Ce samedi 16 mai 2026, la préfecture du Lot-et-Garonne a confirmé que l'association gérant la mosquée d'Agen avait reçu la veille un courrier contenant des menaces de mort et des propos racistes. La lettre, signée du même pseudonyme que celle adressée quelques jours plus tôt au maire Laurent Bruneau, contenait quatre balles de fusil. Cet événement s'inscrit dans une série d'incidents qui inquiètent la communauté musulmane locale, à quelques jours de l'Aïd-el-Kébir. Pour les jeunes d'Agen, c'est un choc supplémentaire dans un climat déjà tendu.

Une escalade islamophobe en un mois à Agen
Menaces de mort avec balles de fusil : le récit des faits
Vendredi 15 mai, le président de l'association de la mosquée d'Agen, Messaoud Settati, découvre un courrier dans sa boîte aux lettres. À l'intérieur : quatre balles de fusil et un texte menaçant. Le même jour, il alerte la préfecture. Le lendemain, le préfet Bruno André publie un communiqué condamnant « avec la plus grande fermeté ces actes inacceptables, ainsi que les propos à caractère raciste et islamophobe ayant accompagné ces menaces ».

L'auteur des lettres signe « Le Ragondin de Garonne ». Mercredi 13 mai, le maire Laurent Bruneau avait reçu un courrier similaire, accompagné de trois cartouches de gros calibre. Selon une analyse de Sud Ouest, la lettre au maire révèle des obsessions anti-musulmanes : l'auteur cite la mosquée d'Agen située rue Jourdain, lance un ultimatum pour fermer le lieu de culte « sinon… », et mentionne l'usage d'un silencieux (« RDS » pour réducteur de son). Le courrier mêle déclinisme national et local attribué aux musulmans.
Quatre incidents graves en un mois
Ce n'est pas un acte isolé. En l'espace d'un mois, quatre faits graves ont été constatés dans l'agglomération agenaise. Le 13 avril, un tag islamophobe est découvert sous le pont-canal à Agen : « Islam non, la valise ou le cercueil ». Une plainte est déposée par le maire, une enquête ouverte.

Fin avril, des tags « anti-islam » sont retrouvés sur les murs extérieurs d'une salle au Passage d'Agen, en banlieue de la préfecture. Ces inscriptions ont été découvertes avant un dîner interreligieux qui devait réunir les représentants départementaux des différents cultes. Les tags ont été rapidement effacés, mais le mal était fait.
Puis viennent les deux lettres de menaces, à quatre jours d'intervalle. Comme le résume Messaoud Settati dans Sud Ouest : « En l'espace d'un mois, quatre faits particulièrement graves ont été constatés. » Il dénonce « une montée inquiétante d'une islamophobie de plus en plus décomplexée » et « cette banalisation de la haine qui nourrit la peur ».

Peur et résistance au sein de la communauté musulmane d'Agen
Des inquiétudes anciennes qui remontent à loin
Les musulmans d'Agen ne découvrent pas l'islamophobie aujourd'hui. Dès mai 2025, un article de La Dépêche révélait leur vigilance. Messaoud Settati expliquait alors : « Nous n'avons pas attendu qu'il y ait eu l'attaque pour mettre en place un système de surveillance vidéo et un système intrusion. » Son vice-président Moha Oukarchane confiait : « On a des inquiétudes qu'on n'avait pas il y a dix-quinze ans. »

Le secrétaire Hassan Touzani pointait déjà le rôle des réseaux sociaux : « Sur les réseaux sociaux, les propos contre l'islam se généralisent. Surtout, ils se banalisent. » Cette banalisation, c'est exactement ce que dénonce aujourd'hui Settati après les menaces de mort.
La mosquée d'Agen a déjà été ciblée à plusieurs reprises. En 2020, une croix gammée avait été taguée sur sa façade. Après cet incident, dix-huit caméras de surveillance ont été installées. En mai 2022, de nouveaux tags (étoile, smiley) étaient apparus en peinture rouge. L'imam Mohamed Nayma évoquait alors une possible « dérive de l'extrémisme ». C'était la troisième fois que le lieu de culte subissait des dégradations.

La peur monte à l'approche de l'Aïd-el-Kébir
Le timing des menaces aggrave leur impact. L'Aïd-el-Kébir, l'une des fêtes les plus importantes de l'islam, approche. Dans son communiqué, Messaoud Settati exprime « une vive inquiétude au sein de la communauté musulmane de l'agglomération agenaise ». De nombreuses familles, dit-il, « expriment aujourd'hui leur peur et leur incompréhension face à cette escalade ».

Comment préparer une fête religieuse quand on reçoit des balles de fusil dans son courrier ? Comment emmener ses enfants à la mosquée quand des inconnus menacent de mort le président de l'association ? Ces questions, les jeunes musulmans d'Agen se les posent en ce moment. Sur les réseaux sociaux, certains appellent à la mobilisation, d'autres expriment leur colère, beaucoup partagent leur angoisse.
Réactions politiques et judiciaires : une condamnation unanime
Tous les élus font bloc
Face à ces menaces, la classe politique agenaise fait bloc. Le maire Laurent Bruneau, divers gauche élu en mars 2026, a annoncé qu'il poursuivrait son mandat « avec détermination et sang-froid ». Dans un communiqué commun avec la mosquée, il a déclaré : « Les menaces de mort envers les élus ne sont pas tolérables en démocratie. Le racisme, allant lui aussi jusqu'aux menaces de mort, dirigé vers une communauté quelle qu'elle soit, n'est pas acceptable. » Et d'ajouter, dans une formule qui a marqué les esprits : « Le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit. Notre ville est riche de sa diversité. Nous ne nous laisserons pas intimider. »

Le sénateur Michel Masset a interpellé les ministères de l'Intérieur et de la Justice, se disant inquiet par « la structuration et la précision » des menaces. Le préfet Bruno André a apporté « son soutien total » et rappelé « l'attachement de la République à la protection de ses citoyens ainsi qu'au respect de la liberté de culte ».
Enquête en cours pour identifier « Le Ragondin de Garonne »
Une enquête a été ouverte pour chacun des faits, selon les autorités. Le parquet d'Agen est saisi. Les enquêteurs cherchent à identifier « Le Ragondin de Garonne ». Est-ce un individu isolé, un groupuscule d'extrême droite, ou un troll en ligne passé à l'acte ? Pour l'instant, aucune piste n'est privilégiée.

La lettre adressée au maire révélait une certaine connaissance du terrain : l'auteur connaissait l'adresse exacte de la mosquée, le nom du président, et faisait référence à des débats locaux. Cela suggère soit un habitant de l'agglomération, soit quelqu'un qui a pris le temps de se renseigner minutieusement.
Islamophobie en France : un contexte national alarmant
Hausse de 75% des actes antimusulmans en 2025
Les menaces à Agen ne sont pas un phénomène isolé. Elles s'inscrivent dans une tendance nationale préoccupante. Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur publiés en juillet 2025, les actes antimusulmans ont bondi de 75% sur les cinq premiers mois de l'année : 145 faits recensés contre 83 sur la même période en 2024. Plus inquiétant encore, les atteintes aux personnes ont augmenté de 209% (99 faits contre 32 en 2024), représentant plus des deux tiers des actes antimusulmans.

Ces chiffres confirment une tendance observée par plusieurs associations, dont la Licra, qui lutte contre le racisme et l'antisémitisme depuis 1927. Dans son rapport d'activités 2018, l'organisation soulignait déjà l'importance de l'éducation et de l'accompagnement des victimes face à la montée des extrémismes.
L'onde de choc du meurtre dans le Gard
En avril 2025, le meurtre d'Aboubakar Cissé dans une mosquée du Gard avait provoqué une vive émotion à Agen. Ce drame avait rappelé que l'islamophobie pouvait avoir des conséquences mortelles. Un an plus tard, les menaces à la mosquée d'Agen ravivent ces souvenirs douloureux.
Pour les jeunes musulmans, cette actualité résonne particulièrement. Beaucoup suivent les comptes d'information sur TikTok et Instagram, où les vidéos sur l'islamophobie cumulent des millions de vues. Certains lycéens d'Agen ont confié à des médias locaux leur sentiment d'être ciblés, non pas en tant qu'individus, mais en tant que membres d'une communauté.
Comment les jeunes d'Agen vivent-ils ces menaces islamophobes ?
Sur les réseaux sociaux : colère et solidarité
Depuis l'annonce des menaces, les réactions fusent sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, des jeunes d'Agen partagent leur indignation. Certains appellent à un rassemblement devant la mosquée. D'autres, au contraire, expriment leur peur et leur sentiment d'insécurité.
Un étudiant agenais de 19 ans confie à La Dépêche : « On se sent visés. Pas seulement la mosquée, mais nous, les jeunes musulmans. Quand on voit ce genre de menaces, on se demande si on peut encore pratiquer notre religion tranquillement. » Une lycéenne de 17 ans ajoute : « Sur les réseaux, les commentaires islamophobes sont devenus normaux. Les gens disent n'importe quoi sans conséquences. Et maintenant, ça passe des mots aux actes. »
Des mécanismes de solidarité qui s'organisent
Face à cette montée de la haine, des initiatives de solidarité émergent. Des associations locales, comme la Maison de la jeunesse d'Agen, organisent des temps d'échange et de parole. Des collectifs antiracistes appellent à des contre-discours sur les réseaux sociaux.
Le maire Laurent Bruneau et le président de la mosquée Messaoud Settati ont publié un communiqué commun appelant à l'unité : « Notre ville est riche de sa diversité. Nous ne nous laisserons pas intimider. » Ce message de résistance est relayé par de nombreux jeunes sur Instagram et TikTok.
L'autocensure, une autre conséquence insidieuse
Mais la peur pousse aussi à l'autocensure. Plusieurs jeunes musulmans d'Agen confient, sous couvert d'anonymat, qu'ils hésitent désormais à porter des signes religieux visibles dans l'espace public. « Je ne porte plus le voile quand je vais au centre-ville », raconte une étudiante de 20 ans. « Pas par choix, mais par peur. »
Cette autocensure est l'une des conséquences les plus insidieuses de l'islamophobie. Elle ne se voit pas dans les statistiques, mais elle mine le quotidien de milliers de personnes. Comme le rappelle un rapport de l'ENAR (European Network Against Racism) sur l'impact de l'islamophobie sur les femmes musulmanes en France, les effets psychologiques de ces discriminations sont profonds et durables. Les femmes voilées subissent une double peine : elles sont à la fois les cibles des agresseurs et les oubliées des politiques publiques de lutte contre les discriminations.
Précédents islamophobes dans le Lot-et-Garonne et ailleurs
Une histoire de tensions locales
Le Lot-et-Garonne n'est pas un territoire épargné par les tensions identitaires. En 2020, la mosquée d'Agen avait déjà été taguée d'une croix gammée. En 2022, de nouveaux tags étaient apparus. À chaque fois, la communauté musulmane locale avait fait preuve de résilience, mais l'accumulation des incidents finit par user les nerfs.
D'autres villes françaises connaissent des situations similaires. À Magny-les-Hameaux, un projet de mosquée a déclenché des menaces et une campagne municipale tendue. Ces affaires montrent que la question de l'islamophobie dépasse largement le cadre local.
Le rôle des groupuscules d'extrême droite
Les enquêteurs cherchent à déterminer si « Le Ragondin de Garonne » est lié à un groupuscule d'extrême droite. La question est d'autant plus pertinente que la violence d'extrême droite est souvent sous-estimée en France. Des associations comme la Licra alertent régulièrement sur la banalisation des discours haineux, qui peuvent déboucher sur des actes violents.
Le sénateur Michel Masset s'est dit inquiet par « la structuration et la précision » des menaces reçues par le maire et la mosquée. Ces mots suggèrent que l'auteur n'est pas un simple déséquilibré, mais quelqu'un qui a planifié son action.
Un phénomène européen
L'islamophobie ne concerne pas que la France. Selon un rapport de l'OSCE sur la compréhension des crimes de haine anti-musulmans, les actes islamophobes augmentent dans toute l'Europe. Les recommandations de l'organisation incluent un meilleur signalement des incidents, une formation des forces de l'ordre et des campagnes de sensibilisation.
Le Collectif Contre l'Islamophobie en Europe (CCIE) a publié en 2024 un rapport détaillant la persistance des discriminations envers les musulmans sur le continent. Les femmes musulmanes, en particulier celles qui portent le voile, restent les premières cibles des agressions verbales et physiques.
Conclusion : un test pour les valeurs républicaines
Les menaces de mort à la mosquée d'Agen sont un test pour les valeurs républicaines. Liberté de culte, droit à la sécurité, rejet du racisme : ces principes sont mis à l'épreuve par des actes d'une violence symbolique et matérielle inouïe.
La réponse des autorités a été ferme et unanime. Le préfet, le maire, les élus de tous bords ont condamné ces actes. Une enquête est en cours. Mais au-delà des condamnations verbales, ce sont des mesures concrètes qui sont attendues : protection renforcée des lieux de culte, sanctions pénales exemplaires, éducation contre le racisme.
Pour les jeunes d'Agen, l'enjeu est clair : continuer à vivre ensemble dans une ville diverse, sans peur, sans haine. Comme le dit le communiqué commun du maire et de la mosquée : « Le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit. » Cette phrase, simple mais forte, devrait être le point de départ d'une mobilisation durable contre l'islamophobie, à Agen et partout en France.