L'information a frappé la communauté comme un coup de massue : Midgar Studio, le studio montpelliérain derrière Edge of Eternity et son successeur très attendu Edge of Memories, a été placé en liquidation judiciaire. Le drame ? Le jeu, fruit de cinq années de développement, était presque terminé. Cette décision, tombée de l'administrateur en charge du redressement judiciaire du groupe Nacon, laisse vingt-sept salariés sur le carreau et un projet prometteur suspendu à des décisions qui échappent désormais à ses créateurs. Comment un studio français ambitieux, porté par une communauté fidèle et un casting de légende, a-t-il pu sombrer si brutalement, à quelques encablures de la ligne d'arrivée ? Retour sur une tragédie annoncée qui dit long sur la fragilité du jeu vidéo français.

Edge of Memories touché au but : le studio Midgar liquidé en pleine dernière ligne droite
Le 8 mai 2026, lors du Nacon Connect, Edge of Memories avait été présenté en grande pompe. Les images tournaient, le système de combat en temps réel impressionnait, et la date de sortie, fin 2026, semblait tenir la route. Moins de deux mois plus tard, le studio qui portait ce projet depuis 2021 n'existe plus. La nouvelle, révélée par Gautoz d'Origami sur Bluesky, a glacé le sang des observateurs : l'administrateur judiciaire de Nacon a prononcé la liquidation de Midgar Studio, faute d'avoir trouvé un repreneur.
Une annonce brutale sur Bluesky : la fin d'un rêve montpelliérain
« Midgar Studio a été placé en liquidation hier par l'administrateur en charge du redressement judiciaire du groupe Nacon. La société montpelliéraine fermera sous peu. Leur prochain jeu Edge of Memories (en dev depuis cinq ans et prévu pour fin 2026) n'est plus entre leurs mains. » Ce message, posté sur Bluesky par le journaliste Gautoz, a mis fin à des semaines d'incertitude. Depuis l'annonce de la cessation de paiements de Nacon le 25 février 2026, le groupe cherchait activement une entité capable de racheter ses filiales. Pour Midgar, les recherches n'ont abouti à rien. Vingt-sept salariés apprennent donc la fermeture imminente de leur studio, alors même que Edge of Memories entrait, selon plusieurs sources proches du dossier, « dans la dernière ligne droite de son développement ». Le timing est d'une cruauté rare : le jeu était techniquement jouable, sa démo au Steam Next Fest de juin 2026 avait été accueillie favorablement, et le planning prévoyait une sortie dans les mois à venir. Nacon, de son côté, n'a pas communiqué sur l'avenir du titre.
Edge of Memories, un jeu au casting de légende : Mitsuda, Evans, Kazama
Pour comprendre l'ampleur du gâchis, il faut regarder ce que promettait Edge of Memories. Cet anime action-RPG, suite spirituelle d'Edge of Eternity, se déroule dans le monde d'Avaris, ravagé par une peste appelée la « Corrosion » qui transforme les êtres en monstres. Le joueur incarne Eline, une Chasseuse d'âmes, dans un système de combat en temps réel rapide, sur PS5, Xbox Series X/S et PC. Mais ce qui faisait vraiment lever les sourcils, c'était le casting réuni par le studio. Yasunori Mitsuda, le légendaire compositeur de Chrono Trigger et Xenogears, signait le thème final. Emi Evans, la voix des NieR, prêtait son chant à la bande-son. Raita Kazama, character designer de Xenoblade Chronicles X, dessinait les personnages. Sawako Natori, scénariste sur NieR, écrivait l'histoire. Pour un studio AA français, réunir ces noms relevait de l'exploit. C'était le projet le plus ambitieux jamais porté par Midgar, une vitrine du savoir-faire français dans le RPG.

Que va devenir le jeu ? Les scénarios possibles
L'avenir d'Edge of Memories est aujourd'hui un mystère. Nacon, qui détient les droits, n'a rien annoncé. Plusieurs options existent. La première : reprendre le développement en interne, en confiant la finalisation à un autre studio du groupe. Problème : les équipes de Nacon sont déjà en sous-effectif, et les autres filiales (Cyanide, Kylotonn) sont elles-mêmes en redressement judiciaire. La deuxième : publier le jeu en l'état, en le sortant tel quel, quitte à ce qu'il soit livré sans le polish final. La troisième : abandonner purement et simplement le projet, ce qui reviendrait à jeter cinq ans de travail et des centaines de milliers d'euros. La quatrième : vendre le jeu à un autre éditeur. Mais qui voudrait racheter un projet dont le studio d'origine vient d'être liquidé, sans garantie de qualité finale ? Chaque scénario est douloureux, et aucun ne rend justice au travail des développeurs.
De l'indépendance au rachat : l'ascension puis la dépendance de Midgar Studio
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter le fil. Midgar Studio n'a pas toujours été une filiale de Nacon. Fondé en 2008 par Jérémy Zeler-Maury, le studio a d'abord été un petit indépendant nîmois, porté par l'ambition et le soutien de sa communauté.
Edge of Eternity, un premier RPG français prometteur mais imparfait
En 2015, Midgar lance un Kickstarter pour financer Edge of Eternity, un RPG au tour par tour dans un univers fantasy. La campagne récolte 161 246 dollars auprès de 4 045 contributeurs. C'est un succès pour un petit studio français. Mais le développement va durer sept ans, bien plus que prévu. L'équipe passe de quatre à une quinzaine de développeurs, et le jeu sort finalement en juin 2021 sur PC. Les critiques sont mitigées : JV.com lui donne 14/20, saluant l'ambition et l'univers, mais pointant des problèmes techniques et un manque de polish lié au budget serré. Malgré tout, le jeu trouve son public et convainc Nacon, alors en pleine expansion, de racheter le studio.

Le rachat par Nacon en 2022 : une bouée ou une cage dorée ?
En février 2022, Nacon annonce l'acquisition de Midgar Studio. Pour le petit studio nîmois, c'est une bouée de sauvetage : la sécurité financière, la possibilité d'embaucher massivement, et l'accès à un réseau de distribution mondial. Le studio déménage à Montpellier à l'été 2022 et passe d'une quinzaine à une trentaine d'employés, avec l'ambition d'atteindre les quarante. Mais ce rachat est aussi une cage dorée. Midgar devient dépendant des décisions de son éditeur, lui-même lié à Bigben Interactive. Quand Nacon vacille, le studio n'a plus aucun levier. L'indépendance perdue, c'est la capacité à survivre qui s'envole.
De Nîmes à Montpellier : la croissance du studio et ses tensions
Le déménagement à Montpellier devait être un tremplin. Il s'est transformé en source de tensions. Selon les informations du journal local Midi Libre, le studio a connu cinq licenciements et huit départs volontaires en dix-huit mois. Plusieurs ex-salariés ont engagé des procédures aux prud'hommes, dénonçant des conditions de travail dégradées, un management toxique et l'absentéisme du fondateur. Une lettre ouverte avait été adressée à la direction en janvier 2024, sans grand effet. Le rêve d'un studio ambitieux et bienveillant se fissurait, bien avant que la liquidation ne vienne l'achever.
Nacon, le château de cartes : comment Bigben et la dette obligataire ont tout fait vaciller
Midgar n'est pas une exception. Son sort est lié à celui de Nacon, troisième éditeur français de jeux vidéo derrière Ubisoft et PulluP Entertainment. Et Nacon, c'est un château de cartes qui s'est écroulé en quelques mois.
La genèse de la crise : un emprunt de 43 millions d'euros que personne n'a pu rembourser
Tout commence avec Bigben Interactive, l'actionnaire majoritaire de Nacon. En 2025, Bigben n'a pas pu rembourser un emprunt obligataire d'environ 43 millions d'euros. Son pool bancaire a refusé de renégocier. Résultat : Nacon, qui dépendait de sa maison mère, se retrouve en cessation de paiements. Le 25 février 2026, l'éditeur annonce la nouvelle et sollicite l'ouverture d'un redressement judiciaire. Le tribunal de commerce de Lille ouvre la procédure le 2 mars. Les chiffres donnent le tournis : le chiffre d'affaires 2024/2025 est de 167,9 millions d'euros pour un résultat opérationnel de seulement 1,1 million. Le cours en Bourse s'est effondré de près de 90 % depuis son pic Covid. Nacon, c'est plus de 1 000 employés, 25 filiales et 16 studios de développement. Tout cela vacille.

Spiders sacrifié, Midgar abattu : la mécanique des liquidations en série
La première victime est Spiders, le studio parisien à l'origine de GreedFall et Steelrising. Le 29 avril 2026, Spiders est liquidé. Son dernier jeu, GreedFall 2, lancé en accès anticipé puis refondu, s'est vendu à moins de 100 000 exemplaires. Les 71 employés sont remerciés. Puis c'est au tour de Midgar, fin juin 2026. Entre-temps, Nacon Tech, la filiale de capture de mouvement basée à Castelnau-le-Lez, est également liquidée. La mécanique est implacable : l'administrateur judiciaire cherche des repreneurs pour chaque filiale, mais les acquéreurs ne se bousculent pas. Les studios français de taille moyenne, sans catalogue de licences solides, n'intéressent personne.
Les autres studios Nacon dans le viseur : Kylotonn, Cyanide, Big Bad Wolf
Et ce n'est pas fini. D'autres filiales de Nacon sont sous la menace. Kylotonn, spécialiste des jeux de rallye (TT Isle of Man, WRC), a déjà été placé en redressement judiciaire avec des licenciements à la clé. Big Bad Wolf, le studio derrière The Council et Cthulhu: The Cosmic Abyss, pourrait fermer ses portes dans les semaines à venir. Cyanide, connu pour Styx: Blades of Greed et les jeux de gestion, vient de sortir un titre qui n'a pas rencontré son public. Le groupe Nacon, qui comptait seize studios il y a encore un an, est en pleine implosion. Midgar n'est qu'une pièce d'un puzzle qui se désagrège.
27 emplois rayés d'un trait : les conditions de travail dénoncées chez Midgar Studio
Derrière les annonces officielles et les communiqués de presse, il y a des vies. Vingt-sept salariés, pour la plupart basés à Montpellier, se retrouvent au chômage. Et les témoignages qui remontent dressent un tableau bien plus sombre que ce que laissaient paraître les bandes-annonces.
Licenciements, départs volontaires, prud'hommes : la face cachée du studio
Les chiffres publiés par Midi Libre sont éloquents. Depuis le rachat par Nacon en 2022, le studio a connu cinq licenciements et huit départs volontaires en seulement dix-huit mois. Plusieurs ex-salariés ont engagé des procédures prud'homales. Les témoignages décrivent une ambiance délétère, un management toxique et une surcharge de travail chronique. Les développeurs, passionnés, se seraient épuisés à essayer de tenir les délais imposés par l'éditeur, tout en subissant une pression constante. Une lettre ouverte adressée à la direction en janvier 2024 dénonçait déjà ces conditions. Elle est restée sans réponse. Le studio était malade bien avant la liquidation.
Jérémy Zeler-Maury, fondateur et CTO de Nacon : le conflit d'intérêts au cœur du problème
Le cas de Jérémy Zeler-Maury, fondateur de Midgar Studio, est emblématique des tensions qui ont rongé la boîte. Depuis le rachat par Nacon en 2022, il occupe également le poste de directeur technique (CTO) du groupe Nacon. Il cumule donc les fonctions de CEO, directeur créatif et programmeur chez Midgar, tout en étant responsable de la stratégie technique de l'ensemble du groupe. Cette double casquette a créé des conflits d'intérêts évidents. Les employés dénoncent un absentéisme chronique : Zeler-Maury, accaparé par ses responsabilités chez Nacon, n'était que rarement présent dans les locaux montpelliérains. La direction du studio était laissée à des managers intermédiaires, sans autorité réelle, tandis que les décisions stratégiques étaient prises à distance, sans concertation.
Le rêve du développeur français brisé : témoignages et tristesse de la communauté
Sur Bluesky, sur les forums de JV.com et sur Reddit, la tristesse est palpable. Les joueurs qui suivaient Edge of Memories depuis ses premières annonces expriment leur colère contre Nacon et leur solidarité envers les développeurs. « C'est une tragédie pour le JV français », peut-on lire. « Ces gens ont bossé cinq ans pour que leur jeu soit tué à un mois de la fin. » La scène montpelliéraine du jeu vidéo, déjà fragilisée par d'autres fermetures, encaisse un nouveau coup dur. Derrière chaque licenciement, il y a un développeur talentueux, un artiste, un programmeur, qui doit retrouver un emploi dans un secteur en crise. Le rêve du développeur français, celui de créer des jeux ambitieux depuis son pays, s'éloigne un peu plus.
De Spiders à Midgar : le RPG AA français est-il en voie de disparition ?
Au-delà du cas particulier de Midgar et de Nacon, une question plus large se pose : le RPG de taille moyenne, ce fameux « AA » français, est-il en train de disparaître ? En quelques mois, deux studios spécialisés dans le genre ont été rayés de la carte.
GreedFall 2, Edge of Memories : les échecs commerciaux qui ont scellé leur sort
Spiders a été liquidé parce que GreedFall 2 s'est vendu à moins de 100 000 exemplaires. Midgar, lui, n'a même pas eu la chance de voir son jeu sortir. Mais il faut être honnête : même si Edge of Memories était presque terminé, son succès commercial n'était pas garanti. Le jeu s'adressait à un public de niche, celui des amateurs de RPG japonisants, mais fabriqué en France. Le budget, sans être celui d'un AAA, était conséquent pour un studio de cette taille. Dans un marché saturé, où les gros blockbusters écrasent tout, un AA français doit se battre pour exister. Les repreneurs potentiels, contactés par l'administrateur judiciaire, ont probablement fait le calcul : investir dans un projet risqué, sans garantie de retour, n'en valait pas la peine.

Le financement du jeu vidéo français : entre dépendance aux éditeurs et fragilité des studios
Le modèle économique du jeu vidéo français est structurellement fragile. Les studios indépendants, pour grandir, sont souvent rachetés par des éditeurs (Nacon, PulluP Entertainment, Ubisoft). Ces acquisitions leur donnent des moyens financiers et un accès au marché, mais elles les exposent aux fragilités de leur maison mère. Quand Nacon s'effondre, toutes ses filiales s'effondrent avec elle. Ce n'est pas un cas isolé : comme nous l'évoquions dans notre article sur Douze Dixièmes et PulluP, la restructuration chez PulluP menace également des studios français prometteurs. Les aides publiques (CNC, crédit d'impôt) existent, mais elles ne suffisent pas à protéger les studios quand l'éditeur fait naufrage. Le système est trop dépendant de la santé financière de quelques acteurs.
La communauté française peut-elle sauver ses studios ? Le paradoxe du soutien
Les joueurs français sont passionnés. Ils suivent les projets de leurs studios nationaux, les soutiennent sur les réseaux sociaux, et se mobilisent quand ils sont menacés. Pourtant, ce soutien ne se traduit pas toujours par des ventes suffisantes. GreedFall 2 s'est vendu à moins de 100 000 exemplaires. Edge of Eternity n'a pas été un carton commercial. Le paradoxe est cruel : on aime les jeux français, mais on ne les achète pas assez. Ou alors on les achète en soldes, à -90 %, ce qui ne rapporte rien aux développeurs. La communauté peut sauver un studio en précommandant, en parlant du jeu autour de soi, en acceptant de payer le prix fort pour un produit de qualité. Mais dans un marché mondialisé, où les joueurs ont l'embarras du choix, cet appel à la solidarité a ses limites.
Conclusion : après le cauchemar, une leçon pour tout l'écosystème
La liquidation de Midgar Studio n'est pas une fatalité. C'est le résultat d'une série de choix, de fragilités structurelles et d'un contexte économique défavorable. Mais elle doit servir de leçon.
Ce que perd le jeu vidéo français avec Midgar Studio
Avec Midgar, c'est un savoir-faire unique qui disparaît. Celui d'un studio capable de réunir Yasunori Mitsuda, Emi Evans et Raita Kazama sur un projet français. Celui d'une équipe qui osait faire du RPG japonisant depuis Montpellier, sans complexe. C'est aussi la diversité du paysage vidéoludique français qui s'appauvrit. Les AAA d'Ubisoft ne font pas tout. Les jeux AA, avec leur audace et leur personnalité, sont essentiels à la richesse du secteur. En perdant Midgar, on perd une voix, une couleur, une manière de raconter des histoires.
Une lumière au bout du tunnel ? Les chances de survie d'Edge of Memories
Malgré tout, un espoir subsiste. Edge of Memories existe, il est jouable, il est presque terminé. Si Nacon parvient à trouver un accord avec un autre éditeur, ou si le jeu est vendu à une tierce partie, il pourrait encore voir le jour. Des précédents existent : certains jeux ont été repris après la faillite de leur studio d'origine. Mais le temps presse. Les serveurs tournent, les licences logicielles coûtent de l'argent, et les développeurs qui connaissaient le projet sur le bout des doigts sont dispersés. Plus les semaines passent, plus les chances de voir Edge of Memories sortir un jour s'amenuisent.
Repenser le rêve : quelles leçons pour les prochains studios ?
La leçon est amère, mais nécessaire. Pour les prochains studios français, il faudra diversifier les sources de financement. Ne pas tout miser sur un rachat par un éditeur, aussi séduisant soit-il. Entretenir un lien fort avec sa communauté, via le financement participatif, l'accès anticipé, les démos. Mutualiser les risques entre plusieurs projets. Et surtout, garder le contrôle de son destin. L'indépendance a un prix, mais elle est aussi une protection. Les pouvoirs publics, de leur côté, doivent réfléchir à des mécanismes de soutien plus robustes, qui ne s'effondrent pas quand un éditeur fait faillite. Le rêve français du jeu vidéo ne doit pas mourir. Mais il doit se réinventer, en tirant les leçons de ce cauchemar.