Depuis le début de l'invasion russe à grande échelle en février 2022, environ 165 000 hectares de forêts ukrainiennes ont brûlé. Ce chiffre, avancé par l'Entreprise d'État des Forêts d'Ukraine, ne couvre que les surfaces consumées par le feu. Les dommages totaux - arbres abattus par les obus, sols contaminés, écosystèmes fragmentés - sont bien plus vastes.

Plusieurs chiffres, pas de contradiction
Un chiffre souvent cité ne raconte qu'une partie de l'histoire. L'Entreprise d'État des Forêts d'Ukraine comptabilise 165 000 hectares brûlés depuis février 2022, soit environ 1,6 % du fonds forestier national, estimé à 10,4 millions d'hectares. Mais une estimation universitaire suédoise, basée sur des images satellite, évalue à 240 000 hectares la surface forestière endommagée par la guerre dans le sud et l'est du pays d'ici 2024. Ce chiffre inclut les dégâts des tirs d'artillerie et des bombardements, pas seulement les incendies. Il est passé de 40 000 hectares en 2022 à 80 000 en 2023, puis a été multiplié par trois en 2024.
Une étude publiée en mars 2025 dans Nature Scientific Reports, utilisant les images satellites Sentinel-2, a détecté 51 661 hectares de perte forestière dans quatre régions clés pour la période 2020-2022. La perte annuelle a doublé après le début du conflit. Une autre recherche, publiée sur ScienceDirect, a quantifié 807,56 km² - soit environ 80 756 hectares - de déforestation lors des deux premières années de guerre.

Ces chiffres ne se contredisent pas. Ils mesurent des choses différentes : surfaces brûlées, dommages globaux, pertes détectées par satellite dans des zones précises. Aucun ne prétend être un décompte exhaustif du pays tout entier.
Une facture qui explose chaque semaine
Le bilan financier grimpe en continu. Les pertes environnementales totales dues aux incendies forestiers depuis l'invasion dépassent 1 billion de hryvnias ukrainiennes, soit environ 22 à 25 milliards d'euros. Et cette facture augmente d'environ 36,7 milliards de hryvnias chaque semaine. Les forêts détruites, rappelle l'Entreprise d'État des Forêts d'Ukraine, ne représentent pas qu'une perte écologique. Avant l'invasion, le bois de chauffage couvrait 50 % des besoins énergétiques du pays. Les forêts ukrainiennes sont donc une infrastructure critique, pas seulement des réserves naturelles.
La destruction des pins plantés dans le désert d'Oleshky, dans l'oblast de Kherson, pour prévenir l'érosion et la désertification, illustre un dommage particulièrement durable. Cette forêt artificielle a presque entièrement disparu dans les incendies de guerre. Il ne reste que des troncs noircis.
Les effets en cascade
La déforestation de guerre ne se limite pas à la surface brûlée. Elle déclenche une série de conséquences qui s'étendent bien au-delà des lignes de front. L'érosion des sols s'accélère, les glissements de terrain se multiplient, le cycle de l'eau est perturbé et la biodiversité perd ses habitats. Les arbres morts par les bombardements et les incendies deviennent eux-mêmes un risque d'incendie, alimentant un cercle vicieux. Certaines estimations avancent que l'Ukraine a perdu environ 20 % de sa surface forestière, avec 3 millions d'hectares de forêts affectés par la guerre.

La contamination des sols par les munitions non explosées aggrave le problème. Le déminage de toutes les terres forestières ukrainiennes prendra des décennies, selon les spécialistes. Tant que des mines et des obus enfouis parsèment les sols, la reforestation reste extrêmement difficile, voire dangereuse.
Déminage d'abord, plantation ensuite
La restauration des forêts ukrainiennes affronte un obstacle concret : il faut d'abord rendre les terres accessibles. Le déminage, processus lent et coûteux, conditionne toute la récupération écologique. Sans dégager les sols des munitions, aucune replantation à grande échelle n'est possible.
L'Ukraine a pourtant déjà démontré sa capacité de reforestation. En novembre 2025, l'Entreprise d'État des Forêts d'Ukraine a complété le composant d'un milliard d'arbres du programme présidentiel "Pays Vert", montrant une infrastructure nationale de plantation existante. Mais cette capacité est aujourd'hui perturbée par la guerre.
Vers une restauration internationale ?
L'Ukraine a développé une approche stratégique qui intègre la restauration forestière post-guerre avec l'adaptation climatique. Lors de la COP30, en novembre 2025, le pays a proposé à ses partenaires internationaux de rejoindre des projets de restauration forestière via l'initiative "Forest Friends for Ukraine", née du processus de Bonn sous l'égide de Forest Europe.
L'innovation pourrait jouer un rôle. En France, des chercheurs travaillent sur la dépollution des sols par les plantes, une technique applicable aux zones de guerre, qui pourrait aider à traiter les sols contaminés avant la reforestation. L'Ukraine s'est aussi engagée à s'aligner sur la réglementation européenne contre la déforestation, visant à stopper le bois illégal. Un régime de quotas zéro interdit les exportations de bois de la fin de 2026.
La comparaison avec d'autres pays en conflit offre un horizon, même lointain. L'Afghanistan, malgré des décennies de guerre, a gagné 427 000 hectares de forêts - un phénomène qui interroge les projections sur la capacité de récupération des écosystèmes en zones de conflit. Ces cas restent des exceptions, mais ils montrent que la reforestation n'est pas impossible même dans les contextes les plus difficiles.
Le financement reste la question ouverte. Les milliards de dollars nécessaires au déminage, à la dépollution des sols et à la replantation devront venir de sources internationales, car l'Ukraine concentre ses ressources sur la défense et les infrastructures critiques. Chaque hectare restauré dépendra autant de la fin des hostilités que de la volonté politique et financière de la communauté internationale.