En moins de deux ans, douze pays africains ont appliqué ou proposé de fortes hausses de fiscalité des jeux d'argent, selon un panorama de Focus Gaming News publié en février 2026 : retenue à la source sur les gains, taxe sur les mises, prélèvement sur le produit brut des jeux (GGR). Le Nigeria a ouvert le feu le 1er janvier 2025, la Gambie porte désormais le taux le plus élevé du continent à 50 % sur les gains, le Zimbabwe a fait passer la taxe des opérateurs de 3 % à 20 % du GGR le 1er janvier 2026. L'objectif affiché est presque toujours double : alimenter les caisses publiques et endiguer une pratique qui explose, en particulier chez les jeunes.

Sur le premier volet, les chiffres existent. Sur le second, ils manquent. C'est là que se joue le vrai compromis imposé aux États.
Une vague datée, des mécanismes très différents
Les mesures ne se ressemblent pas, et cela compte pour comprendre qui paie réellement.
- Nigeria (1er janvier 2025) : retenue de 5 % sur les gains des résidents, 15 % pour les non-résidents, plus une excise de 5 % sur les services télécom et jeux.
- Kenya (Finance Act 2025, en vigueur le 1er juillet 2025) : l'excise sur les mises passe de 15 % à 5 %, la retenue sur les gains de 20 % à 5 % - mais elle s'applique désormais à tous les dépôts et tous les retraits, y compris l'argent qui ne se transforme jamais en pari.
- Éthiopie (1er juillet 2025) : retenue portée de 15 % à 20 à 25 %.
- Sénégal (loi n° 17/2025, 1er novembre 2025) : prélèvement de 20 % sur tous les gains réglementés, retenu à la source par les opérateurs.
- Zambie (15 octobre 2025) : excise de 10 % sur les mises.
- Malawi (31 décembre 2025) : retenue de 10 % à 15 %, abattements supprimés.
- Gambie (1er janvier 2026) : gains taxés à 50 %, contre 40 % auparavant.
- Togo (1er janvier 2026) : 5 % sur les gains au-delà de 500 000 FCFA.
- Afrique du Sud : un projet de taxe nationale de 20 % sur le GGR en ligne, présenté le 25 novembre 2025, reste un texte en consultation, non promulgué à ce jour.
Au Sénégal, la mesure a été présentée au public comme une contribution citoyenne au développement national. La LONASE, elle, expliquait la mécanique sans détour : sur un gain de 10 000 francs, l'État prélève 2 000 francs.
Le Kenya, laboratoire du paradoxe fiscal
Le Kenya est le cas le plus parlant, parce qu'il réunit des données publiques vérifiables et une réforme contre-intuitive.
Sur l'exercice 2024/2025, l'autorité fiscale kenyane (KRA) a annoncé une croissance de 116,2 % des recettes d'excise sur les paris, pour 6,64 milliards de shillings collectés dans le secteur. Ce chiffre, à lui seul, valide la thèse des recettes : le secteur est devenu une manne fiscale réelle, pas une promesse de budget.

Vient ensuite le mécanisme. En abaissant les taux en 2025, le Kenya n'a pas allégé la charge globale : il l'a déplacée. En taxant les dépôts dans les portefeuilles de paris et les retraits - et plus seulement les sommes effectivement mises en jeu -, l'assiette s'élargit. Plusieurs titres spécialisés résument la situation en une formule : les taxes sur les paris devraient plus que doubler malgré la baisse des taux. Un régulateur prépare par ailleurs un suivi des transactions en temps réel.
La leçon est simple : lorsque les taux baissent et que les recettes montent, c'est que la variable cachée est l'assiette. Le Kenya n'a pas mené une politique de réduction du jeu ; il a mené une politique de recouvrement plus fine.
L'argument santé, invoqué mais non mesuré
Le problème de fond n'est pas qu'un État taxe. C'est que l'arsenal consulté ne contient ni texte ni donnée établissant que ces prélèvements réduisent la consommation de jeux ou la prévalence du jeu problématique. Il faut être précis sur ce que cela signifie : ce n'est pas la preuve que ces taxes sont inefficaces, c'est l'absence de démonstration de leur efficacité sanitaire - une distinction décisive, parce que c'est l'argument que les gouvernements mobilisent pour légitimer la mesure.
À l'inverse, la gravité du problème, elle, est documentée. Une étude publiée dans Frontiers in Public Health en 2018 portant sur 3 879 jeunes de 17 à 35 ans dans six pays d'Afrique subsaharienne indiquait que 54 % des jeunes avaient pratiqué une forme de jeu, avec un sommet au Kenya à 76 %. En Éthiopie, 73 % d'adolescents du secondaire déclaraient avoir joué, dont 37 % à risque de jeu problématique sévère. Ces chiffres datent de près de dix ans et mesurent une pratique, pas l'effet d'une politique fiscale - mais ils rappellent à quoi servent, en théorie, ces recettes.
L'enjeu de santé est réel ; reste à savoir si la fiscalité est l'instrument qui le traite.
Ce que pèse réellement la taxe sur le joueur
La même étude de 2018 apporte un élément que peu de discours budgétaires assument : en Afrique du Sud, la prévalence des problèmes de jeu s'élevait à 7 % dans les ménages pauvres contre 3 % dans les ménages aisés. La pratique du jeu, et donc l'exposition au prélèvement, est d'abord une affaire de populations modestes.
C'est ce qui donne au débat sa charge politique. Une taxe sur les mises ou une retenue sur les gains fonctionne comme un impôt régressif : elle frappe proportionnellement davantage celui qui joue peu mais souvent, ou celui pour qui 1 000 francs de mise représente une part réelle du budget. Les réactions l'ont montré : manifestations de parieurs au Sénégal après l'entrée en vigueur de la loi n° 17/2025, recours en justice déposés en Zambie contre l'excise de 10 %. Les parieurs ne contestent pas l'existence de l'impôt, mais son effet immédiat sur ce qu'ils touchent.
Le risque documenté : le report vers l'informel
La deuxième inconnue fiscale est la fuite. Le marché africain des paris sportifs et des casinos en ligne aurait généré 23 milliards de dollars de chiffre d'affaires brut en 2025, en hausse de 15 %, selon Le360 Afrique, avec 77 % du marché relevant du secteur non régulé. Autrement dit, la base sur laquelle les États prélèvent est déjà minoritaire.
À ce chiffre s'ajoutent des signaux concrets de rétraction opérationnelle. Au Mali, plusieurs opérateurs - PremierBet, 1xBet, BET223 - ont annoncé la fermeture de leurs activités en juillet 2026, invoquant la nouvelle taxe sur les gains des parieurs. En Zambie, les opérateurs attaquent la mesure devant les tribunaux en arguant qu'elle pousse les clients vers le hors-ligne ou l'étranger. En RDC, le ministère des Finances publiait en mars 2026 un communiqué rappelant leurs obligations fiscales aux opérateurs et sommant ceux sans agrément de se régulariser.
C'est le scénario le plus inconfortable pour un ministère : le joueur ne disparaît pas, il change de canal. La taxe cesse d'être prélevée, l'addiction reste, et l'État perd à la fois la recette et le contrôle.
Qui paie la prévention ?
Reste la question que pose tout argument de santé publique : que deviennent les recettes ?
Aucun des textes et des chiffres consultés ne montre qu'un État africain ait affecté explicitement les recettes de la fiscalité des jeux à des soins, à l'écranage, à la prévention ou à la recherche sur le jeu problématique. Le seul volet "social" identifié est une contribution solidaire marocaine de 2 % sur les gains, affectée à des programmes sociaux généraux - aides aux familles à faibles revenus, éducation, développement rural -, sans lien direct avec l'addiction.
Cette absence n'est pas une preuve qu'aucune affectation n'existe nulle part. Elle indique que, dans les documents disponibles, la chaîne "taxer pour soigner" n'est pas tracée. Le paradoxe est complet : un gouvernement justifie une mesure par la protection des joueurs, encaisse, et ne rattache pas l'argent à la protection des joueurs.
Le compromis réel des États
Le vrai choix pour les États africains n'est donc pas entre "taxer plus" et "taxer moins". Il est à trois dimensions.
D'abord, les recettes sont démontrées : le Kenya à +116,2 %, les taux record de la Gambie et du Zimbabwe, la projection sud-africaine qui ferait passer les recettes d'environ 4,8 milliards à près de 10 milliards de rands par an. Ensuite, la maîtrise de la demande n'est démontrée nulle part dans les textes consultés. Enfin, le report vers l'informel est documenté, chiffré à 77 % du marché et confirmé par des fermetures d'opérateurs.
Une politique qui produit sûrement de l'argent ne produit pas de preuve sanitaire et fragilise sa propre base fiscale en repoussant l'activité hors de son champ. Tant que les États traiteront l'addiction comme un argument de présentation plutôt que comme une destination budgétaire, le débat restera posé à l'envers : on discutera du taux, quand c'est l'affectation des recettes qui décidera si la mesure tient sa promesse.