Au 1er novembre, le prix repère du gaz passera à 194,90 euros TTC le mégawattheure, contre 182,88 euros en octobre, soit une hausse de 6,6 % en un mois. Pour un contrat indexé, cela représente environ 12 euros de plus sur la seule facture de novembre, calcule la Commission de régulation de l'énergie ; sur l'année, un foyer chauffé au gaz pourrait payer quelque 135 euros de plus qu'en 2025. Dans le baromètre "Priorités françaises" de L'ObSoCo et du CEVIPOF, la vague de rentrée plaçait le coût de la vie en tête des préoccupations, cité par 45 % des personnes interrogées, un niveau record, tandis que l'environnement retombait à 10 %, contre 23 % en juin.

Lu vite, le contraste donne une conclusion simple : les Français auraient rangé le climat au vestiaire dès que la facture s'alourdit. Les enquêtes de 2026 disent quelque chose de plus intéressant, et de plus inconfortable pour tout le monde. La demande écologique n'a pas disparu, elle est devenue conditionnelle : elle tient si elle protège le portefeuille, la santé et les plus modestes, et elle décroche dès qu'elle ressemble à une taxe supplémentaire. Ce n'est pas un rejet, c'est un ordre de priorité. Et cet ordre va être mis à l'épreuve par un dispositif très concret : le deuxième marché carbone européen, qui doit faire payer le CO2 des carburants et du chauffage fossile à partir de 2028.
45 % contre 10 % : ce que mesure vraiment ce baromètre
La force de "Priorités françaises" tient à sa méthode. Comme les enquêtes internationales sur le "problème le plus important", le baromètre pose une question ouverte, sans liste ni suggestion : "Quel est selon vous le problème le plus important auquel le pays est confronté aujourd'hui ?" Environ 2 000 personnes sont interrogées à chaque vague trimestrielle, et les réponses codées en 27 domaines. On ne mesure donc pas l'opinion des gens sur l'écologie, mais ce qui leur vient spontanément à l'esprit quand on leur demande ce qui ne va pas.
Cette méthode produit une hiérarchie mouvante. En juin, après la canicule, l'environnement était monté à 23 %, un niveau inédit en quinze ans de mesure, tiré par l'expérience directe de la chaleur, notamment chez les 65-75 ans, les urbains, les catégories aisées et les sympathisants de gauche. À la rentrée, la canicule sort du souvenir immédiat et l'environnement redescend à 10 %. Les auteurs du baromètre en tirent une formule : les préoccupations environnementales "redeviennent dépendantes de l'expérience immédiate". Le climat compte quand il fait 40 degrés ; il passe au second plan quand arrive la facture de gaz.
Le même instrument révèle un gradient social net : 58 % des personnes sans patrimoine citent le coût de la vie, contre 33 % de celles qui détiennent plus de 300 000 euros. Dans la catégorie "inflation et pouvoir d'achat", les mentions de l'essence et du carburant sont passées de 11 % à 24 % en un trimestre. Autrement dit : la contrainte budgétaire n'est pas un décor, c'est le filtre à travers lequel tout le reste est lu. Une enquête d'opinion mesure une saillance, pas une conviction intime ; mais en démocratie, la saillance gouverne.
Une écologie jugée sur ses services, pas sur ses coûts
Le second gisement d'enquêtes complète le premier et en corrige la lecture. Le sondage Ifop réalisé pour le Réseau Action Climat et le Secours Catholique-Caritas France, publié le 15 janvier 2026 à deux mois des municipales, trouve 63 % de Français "gênés" à l'idée de voter pour un candidat qui reviendrait sur les mesures de transition déjà engagées dans leur commune. Le chiffre monte à 72 % dans les villes de plus de 100 000 habitants, et il est presque identique dans les quartiers populaires, à 64 %. Difficile d'y voir une écologie de privilégiés.
Le reste du sondage indique pourquoi. Ce que les personnes interrogées associent aux politiques de transition, ce sont d'abord des services : la rénovation des logements et la végétalisation renvoient à la qualité de vie, les cantines et la lutte contre la pollution de l'air à la santé. 58 % voient un bénéfice financier personnel dans des repas plus locaux à la cantine scolaire, 55 % dans le développement des transports en commun ; 68 % soutiennent la priorité donnée aux plus démunis dans les politiques locales de lutte contre les pollutions, et 87 % sont favorables à des tarifs sociaux pour ces mêmes repas.
Ce sondage a une limite qu'il faut dire : il est commandité par une organisation militante et ses questions sont cadrées autour des bénéfices perçus. Les 63 % ne prouvent pas que la transition serait plébiscitée si on en présentait le coût. Mais la structure des réponses est cohérente avec le reste : l'écologie passe quand elle est présentée comme une amélioration du quotidien, elle bloque quand elle est présentée comme une contribution.
Une enquête Ipsos BVA menée dans huit pays européens, relayée en France par un courtier en crédit et donc à manier avec prudence, va dans le même sens : 51 % des Européens placent "un prix de l'énergie raisonnable pour les consommateurs" parmi les objectifs prioritaires, devant l'indépendance énergétique (42 %). Mais 57 % préfèrent une sortie progressive du pétrole et du gaz au profit de l'électrique plutôt qu'une simple diversification des fournisseurs, et 63 % se disent favorables au remplacement des fossiles par l'électricité dans les dix ans. La demande n'est pas "moins de transition" : c'est une transition qui protège des chocs fossiles. Le problème, c'est que les deux moitiés de cette demande se contredisent à court terme.
Le chauffage, là où le compromis se règle
Le cas du chauffage montre l'ampleur du piège. Au 1er novembre, le gaz revient à environ 0,1576 euro TTC le kilowattheure, contre 0,2001 euro pour le tarif réglementé de l'électricité en option base : un écart d'environ 21 % en faveur du gaz. La solution la plus compatible avec la décarbonation française - un mix électrique largement nucléaire - reste donc la plus chère au kilowattheure pour un ménage.
Sauf que le kilowattheure n'est pas la facture. Une pompe à chaleur restitue plusieurs kilowattheures de chaleur pour un kilowattheure d'électricité consommé, ce qui peut la rendre compétitive face au gaz, à condition d'un logement correctement isolé et d'un investissement initial important, que les aides réduisent sans l'annuler. À l'inverse, une chaudière récente et bien réglée dans une maison isolée peut rester le choix rationnel. Les économies les plus sûres passent souvent avant le changement d'énergie : isolation, programmation, température abaissée. Tout discours qui promet une bascule indolore se heurte à cette arithmétique.
Il faut y ajouter un effet mécanique rarement souligné : la hausse des prix de l'énergie rapporte aussi de l'argent public. Sur les 133 euros de hausse annuelle calculés par un comparateur pour un logement chauffé au gaz, environ 41 euros correspondent à de la TVA, soit plus de 160 millions d'euros encaissés par l'État. Ce n'est pas un scandale - la TVA s'applique à tous les produits - mais cela rappelle que l'État est partie prenante au prix, pas seulement arbitre.
2028 : quand le carbone arrive sur les carburants et le chauffage
Le vrai test s'appelle SEQE-UE 2. Ce deuxième marché européen du carbone, adopté en 2023, doit démarrer en 2028 selon la page officielle du ministère de la Transition écologique - d'autres présentations du dispositif évoquent 2027, le calendrier ayant fait l'objet de discussions sur un report. Il couvre les émissions de CO2 des énergies fossiles utilisées dans le transport routier, le bâtiment, la construction et la petite industrie.
La mécanique est décisive pour comprendre ce qui attend les ménages. Contrairement au marché historique, qui vise les installations industrielles, le SEQE-2 est un système "amont" : les entités réglementées sont les metteurs à la consommation de produits pétroliers et les fournisseurs de gaz et de charbon redevables des accises. Pas de seuil minimal : tous les metteurs à la consommation et tous les fournisseurs de produits énergétiques sont concernés. Ces entreprises doivent mesurer et déclarer les émissions liées à leurs ventes, puis restituer des quotas équivalents. Elles devraient répercuter le coût sur le prix de vente, à la pompe et sur la facture de gaz. Un point essentiel : le périmètre n'inclut pas l'électricité.
Le dispositif est déjà en marche administrativement. Les plans de surveillance devaient être déposés avant le 31 décembre 2025, la deuxième déclaration annuelle d'émissions avant le 30 avril 2026, avec vérification par un organisme agréé, et les comptes au registre ont été ouverts dans le courant de 2026. Autrement dit, l'infrastructure tourne, mais le prix, lui, n'est pas encore visible dans les portefeuilles.
C'est là que se situe le problème politique. Un prix du carbone appliqué en amont est invisible comme tel et impossible à contester autrement qu'en bloc : le consommateur ne voit pas une taxe, il voit son plein et sa chaudière coûter plus cher. Le débat public de 2028 portera moins sur la tonne de CO2 que sur la question "pourquoi je paie plus ?", à laquelle il faudra une réponse lisible.
Qui paie, et qui reçoit
Le SEQE-2 pose deux questions économiques classiques.
La première est celle de la répartition. Un prix uniforme sur les combustibles fossiles pèse proportionnellement plus lourd sur les ménages modestes, ruraux, mal logés et chauffés au fioul ou au gaz, qui n'ont ni la trésorerie ni la liberté de changer d'équipement à court terme. L'essentiel du prix à la pompe est déjà composé de taxes ; ajouter un étage supplémentaire sans redistribution serait régressif, et le pays l'a appris en 2018.
La seconde est celle de l'usage des recettes. Une part doit financer, au niveau européen, un fonds social pour le climat destiné aux ménages vulnérables et aux petites entreprises, et l'État français doit percevoir de son côté des recettes d'enchères. Tout dépendra de ce qu'on en fait : chèque uniforme, aide à la rénovation ciblée, baisse d'autres prélèvements, ou absorption dans le budget général. Chaque choix a un coût d'opportunité. Un chèque large protège les ménages mais dilue le signal prix ; une aide à la rénovation le préserve mais met des années à produire ses effets ; une baisse d'autres impôts rend le dispositif plus acceptable mais réduit la marge budgétaire. Il n'existe pas d'option qui soit à la fois indolore, efficace et rapide.
Face à cela, l'argument classique des économistes tient en une phrase : le prix du carbone est le moyen le moins coûteux de réduire les émissions, parce qu'il laisse chacun choisir comment s'adapter, là où les normes et les interdictions imposent une solution unique, souvent plus chère et parfois plus injuste. Le contre-argument est tout aussi solide : un signal prix suppose que ceux qui le reçoivent puissent y répondre, ce qui n'est pas le cas d'un locataire en passoire thermique. Et l'expérience des dix dernières années suggère qu'une taxe dont le produit disparaît dans le budget consolidé ne survit pas politiquement.
Reste une option souvent oubliée : ne rien faire coûte aussi. Les 92 % d'Européens qui anticipent de nouvelles crises pétrolières ou gazières, dans l'enquête Ipsos BVA, ne se trompent probablement pas. Geler les prix protège un hiver et aggrave la dépendance au suivant.
La rue réclame le gel des prix
La mobilisation du 17 octobre contre la vie chère a réuni, selon le ministère de l'Intérieur, 550 000 personnes, et environ 800 000 selon les organisateurs - des chiffres relayés par des comptes d'actualité et à recevoir comme tels. Les revendications portaient sur la baisse des prix des carburants, le gel des tarifs du gaz et de l'électricité, la hausse des salaires. Des heurts et des dégradations ont été signalés dans plusieurs villes.
Il faut se garder de réduire ce mouvement à l'énergie : le logement, les salaires et les moyens de l'éducation y occupent une place au moins aussi grande, et Le Grand Continent s'interrogeait explicitement, le 20 octobre, sur la pertinence d'expliquer ces mobilisations par le seul prix du gaz. Mais la composante énergétique des revendications est claire, et elle est l'exact contraire de ce que prépare 2028 : on demande le gel d'un prix que le marché carbone a vocation à faire monter. Emmanuel Macron a d'ailleurs écarté, selon des comptes rendus de presse, une aide immédiate à la pompe.
Un compromis étroit
Les Français ne demandent pas l'abandon de la politique climatique : 84 % se disent préoccupés par l'augmentation des risques climatiques dans un baromètre Ipsos, et une majorité sanctionnerait électoralement un recul sur les mesures locales déjà engagées. Mais ils demandent que cette politique se paie en pouvoir d'achat, en santé et en qualité de vie, et que les plus modestes soient protégés en premier.
Le SEQE-2 va tester exactement cela. Non pas parce qu'il serait la pièce maîtresse de la transition - son périmètre exclut l'électricité, et son effet sur les émissions dépendra surtout de ce que les ménages pourront réellement changer - mais parce qu'il rend visible, sur une facture, le prix d'un choix collectif. Deux erreurs symétriques guettent : croire qu'un prix suffit à produire une transition - sans alternative accessible, il ne produit qu'une perte de légitimité - et croire qu'on peut indéfiniment repousser le signal, chaque gel prolongé rendant le choc suivant plus violent et le budget public plus contraint.
Le compromis français, si tant est qu'il existe, ressemble à ceci : un prix qui monte, mais adossé à des solutions concrètes et à une redistribution visible, sur un périmètre qui n'ajoute pas de taxe à une énergie déjà décarbonée. Ce compromis est fragile, et il se décidera moins dans les rapports d'experts que dans un courrier de fournisseur reçu en janvier.