Dans un entretien accordé au Monde, le chercheur va-t-il trop loin en décrivant la neutralité carbone en 2050 comme "presque impossible" ? Ses chiffres tiennent, ses conclusions aussi, mais elles ne disent pas tout.

Une thèse en quatre matériaux
Vaclav Smil, Canadien d'origine tchèque, professeur émérite à l'université du Manitoba, publie Comment nourrir le monde (Arpa, 320 pages, 22,90 euros). Dans l'entretien qu'il donne au Monde à cette occasion, il résume sa position en une phrase : "Tout ce que nous faisons d'important dans le monde moderne dépend des combustibles fossiles."
Son raisonnement ne porte pas d'abord sur les lampadaires ou sur les usages les plus visibles de l'électricité. Il porte sur ce qu'il appelle les fondements matériels de la civilisation : le béton, l'acier, le plastique et l'ammoniac, qui fournit les engrais azotés et nourrit huit milliards de personnes. Ce sont les "quatre piliers" qu'il a popularisés dans How the World Really Works, et que des commentateurs reprennent comme colonne vertébrale de sa pensée.

Deux chiffres structurent son argument. D'abord le présent : "On extrait aujourd'hui 10 milliards de tonnes de carbone par an". Vingt-cinq ans de discours de décarbonation n'ont pas réduit la combustion fossile. Ensuite, l'écart à combler : décarboner ces quatre piliers supposerait de l'hydrogène vert, et donc de passer de 1 million de tonnes produites aujourd'hui à 200 millions de tonnes dans les vingt-cinq prochaines années, "ce qui est physiquement impossible".
Le transport international prolonge le même argument : aucun porte-conteneur n'est électrique, car "les batteries à elles seules pèseraient autant que la moitié des navires" ; l'avion, lui, brûle du kérosène.
Ce que Smil concède lui-même
C'est ce détail qui rend son propos plus nuancé que sa réputation de pourfendeur ne le laisse attendre. Smil admet une distinction nette : il y a un côté "facile" à la décarbonation, celui où l'électricité remplace le fossile sans difficulté - cuisiner, éclairer les maisons. Sa thèse ne nie pas cette transition. Elle dit qu'elle ne suffit pas, parce qu'elle ne touche pas les processus industriels qu'il juge non électrifiables à grande échelle.
Autrement dit, le débat ne se résume pas à une "transition : oui ou non". Il porte sur les secteurs à décarboner, la vitesse à laquelle ils peuvent l'être et l'énergie de substitution à trouver.
Le point de départ n'est pas discuté
Sur le constat de départ, personne ne conteste Smil - mais les chiffres qui l'illustrent ne sont pas interchangeables. Le SDES indique que les énergies fossiles couvraient 81 % du mix énergétique primaire mondial en 2023. Enerdata, de son côté, chiffre à environ 80 % la part des fossiles dans la consommation du G20, un sous-ensemble du monde et non le monde entier. Les deux mesures - part du mix primaire mondial et part de la consommation d'un groupe de pays - convergent sur l'ordre de grandeur, pas sur la même portée.
La divergence entre les acteurs du débat porte donc sur la pente à venir, pas sur le niveau actuel.
Ce que dit un major pétrolier
L'Energy Outlook 2050 de TotalEnergies - en réalité l'édition 2025, à horizon 2050 - offre une contre-vue située entre l'urgence des scénarios net zéro et le "presque impossible" de Smil. Trois trajectoires à 2050 :
- Trends, la continuité des politiques actuelles : 60 % d'énergies fossiles dans l'énergie primaire en 2050, avec un réchauffement estimé entre +2,6 et +2,8 °C d'ici 2100.
- Momentum : 56 %, +2,2 à +2,4 °C, l'OCDE s'approchant de la neutralité en 2050 et la Chine en 2060.
- Rupture, un scénario normatif qui part du point d'arrivée nécessaire en 2050 pour contenir la hausse des températures en dessous de 2 °C, conformément à l'Accord de Paris : 38 %, +1,7 à +1,9 °C, conditionné à une coopération internationale que le rapport lui-même décrit comme "aujourd'hui hors de portée" dans le contexte des rivalités géopolitiques.

Autrement dit, même le scénario le plus exigeant de cette maison - Rupture, conçu pour rester sous les 2 °C - laisse 38 % de fossiles en 2050. C'est une donnée de l'exercice de prospective d'un major pétrolier, pas une mesure de l'état du monde ; cela dit, elle situe la position de son auteur. TotalEnergies rappelle aussi que 4,6 milliards de personnes disposent d'un accès à l'énergie insuffisant - donnée qu'elle emprunte à Vaclav Smil lui-même (Energy and Civilization, 2019). Le paradoxe est éclairant : l'industrie cite Smil pour justifier l'argument de l'accès, tout en gardant le gaz comme énergie de transition. L'intérêt de TotalEnergies est ici explicite. Le retraite de TotalEnergies de l'éolien américain pour un accord gazier illustre la même cohérence stratégique.
Le mouvement réel des renouvelables
Face à ce tableau, la dynamique des technologies propres est mesurable et récente. Selon l'IRENA, 692 GW de capacités renouvelables ont été ajoutés dans le monde en 2025, portant le total installé à 5 149 GW ; le solaire a représenté 75 % de ces ajouts, soit 511 GW. C'est un record annuel, pas une projection.
À l'AIE, Fatih Birol a publié sur X, le 6 juin 2024, que l'investissement mondial dans les réseaux et les renouvelables avait dépassé, pour la première fois, l'ensemble des dépenses fossiles. En mai 2021, il décrivait une trajectoire net zéro où le solaire devient la première source d'énergie mondiale et les renouvelables couvrent près de 90 % de l'électricité en 2050.
Fatih Birol, directeur exécutif de l'AIE, sur X :
Ces messages sont des positions institutionnelles, pas des publications scientifiques, et leurs dates comptent : 2021 et 2024. Ils n'invalident pas pour autant le constat de Smil, parce qu'ils parlent surtout d'électricité - un secteur que le chercheur range lui-même du côté "facile". L'électricité ne représente qu'environ 20 % de la consommation finale d'énergie dans le monde. Remplacer la production d'électricité au charbon est indispensable ; ce n'est pas décarboner l'acier ou l'ammoniac.
Ce qui reste debout après la confrontation
Deux lectures se séparent ici, et il faut les distinguer.
Les faits : les fossiles dominent encore le mix mondial ; les renouvelables progressent à un rythme record ; les trois scénarios de TotalEnergies - y compris Rupture, le plus volontariste des trois - conservent une part fossile en 2050.
L'interprétation : Smil en tire que la neutralité carbone mondiale en 2050 est "presque impossible". C'est un jugement sur les vitesses industrielles - capacité à produire 200 millions de tonnes d'hydrogène vert, à renouveler un parc mondial de véhicules, de chaudières, d'avions et de navires -, pas une mesure. À l'inverse, la trajectoire net zéro de l'AIE mise sur l'accélération des technologies bas carbone, ce qui est une hypothèse de trajectoire, non une garantie.
Le point fort de Smil reste le suivant : il oblige à compter les infrastructures plutôt que les annonces. Le point faible de ses adversaires est de répondre souvent par des parts de marché d'électricité, qui ne rendent pas compte des matériaux. Les aides françaises à la décarbonation de l'industrie montrent d'ailleurs que le dossier industriel est traité comme un problème à part, avec ses propres retards.
Reste une question que Smil pose mieux qu'il ne la résout : la transition ne se juge pas au nombre de gigawatts installés, mais au temps qu'il faut pour changer la composition physique du monde. Personne, dans le débat, ne prétend aujourd'hui que c'est rapide.