L'Autorité nationale des jeux (ANJ) a présenté le 12 octobre son bilan 2025 et ses perspectives 2026 : dans cette note, elle estime à 1,3 milliard d'euros l'ensemble des mises sur la seule Coupe du monde 2026. Derrière la projection, une réalité que les associations d'addictologie connaissent bien : ce qu'une année de paris sportifs intensifs fait à un jeune joueur ne se mesure pas aux gains, mais à ce qu'il laisse derrière lui. Argent, sommeil, amis, rapport au sport, et parfois des idées noires.

L'engrenage se met en place en quelques semaines
Quentin a commencé au lycée, à 16 ans. "Je pouvais faire entre un et trois paris par semaine", raconte-t-il, 25 ans au moment de son témoignage à L'Étudiant. Il n'avait pas l'âge légal, mais l'obstacle était facile à contourner : des amis plus âgés récupéraient ses gains au bureau de tabac.
C'est cette précocité qui inquiète les spécialistes. "L'initiation se passe trop tôt, à un âge où on peut davantage développer une pratique addictive", souligne le sociologue Thomas Amadieu. En cause notamment, avance-t-il, un cerveau encore en construction, qui limite la capacité des jeunes à contrôler leur pratique. Selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), en 2022, 11,6 % des jeunes de 17 ans avaient parié au moins une fois dans l'année. Parmi eux, plus de 8 000 auraient des pratiques de jeu à risque, selon les chiffres cités par L'Étudiant. franceinfo avance un autre ordre de grandeur : un adolescent de 17 ans sur cinq a déjà joué dans l'année.
Et la bascule peut être rapide. "Ce qui est dangereux, c'est la rapidité avec laquelle l'addiction s'installe", prévient Quentin. "En l'espace de deux mois, on peut tout perdre", résume-t-il. Les mises montent par paliers : "On commence par deux euros, puis cinq, puis dix, puis 50." De son côté, Paul, 32 ans au moment de son témoignage pour actu.fr, a vécu le même glissement après avoir franchi la porte d'un bureau de tabac à 16 ans, alors qu'il était en seconde à Nantes. Un gain de 360 euros l'a décidé à continuer, raconte-t-il, "on entre vraiment dans le mythe de la chance du débutant".
L'argent : l'illusion d'un revenu, la certitude d'une perte
Le pari séduit parce qu'il promet autre chose qu'un loisir : un complément de revenu. Pour Georges Martinho, directeur du pôle recours distanciel de SOS Joueurs, la plupart ne cherchent pas le gros lot : ils se persuadent qu'un pari peut devenir un revenu régulier.
Les chiffres racontent l'inverse. En 2025, les mises sur les paris sportifs ont atteint 11,5 milliards d'euros en France, en hausse de 12 %, selon la note de l'ANJ. Quelque 3,65 millions de parieurs ont misé en moyenne 3 159 euros sur l'année, soit 25 % de plus qu'en 2020. Surtout, la différence entre leurs mises et leurs gains atteint 1,8 milliard d'euros. Autrement dit, la masse des parieurs perd collectivement ce que les opérateurs encaissent. "Le seul qui va systématiquement s'y retrouver, c'est l'opérateur", résume Georges Martinho.
Les données relayées par franceinfo sont sans appel : 1 % seulement des parieurs gagnent plus de 1 000 euros par an. L'illusion d'expertise fait le reste : pour le spécialiste de SOS Joueurs, aimer le football ne donne pas les bons pronostics, le sport restant imprévisible.

"À cet âge, l'argent est aussi abstrait, ce qui atténue le ressenti de la perte", explique la psychologue Frédérique Korzine. Jusqu'au jour où la perte devient très concrète. Quentin se souvient : "J'ai perdu 1 000 euros en début de mois. Il ne me restait plus que 300 euros pour le loyer, les courses et le reste." Il s'est alors demandé ce qu'il allait faire.
Le sport n'est plus un plaisir, il devient un support de jeu
C'est peut-être le dommage le moins visible : le match cesse d'être un spectacle. "On nous fait croire qu'on ne peut pas regarder le sport ou vivre le sport autrement qu'en jouant. [...] En fait, on est obligé de jouer si on veut être bien", raconte à franceinfo Nicolas, 27 ans, sorti de plusieurs années d'addiction.

Le rythme de vie s'y conforme. Quentin se remémore des journées entières construites autour d'un pari : se lever à 10 heures, miser 200 euros sur un match du soir, puis suivre les compositions toute la journée sans mettre le nez dehors. Paul décrit la même emprise : son téléphone toujours à portée de main, de jour comme de nuit.
Cette disponibilité permanente est au coeur du modèle. Une proposition de loi déposée à l'Assemblée nationale par le député Emmanuel Duplessy (Génération-s) et le groupe Écologiste et Social veut restreindre les supports publicitaires autorisés, interdire la promotion des paris sur les réseaux sociaux et par les influenceurs, et, selon BFMTV, bannir les spots pendant les compétitions, de cinq minutes avant le coup d'envoi à cinq minutes après.
Santé mentale et entourage : les "cinq D"
Georges Martinho résume les conséquences du jeu excessif par une formule : les "cinq D" - dettes, délits, dépendance, dépression et désocialisation. Les appels reçus par SOS Joueurs commencent souvent par un problème d'argent, mais l'argent n'est, dit-il, que la face visible du problème.
Le premier signal n'est pas financier, il est temporel : la place que le jeu occupe dans la journée. Puis vient le jeu de rattrapage : quand une personne commence à jouer pour se refaire, elle ne joue plus pour le plaisir mais pour effacer ses pertes, un signe d'alerte majeur, selon le spécialiste. Paul le raconte sans détour : conscient de son addiction, il n'a pas pu s'arrêter pour autant, jouant pour rattraper ses pertes, avec le sentiment d'un orgueil blessé, jusqu'à dilapider en quelques minutes des sommes considérables.
Le repli sur soi s'installe. Pour Frédérique Korzine, l'abandon progressif des activités et des loisirs habituels montre que le jeu a accaparé l'énergie psychique du joueur. Le mensonge suit : Quentin raconte avoir prétexté des courses ou de l'essence plutôt que d'avouer un pari. L'entourage en paie aussi le prix : une étude australienne citée par L'Étudiant suggère qu'un joueur problématique affecte plusieurs personnes de son entourage.
Et la détresse peut aller loin. "11 % des joueurs qui nous appellent ont des idées noires ou suicidaires", indique Georges Martinho. Un chiffre qui donne la mesure du problème de santé publique derrière les paris.
Repérer, parler, se faire aider
Les proches repèrent souvent le problème avant le joueur : près d'un tiers des appels reçus par SOS Joueurs viennent de parents, de conjoints ou d'amis. Mais les spécialistes déconseillent le reproche : pointer la faute renforce le repli sur soi, insiste Frédérique Korzine ; mieux vaut ouvrir un espace de discussion.
Le problème, c'est que la demande d'aide reste rare. Sur les quelque 600 000 joueurs excessifs estimés en France, moins de 2 % sollicitent un soutien. Paul assure avoir arrêté à 29 ans, après une dizaine d'années de jeu compulsif ; il avait notamment misé 2 800 euros sur le match de la montée du FC Nantes en Ligue 1. Le déclic est venu d'un appel. "J'ai appelé le numéro vert qui est affiché sur les sites en tout petit", se souvient-il. Un geste minuscule, dit-il, mais diablement important : il lui a permis de mettre des mots sur son addiction, puis de se soigner.
Plusieurs dispositifs existent : Joueurs Info Service (écoute gratuite et anonyme), SOS Joueurs (ligne d'écoute, tchat, groupes de parole, programme de soin) et les CSAPA (centres de soin, d'accompagnement et de prévention en addictologie), qui accueillent les jeunes et leurs familles partout en France. "L'addiction aux jeux concerne beaucoup de gens. Le joueur n'est pas seul", rappelle Georges Martinho.
Un modèle sous pression
Reste la question de fond : peut-on continuer à vanter un "loisir" dont l'économie repose sur la perte des joueurs ? L'ANJ elle-même constate une intensification des pratiques. Sa note, relayée par So Foot, souligne que les parieurs aux comportements jugés "excessifs" se concentrent sur des championnats de seconde zone (Arabie saoudite, Australie, Brésil, Japon), où ils pèsent jusqu'à 80 % des mises. Le débat sur la publicité touche donc autant à la responsabilité des opérateurs qu'à la protection des plus jeunes.
Du côté des opérateurs, la ligne est connue : le pari est un loisir légal et régulé, et certains affirment investir dans la prévention. Parions Sport (FDJ) affirme consacrer une partie de son budget média à des messages de prévention et diffuse un spot dédié, rapporte Ouest-France. Un argument que les associations jugent insuffisant face à l'intensité du marketing. Addictions France, elle, dénonce l'échec de l'autorégulation et appelle à durcir l'encadrement des stratégies promotionnelles.
Quentin, lui, sensibilise à son tour ses proches aux risques des jeux d'argent depuis qu'il connaît "l'envers du décor". Nicolas, de son côté, résume le piège : "en fait, on est obligé de jouer si on veut être bien".