Fidèles musulmans priant en rang dans une mosquée, une pratique associée à l'appel à la prière que le Danemark veut interdire.
Monde

L'adhan ne doit pas résonner au-dessus des toits du Danemark" : le récit d'une déclaration choc

Le Danemark relance pour la troisième fois un projet d'interdiction de l'appel à la prière musulmane, suscitant un vif débat.

As-tu aimé cet article ?

Le 24 juin 2026, le ministre danois de l'Immigration Morten Bødskov a relancé un examen juridique visant à interdire l'appel à la prière islamique dans l'espace public. C'est la troisième fois en six ans qu'un ministre issu du Parti social-démocrate s'attaque à l'adhan, cette invocation lancée par le muezzin depuis les minarets. La déclaration du ministre a provoqué une onde de choc bien au-delà des frontières danoises, notamment par son vocabulaire : « islamisation rampante », comparaison avec l'Arabie Saoudite, et une formule qui restera dans les annales politiques danoises. 

Fidèles musulmans priant en rang dans une mosquée, une pratique associée à l'appel à la prière que le Danemark veut interdire.
Fidèles musulmans priant en rang dans une mosquée, une pratique associée à l'appel à la prière que le Danemark veut interdire. — (source)

Morten Bødskov, le troisième ministre de l'Immigration à reprendre le flambeau

L'annonce de Morten Bødskov ne s'est pas faite en catimini. Le ministre a choisi une rhétorique particulièrement dure pour justifier la reprise de ce dossier sensible. « L'appel à la prière ne doit pas résonner au-dessus des toits du Danemark. Cela n'a pas sa place au Danemark », a-t-il déclaré, selon les informations rapportées par la presse danoise.

Une comparaison choc avec l'Arabie Saoudite

Le passage qui a véritablement enflammé le débat, c'est la comparaison avec l'Arabie Saoudite. Le ministre a évoqué une « islamisation rampante » qui prendrait « trop de place dans l'espace public », allant jusqu'à comparer certains quartiers à « une banlieue d'Arabie Saoudite ». Cette image forte, presque outrancière, traduit un changement de ton significatif dans la social-démocratie danoise, qui n'hésite plus à emprunter les codes de l'extrême droite identitaire.

Le choix des mots n'est pas anodin. En employant le terme « islamisation rampante », Bødskov reprend une expression longtemps cantonnée aux cercles d'extrême droite et aux blogs identitaires. La référence à l'Arabie Saoudite, pays souvent associé à un islam rigoriste dans l'imaginaire occidental, vise à créer un sentiment d'urgence et de menace existentielle.

Une relance immédiate après les élections

L'examen juridique avait été suspendu pendant les élections législatives de mars 2026. À peine le nouveau gouvernement formé, Bødskov a annoncé sa reprise immédiate, comme si le sujet n'avait jamais quitté l'agenda gouvernemental. Le ministre a précisé que l'étude porterait sur la possibilité d'interdire ou de restreindre l'adhan dans l'espace public, sans préciser pour l'instant le périmètre exact de la mesure.

Cette précipitation intrigue les observateurs politiques. Pourquoi relancer un dossier aussi sensible dès les premières semaines du nouveau mandat ? La réponse tient probablement dans la stratégie électorale des sociaux-démocrates, qui cherchent à occuper le terrain identitaire avant que l'extrême droite ne le fasse à leur place. 

Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark, s'exprimant lors d'un événement officiel.
Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark, s'exprimant lors d'un événement officiel. — (source)

2020, 2025, 2026 : une idée fixe de la social-démocratie danoise

Le projet n'est pas né avec Morten Bødskov. Il s'inscrit dans une chronologie qui révèle une obsession récurrente du Parti social-démocrate danois pour ce sujet. La première esquisse remonte à 2020, sous le gouvernement de Mette Frederiksen.

La première tentative avortée de 2020

À l'époque, le ministre de l'Immigration Mattias Tesfaye avait déjà lancé une réflexion sur une éventuelle interdiction. Les discussions étaient restées confidentielles, mais plusieurs médias danois avaient révélé l'existence de travaux préparatoires au sein du ministère. Aucune suite concrète n'avait été donnée, le gouvernement estimant probablement que le sujet était trop clivant pour être porté à ce moment-là.

Le contexte était pourtant favorable à une ligne dure sur l'immigration. Mette Frederiksen venait d'être élue sur un programme promettant une « fermeté sans précédent ». Mais l'interdiction de l'adhan semblait encore un pont trop loin pour une social-démocratie qui n'avait pas encore achevé sa mue identitaire.

La relance de 2025 par Rasmus Stoklund

En novembre 2025, c'est Rasmus Stoklund, alors ministre de l'Immigration, qui a officiellement relancé l'étude d'une interdiction, comme le confirme le site Eurel du CNRS. Cette deuxième tentative a été interrompue par la campagne pour les élections législatives de mars 2026. Le sujet était devenu trop sensible, ou au contraire trop utile électoralement, pour être tranché avant le scrutin.

Stoklund avait adopté un ton plus mesuré que Bødskov, parlant surtout de « régulation » et de « dialogue avec les communautés musulmanes ». Mais le fond était le même : l'objectif final restait l'interdiction ou la restriction sévère de l'adhan dans l'espace public.

La persistance comme stratégie politique

Aujourd'hui, avec Morten Bødskov, le Danemark en est à sa troisième tentative en six ans. Cette persistance n'est pas anodine. Elle montre que le gouvernement social-démocrate considère ce dossier comme un étendard politique, un marqueur identitaire destiné à rassurer une partie de l'électorat sur sa fermeté en matière d'immigration et d'intégration.

Le fait que trois ministres différents, issus du même parti, reprennent successivement le même dossier témoigne d'une volonté politique qui dépasse les individualités. C'est le parti dans son ensemble qui pousse cette mesure, et non un ministre isolé cherchant à faire sa propre publicité. 

Délégation française menée par Michel Barnier avec le ministre danois de l'Immigration Kaare Dybvad.
Délégation française menée par Michel Barnier avec le ministre danois de l'Immigration Kaare Dybvad. — (source)

270 000 musulmans pour 6 millions d'habitants : la « menace d'islamisation » à l'épreuve des chiffres

Le discours politique sur l'islamisation rampante mérite d'être confronté à la réalité démographique et sonore du Danemark. Le pays compte environ 6 millions d'habitants, dont seulement 270 000 musulmans, soit à peine 4,5 % de la population. On estime à une centaine le nombre de mosquées sur l'ensemble du territoire. Ces chiffres, rapportés par l'Indian Express, dressent un tableau bien différent de celui brossé par le ministre.

La Grande Mosquée de Copenhague, un muezzin volontairement silencieux

Le cas de la Grande Mosquée de Copenhague est emblématique. Cette institution, la plus importante du pays, s'est engagée volontairement à ne pas diffuser l'appel à la prière en extérieur. Il ne s'agit pas d'une contrainte légale, mais d'un accord tacite passé avec les autorités municipales de Copenhague. Les responsables de la mosquée ont estimé que la diffusion sonore de l'adhan n'était pas nécessaire dans le contexte danois, et qu'elle risquait de créer des tensions inutiles.

Cet accord fonctionne depuis plusieurs années sans incident. Il montre qu'une régulation locale, négociée entre les communautés religieuses et les autorités municipales, est possible sans recourir à une loi nationale. Les mosquées danoises ont fait preuve de pragmatisme et de bonne volonté, anticipant les sensibilités de la société majoritaire.

Une interdiction nationale pour réguler quoi ?

Le site Eurel du CNRS est encore plus explicite : « Il n'y a actuellement pas d'appels réguliers à la prière au Danemark. » Cette phrase, laconique, porte un coup sérieux à l'argumentaire gouvernemental. Si aucun muezzin ne fait retentir l'adhan au-dessus des toits danois, contre quoi le gouvernement entend-il légiférer ? La loi viserait un problème largement inexistant, une menace fantôme.

Certaines municipalités, dont Copenhague, restreignent déjà l'appel à la prière via des règlements sur le bruit. Ces dispositions locales, appliquées au cas par cas, ont jusqu'à présent permis de gérer les rares situations de conflit sans qu'une loi nationale soit nécessaire. Le gouvernement doit donc expliquer pourquoi ces mécanismes existants seraient insuffisants.

Le décalage entre perception et réalité

Une étude suisse sur le racisme antimusulman, publiée en 2025 par le CSIS de l'Université de Fribourg, met en lumière l'écart considérable entre la perception des menaces islamistes et la réalité des faits. Les musulmans sont perçus comme une menace démographique et culturelle bien supérieure à leur poids réel dans la population. Ce décalage entre perception et réalité est au cœur de la critique formulée par les associations de défense des droits des musulmans au Danemark.

L'étude montre que plus les discours politiques sont alarmistes, plus l'écart entre perception et réalité se creuse. Les citoyens surestiment systématiquement le nombre de musulmans dans leur pays, ainsi que l'influence politique et culturelle de cette communauté. Ce biais cognitif est exploité par les partis qui jouent la carte identitaire.

Le paradoxe juridique : une Église d'État face à la prière des autres

Le Danemark présente une singularité juridique qui échappe souvent aux observateurs français. Ce n'est pas une république laïque, mais une monarchie constitutionnelle avec une religion d'État. L'article 66 de la Constitution danoise de 1953 prévoit que le statut de l'Église nationale évangélique luthérienne est réglé par la loi. Le Roi doit être membre de cette Église, conformément à l'article 68. Ce modèle est aux antipodes de la loi française de 1905.

Le luthéranisme, religion officielle : quand l'État finance un culte

Le système danois est celui d'une Église d'État. L'État perçoit un impôt ecclésiastique destiné à financer l'Église luthérienne. Les citoyens peuvent s'en exonérer s'ils ne sont pas membres de cette Église, mais le principe même d'un financement public d'un culte particulier est inscrit dans la loi.

Cette situation crée un paradoxe saisissant. Le gouvernement social-démocrate, qui envisage d'interdire l'appel à la prière islamique, est le même qui garantit le statut privilégié de l'Église luthérienne. Les cloches des églises luthériennes résonnent librement au-dessus des toits danois, tandis que le muezzin, lui, est prié de se taire. Cette inégalité de traitement entre les cultes est au cœur des critiques des associations musulmanes danoises.

L'article 67 de la Constitution garantit pourtant la liberté de culte : « Les citoyens ont le droit de se réunir en communautés pour le culte de Dieu selon leurs convictions, pourvu que l'ordre et la moralité publique n'en soient pas offensés. » Cette restriction, « ordre et moralité publique », est la brèche dans laquelle le gouvernement entend s'engouffrer.

« Priorité de la démocratie » : la novlangue de Mette Frederiksen

Charlie Hebdo a analysé avec précision le discours de la Première ministre Mette Frederiksen. Elle évite soigneusement le mot « laïcité » (laicism dans le texte danois), lui préférant l'expression « priorité de la démocratie » sur la religion. Cette nuance n'est pas anodine.

La laïcité, dans son acception française, implique une neutralité de l'État vis-à-vis de toutes les religions. Or, le Danemark ne peut pas revendiquer cette neutralité puisqu'il a une religion d'État. En parlant de « priorité de la démocratie », Frederiksen contourne cette contradiction : elle ne dit pas que l'État est neutre, elle dit que les valeurs démocratiques danoises priment sur les expressions religieuses, quelle qu'en soit la nature.

Cette rhétorique permet au gouvernement de restreindre les manifestations religieuses sans avoir à remettre en cause le statut privilégié du luthéranisme. Elle offre une couverture idéologique à des mesures qui, dans un cadre républicain français, seraient probablement jugées discriminatoires. 

Mette Frederiksen, Première ministre danoise, s'adressant à la presse ou à un public.
Mette Frederiksen, Première ministre danoise, s'adressant à la presse ou à un public. — (source)

Le jeu politique des sociaux-démocrates : la droitisation par le culturel

Derrière le discours sécuritaire et identitaire se cache une stratégie politique calculée. Le Parti social-démocrate danois a opéré un virage spectaculaire depuis une décennie, abandonnant ses positions traditionnelles sur l'immigration pour capturer un électorat séduit par l'extrême droite.

Capturer l'électorat du Parti du peuple danois

Le Parti du peuple danois, formation d'extrême droite, a longtemps dominé le débat sur l'immigration et l'identité nationale. Face à cette concurrence, les Sociaux-démocrates ont choisi la stratégie de la surenchère plutôt que celle de la différence. Ils ont repris à leur compte des thèmes chers à l'extrême droite : fermeté sur l'immigration, défense de l'identité danoise, critique de l'islam comme menace culturelle.

Cette stratégie a porté ses fruits électoraux. Mette Frederiksen est devenue Première ministre en 2019 en promettant une ligne dure sur l'immigration, tout en maintenant un programme social-démocrate classique sur les questions économiques. Le pari était simple : offrir une version « respectable » de la fermeté identitaire, débarrassée des outrances les plus visibles de l'extrême droite.

L'interdiction de l'adhan s'inscrit parfaitement dans cette logique. C'est un sujet qui mobilise l'électorat populaire, qui cristallise les craintes identitaires, et qui permet au gouvernement de montrer qu'il agit. Le coût politique de ne pas le faire serait, selon les calculs du parti, plus élevé que la perte des voix de la gauche de la gauche.

Un coût politique pour la cohésion sociale et l'aile gauche du parti

Cette stratégie n'est pas sans risque. Les associations musulmanes danoises, notamment le Dansk Islamisk Råd, ont vivement critiqué le projet d'interdiction. Elles y voient une stigmatisation de l'ensemble de la communauté musulmane, et une normalisation de l'islamophobie dans le discours politique.

L'aile gauche du Parti social-démocrate est également mal à l'aise. Certains députés estiment que le parti a renoncé à ses valeurs internationalistes et à sa défense des minorités. Le risque, à terme, est de perdre une partie de l'électorat urbain et jeune, qui pourrait se tourner vers les partis de gauche radicale ou les Verts.

L'étude suisse sur le racisme antimusulman rappelle que ce type de discours politique a des conséquences concrètes sur la vie des musulmans européens. La normalisation des propos stigmatisants dans l'espace public se traduit par une augmentation des discriminations et des agressions. Le débat danois n'est pas un simple exercice rhétorique : il a des effets réels sur la cohésion sociale.

L'article 67 et la CEDH : l'embarras juridique d'une interdiction totale

Le gouvernement danois va devoir surmonter plusieurs obstacles juridiques pour faire aboutir son projet. La liberté de culte est protégée par la Constitution et par la Convention européenne des droits de l'homme. Une interdiction pure et simple de l'adhan pourrait être contestée devant les tribunaux.

« Ordre et moralité publique » : une brèche constitutionnelle fragile

L'article 67 de la Constitution danoise permet de restreindre la liberté de culte pour « l'ordre et la moralité publique ». Le gouvernement devra prouver que l'appel à la prière trouble l'ordre public de manière excessive et spécifique. Or, les mosquées danoises sont déjà largement silencieuses. Aucune plainte pour nuisance sonore liée à l'adhan n'a été signalée à grande échelle.

La notion de « moralité publique » est encore plus délicate à manier. Le gouvernement devra démontrer que le son de l'adhan offense la moralité publique danoise. Cet argument est fragile, car il revient à affirmer que la simple expression d'une foi minoritaire est intrinsèquement choquante pour la majorité.

La jurisprudence danoise sur ce point est limitée. Les tribunaux danois ont généralement fait preuve de retenue dans l'interprétation de l'article 67, privilégiant une lecture protectrice de la liberté de culte. Une interdiction nationale de l'adhan serait un test majeur pour cette jurisprudence.

Le recours à la Cour européenne des droits de l'homme

Si le Danemark va jusqu'au bout de son projet, un recours devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) est quasi certain. L'article 9 de la Convention européenne protège la liberté de manifester sa religion, y compris par le culte et les rites.

La CEDH a déjà eu l'occasion de se prononcer sur des restrictions de la liberté religieuse. Dans certains cas, elle a accepté des limitations pour des motifs d'ordre public, notamment pour l'interdiction du voile intégral dans certains contextes. Mais dans d'autres, elle a été plus stricte, exigeant que les restrictions soient proportionnées et nécessaires dans une société démocratique.

Une interdiction pure et simple de l'adhan risquerait d'être cassée à Strasbourg si elle n'est pas strictement proportionnée. Le gouvernement danois devra démontrer que des mesures moins restrictives (réglementation locale du bruit, accords volontaires avec les mosquées) sont insuffisantes. C'est un argument difficile à tenir quand les mosquées sont déjà silencieuses.

« Et si la France s'en inspirait ? » Le miroir d'un débat hexagonal

Le débat danois trouve un écho particulier en France, où les questions de laïcité et de régulation de l'expression religieuse sont régulièrement au cœur de l'actualité. Mais les différences entre les deux modèles juridiques sont fondamentales.

De Bry-sur-Marne à Nantes : la tentation française de réguler l'expression sonore

En France, plusieurs affaires récentes ont mis en lumière les tensions autour de l'expression religieuse dans l'espace public. À Bry-sur-Marne, dans le Val-de-Marne, des dizaines de signalements ont été effectués concernant la diffusion de prières islamiques sur haut-parleur. Les riverains se plaignaient du bruit et de la gêne occasionnée.

À Nantes, l'État a musclé son offensive contre les Frères musulmans en interdisant la RAMO (Rassemblement des musulmans de l'Ouest), une association soupçonnée de liens avec la mouvance islamiste. Ces affaires montrent que la tentation de réguler l'expression religieuse existe aussi en France.

Mais le cadre légal est différent. En France, un maire peut réglementer le bruit et les nuisances sonores, mais il ne peut pas interdire le culte en lui-même. La liberté de culte est protégée par la loi de 1905 et par la Constitution. Les restrictions doivent être justifiées par des motifs précis d'ordre public, et non par une opposition de principe à une religion.

La différence fondamentale avec le projet danois est que ce dernier vise l'acte religieux lui-même, et non ses éventuelles nuisances. Le gouvernement danois ne dit pas : « l'adhan est trop bruyant », il dit : « l'adhan n'a pas sa place au Danemark ». C'est une position beaucoup plus radicale, qui serait difficilement défendable dans le cadre juridique français.

1905 contre 1849 : pourquoi deux modèles ne mènent pas aux mêmes obstacles

La France et le Danemark partent de principes constitutionnels opposés. La France est une République laïque depuis la loi de 1905, qui établit une séparation nette entre l'État et les Églises. Le Danemark est une monarchie avec une religion d'État, fondée sur la Constitution de 1849 (révisée en 1953).

Paradoxalement, le modèle français offre parfois une meilleure protection juridique contre les discriminations ciblant un culte particulier. La laïcité interdit à l'État de favoriser ou de défavoriser une religion par rapport à une autre. Une interdiction qui viserait uniquement l'appel à la prière islamique, sans toucher aux cloches des églises, serait probablement jugée discriminatoire par le Conseil d'État.

Au Danemark, en revanche, la hiérarchie implicite entre les cultes est inscrite dans la loi. L'Église luthérienne est officiellement privilégiée. Les autres cultes sont tolérés, mais leur place dans l'espace public peut être restreinte sans que cela soit considéré comme une rupture d'égalité.

La question du voile des mineures en France illustre cette différence. Le débat français porte sur la neutralité de l'école publique et l'émancipation des jeunes filles, dans un cadre républicain qui interdit les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. Au Danemark, l'interdiction récente du niqab dans les universités s'inscrit dans une logique différente : celle de la définition de l'identité danoise.

Repères historiques : du niqab à l'adhan, la stratégie de la restriction progressive

L'interdiction de l'adhan ne surgit pas d'un vide politique. Elle s'inscrit dans une séquence législative cohérente menée par les sociaux-démocrates danois depuis 2018. Chaque mesure prépare le terrain pour la suivante, dans une logique de restriction graduelle des signes religieux non luthériens dans l'espace public.

2018 : l'interdiction du niqab comme précédent fondateur

En 2018, le Danemark a interdit le port du voile intégral (niqab et burqa) dans l'espace public. La loi prévoyait une amende de 1 000 couronnes danoises (environ 130 euros) pour les contrevenantes, avec possibilité de récidive portant l'amende à 10 000 couronnes. Cette mesure visait explicitement les femmes musulmanes, même si le texte était formulé de manière neutre.

Le gouvernement de l'époque justifiait cette interdiction par la nécessité de garantir la « visibilité » et la « reconnaissance mutuelle » dans l'espace public. Le débat parlementaire avait été houleux, mais la loi avait été adoptée avec le soutien des sociaux-démocrates et de la droite.

Juin 2025 : l'extension aux écoles et universités

En juin 2025, le gouvernement a franchi un nouveau palier en étendant l'interdiction du niqab aux établissements d'enseignement supérieur et aux écoles. Cette extension visait à empêcher les étudiantes et les élèves de porter le voile intégral dans les amphithéâtres et les salles de classe.

La mesure a été justifiée par la nécessité de préserver un « espace d'apprentissage neutre » et de permettre l'identification des étudiants par les enseignants. Les associations musulmanes ont dénoncé une stigmatisation supplémentaire, soulignant que le nombre de femmes portant le niqab dans les universités danoises était infime.

2020-2026 : la progression logique vers l'adhan

L'interdiction de l'adhan représente l'étape suivante dans cette escalade législative. Après avoir ciblé les signes visibles (voile intégral), le gouvernement s'attaque désormais aux manifestations sonores. La logique sous-jacente est la même : définir ce qui est acceptable dans l'espace public danois et exclure ce qui est perçu comme étranger.

Cette progression n'est pas le fruit du hasard. Elle répond à une stratégie politique délibérée : habituer progressivement l'opinion publique à des restrictions de plus en plus sévères, en commençant par les mesures les moins controversées (niqab) pour préparer le terrain aux plus radicales (adhan).

Conclusion : une interdiction qui en dit long sur les peurs de l'Europe

Le projet danois d'interdiction de l'adhan n'est pas une anomalie nationale. C'est le symptôme d'un malaise identitaire qui traverse toute l'Europe. La Suisse a interdit les minarets. L'Autriche a interdit le voile intégral dans l'espace public. Le Québec a adopté la loi 9 sur la laïcité de l'État. Partout, la question de la place de l'islam dans les sociétés occidentales cristallise les tensions.

Le vrai coût social d'une interdiction symbolique

Le gouvernement danois espère un gain politique : rassurer un électorat inquiet, capter les voix de l'extrême droite, montrer que l'État contrôle l'espace public. Mais ce gain a un coût. La stigmatisation des 270 000 musulmans danois, la légalisation d'un discours d'exclusion, le risque d'éloignement des citoyens de confession musulmane sont des conséquences réelles.

L'étude suisse sur le racisme antimusulman montre que l'écart entre la perception des menaces et la réalité des faits alimente un cycle de défiance. Plus les discours politiques sont stigmatisants, plus les musulmans se sentent exclus, plus ils se replient sur leur communauté, plus la société majoritaire se sent menacée. C'est un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Un précédent dangereux pour les démocraties européennes

Le débat danois, bien que spécifique dans son cadre juridique et politique, interroge la capacité des démocraties européennes à conjuguer fermeté sur les principes et respect des minorités. L'interdiction de l'adhan, pour symbolique qu'elle soit, envoie un message clair : au Danemark, certaines expressions religieuses sont moins égales que d'autres. Et ce message, une fois inscrit dans la loi, est difficile à effacer.

La question que pose le Danemark à l'Europe est simple : jusqu'où peut-on restreindre la liberté religieuse au nom de l'identité nationale ? Et surtout, à quel moment ces restrictions cessent-elles d'être des mesures de régulation pour devenir des actes de discrimination ? Le débat est ouvert, et le Danemark, avec sa troisième tentative d'interdiction de l'adhan, force ses voisins européens à y répondre.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Pourquoi le Danemark veut-il interdire l'appel à la prière ?

Le ministre danois de l'Immigration, Morten Bødskov, a relancé un examen juridique pour interdire l'adhan dans l'espace public, dénonçant une « islamisation rampante ». Cette mesure vise à rassurer un électorat inquiet et à capter les voix de l'extrême droite, selon l'article.

Combien de musulmans y a-t-il au Danemark ?

Le Danemark compte environ 270 000 musulmans pour 6 millions d'habitants, soit à peine 4,5 % de la population. L'article souligne que ce chiffre contredit le discours politique sur une « menace d'islamisation ».

L'appel à la prière est-il déjà diffusé au Danemark ?

Non, il n'y a actuellement pas d'appels réguliers à la prière au Danemark, selon le site Eurel du CNRS. La Grande Mosquée de Copenhague s'est engagée volontairement à ne pas diffuser l'adhan en extérieur.

Quelle est la différence entre la laïcité française et le modèle danois ?

La France est une République laïque depuis 1905, tandis que le Danemark a une religion d'État (luthérienne) depuis sa Constitution de 1849. L'État danois finance l'Église luthérienne, ce qui crée une inégalité de traitement entre les cultes.

Quels obstacles juridiques pour une interdiction de l'adhan ?

Le gouvernement danois doit prouver que l'adhan trouble l'ordre public via l'article 67 de la Constitution. Une interdiction totale risquerait d'être cassée par la Cour européenne des droits de l'homme, car les mosquées sont déjà silencieuses.

Sources

  1. charliehebdo.fr · charliehebdo.fr
  2. cphpost.dk · cphpost.dk
  3. eurel-info.cnrs.fr · eurel-info.cnrs.fr
  4. indianexpress.com · indianexpress.com
  5. [PDF] Racisme antimusulman en Suisse : étude de référence · iqri.org
geo-decoder
Théo Aubot @geo-decoder

Passionné de géopolitique depuis le lycée, je dévore les cartes, les atlas et les analyses internationales. Étudiant en relations internationales à Lyon, je rêve de comprendre pourquoi le monde tourne comme il tourne. Je collectionne les vieux numéros de revues géopolitiques.

12 articles 0 abonnés

Commentaires (8)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...