 35,2 % par rapport à 2024.
La compagnie emploie 7 700 salariés, dont 1 200 pilotes, et exploite une flotte d'une centaine d'Airbus. Les coûts de carburant, qui représentent une part importante des dépenses, sont affectés par la guerre dans le golfe Arabo-Persique depuis fin février 2026.
Les synergies avec Air France-KLM
Air France-KLM mise sur les économies d'échelle pour améliorer la rentabilité de TAP. L'intégration au sein du groupe permettrait à la compagnie portugaise de bénéficier de la puissance commerciale d'Air France-KLM, de ses programmes de fidélité et de ses relations avec les partenaires transatlantiques.
Benjamin Smith a souligné que « les économies d'échelle et la présence mondiale dont bénéficierait la compagnie renforceraient sa compétitivité ». La coopération s'étendrait à tous les domaines d'activité, y compris la décarbonation, une priorité stratégique pour Air France-KLM.
Conclusion
L'offre d'Air France-KLM pour une participation minoritaire dans TAP Air Portugal marque une étape décisive dans la consolidation du transport aérien européen. Le groupe franco-néerlandais affronte Lufthansa pour le contrôle de la compagnie portugaise, dont les atouts sont considérables : un hub stratégique à Lisbonne, un réseau unique vers le Brésil et l'Afrique lusophone, et une position de leader sur les liaisons avec la diaspora portugaise.
La décision finale, attendue entre fin août et début septembre 2026, dépendra des garanties offertes par chaque candidat en matière de préservation de la marque, de développement du réseau et de maintien de la concurrence. Les consommateurs européens, par l'intermédiaire du BEUC, restent vigilants face à une consolidation qui pourrait se traduire par une hausse des prix des billets.
Air France-KLM et Lufthansa ont jusqu'à l'été pour convaincre le gouvernement portugais. Le vainqueur devra composer avec un actionnaire étatique majoritaire, tout en démontrant sa capacité à faire de TAP un acteur rentable et compétitif dans un ciel européen en pleine recomposition.