C’est un bras de fer qui oppose désormais l’État à une coalition inédite de défenseurs de l’environnement. Le 29 mai 2026, quinze organisations ont adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron et à plusieurs ministres pour exiger l’abandon pur et simple du projet de ligne aérienne à très haute tension (THT) entre le Gard et les Bouches-du-Rhône. Ce projet, validé en décembre 2025, prévoit l’installation de 180 pylônes de 50 à 90 mètres de haut sur 65 kilomètres, traversant le Parc naturel régional de Camargue, la réserve des Coussouls de Crau et quatre zones Natura 2000. Le président de la République a pourtant jugé cette infrastructure « nécessaire » le 26 mai, fixant un objectif de mise en service pour 2029. Mais les ONG, appuyées par des notes confidentielles de l’administration, estiment que la Camargue ne doit pas devenir « une variable d’ajustement des politiques de souveraineté énergétique ».

De Fos à Jonquières : les 65 kilomètres qui divisent la Camargue
Le projet, porté par RTE (Réseau de transport d’électricité), vise à doubler la capacité électrique de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer. Celle-ci produit aujourd’hui près de 20 millions de tonnes de CO₂ par an, avec le site sidérurgique d’ArcelorMittal comme champion de France des émissions annuelles (6,4 millions de tonnes). La décarbonation de cette zone passe par une électrification massive, et la ligne THT 400 000 volts est présentée comme l’artère indispensable à cette transformation.
De Jonquières-Saint-Vincent à Fos-sur-Mer : un tracé sous tension
Le tracé validé par l’État en décembre 2025 suit les préconisations de RTE. Il part du poste électrique de Jonquières-Saint-Vincent, dans le Gard, et s’étire sur 65 kilomètres jusqu’à Fos-sur-Mer. Cent quatre-vingts pylônes, hauts de 50 à 90 mètres, doivent jalonner ce parcours. La ligne traverse une partie du Parc naturel régional de Camargue, la réserve naturelle des Coussouls de Crau, et quatre zones classées Natura 2000. Le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Jacques Witkowski, a rendu ses conclusions le 18 décembre 2025, avec cinq jours de retard sur le calendrier initial – un décalage qui, selon certains observateurs, visait à éviter que le sujet n’éclipse le déplacement d’Emmanuel Macron à Marseille.
Pour les industriels, cette validation était une victoire. Pour les agriculteurs, les militants écologistes et une partie des élus locaux, elle représentait une douche froide. Les solutions d’enfouissement ou les tracés alternatifs, portés notamment par le collectif THT 13/30, avaient été écartés.
Macron fixe l’objectif 2029 : « cette ligne est nécessaire »
Le 26 mai 2026, Emmanuel Macron a tranché. « Cette future ligne aérienne est nécessaire, il faut tout mettre en œuvre pour qu’elle soit en service d’ici à 2029 », a-t-il déclaré, justifiant cette urgence par l’électrification des industries présentes et à venir sur la zone de Fos-sur-Mer. Le gouvernement mise sur des investissements colossaux : entre 16,9 et 19,9 milliards d’euros, dont 72 % privés et 28 % publics. À la clé, près de 10 000 emplois directs sont promis. Parmi les projets emblématiques figurent l’usine d’hydrogène vert H2V, l’unité d’acier bas-carbone GravitHy, et le projet de giga-usine de panneaux photovoltaïques Carbon – ce dernier ayant toutefois été liquidé judiciairement depuis.
L’argument présidentiel est clair : sans cette ligne, la décarbonation de la zone la plus polluante de France serait impossible. Mais les opposants rétorquent que le remède pourrait être pire que le mal.
L’appel du 29 mai : 15 ONG sortent du bois
Le 29 mai 2026, une coalition de quinze organisations a adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron, à la ministre de la Transition écologique et au ministre de l’Industrie. Parmi les signataires figurent France Nature Environnement (FNE), la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), et WWF France. Leur message est sans appel : « Les espaces naturels protégés ne peuvent être des variables d’ajustement des politiques de souveraineté énergétique. »
La lettre dénonce les « impacts cumulés » d’autres projets lourds dans le delta du Rhône : pipelines d’hydrogène, autoroute, éoliennes offshore. Les ONG rappellent que la Camargue est l’une des plus vastes zones humides d’Europe, classée réserve de biosphère par l’UNESCO, et qu’elle abrite des réserves naturelles nationales. « Une solution alternative qui ne soit pas aérienne, enfouie ou sous-marine, doit être étudiée », exigent-elles. L’État a annoncé le 13 mai le lancement de l’instruction de la Déclaration d’Utilité Publique (DUP), mais les ONG espèrent faire plier le gouvernement avant que le processus ne soit irréversible.
Oiseaux en voie de disparition : le rapport Dreal qui contredit l’État
L’argumentaire écologique des opposants s’appuie sur un document confidentiel de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) d’Occitanie, révélé par France Télévisions en novembre 2025. Ce rapport, dont les conclusions sont accablantes, met en lumière des risques « significatifs » pour cinq espèces d’oiseaux protégés.
Le ganga cata, espèce unique en France, menacée d’extinction

Le ganga cata est un petit oiseau des steppes, reconnaissable à son plumage sable et à son ventre noir. En France, sa seule population nicheuse se trouve dans cette partie de la Camargue. La Dreal est formelle : « En l’état, le projet ne paraît pas réunir les conditions légales […] compte tenu notamment du risque d’extinction qu’il ferait peser sur l’unique population nicheuse de ganga cata en France. » Une déclaration qui a valeur d’avertissement juridique. L’avocat Sébastien Mabille, spécialiste du droit de l’environnement, estime que ce constat pourrait fonder un recours contentieux solide devant le tribunal administratif.
Le ganga cata n’est pas une espèce ordinaire. Classé en danger critique d’extinction, il niche au sol et se déplace peu. La fragmentation de son habitat par les pylônes et les câbles pourrait sceller son sort. Pour les ONG, c’est l’exemple parfait d’un sacrifice inacceptable au nom de la souveraineté énergétique.
Aigle de Bonelli, outarde canepetière : cinq espèces sous la menace des câbles
La Dreal liste cinq espèces protégées directement menacées par le projet : l’aigle de Bonelli, le faucon crécerelle, l’outarde canepetière, le ganga cata, et une cinquième espèce non précisée dans les documents publics. Le mécanisme du risque est double. D’abord, la collision avec les câbles : les oiseaux de grande envergure, comme l’aigle de Bonelli, peinent à éviter les fils électriques, surtout lorsqu’ils volent en chasse ou en migration. Ensuite, la fragmentation de l’habitat : les pylônes et les lignes créent une barrière qui isole les populations, réduisant leur capacité à se reproduire et à se nourrir.
Jean-Laurent Lucchesi, biologiste et membre du collectif THT 13-30, est catégorique : « Les balises que propose RTE sont insuffisantes. Elles réduisent le risque de collision, mais elles ne résolvent pas le problème de la fragmentation. » Un rapport de l’UNEP/AEWA, publié en 2012, confirme que le conflit entre oiseaux migrateurs et réseaux électriques est un problème mondial, et que les solutions techniques restent partielles.
L’effet cocktail : pipelines, autoroute, éoliennes… la Camargue saturée
Les ONG ne se contentent pas de pointer la ligne THT. Elles dénoncent un « effet cocktail » lié à la multiplication des projets lourds dans le delta du Rhône. Outre la ligne électrique, la zone doit accueillir un pipeline d’hydrogène, une autoroute, et des éoliennes offshore. « La Camargue est considérée par l’État comme un hub énergétique, pas comme une réserve de biosphère », résume un porte-parole de FNE.
Cette saturation pose une question de fond : jusqu’où peut-on artificialiser un territoire classé par l’UNESCO ? Les ONG estiment que l’État traite la Camargue comme une variable d’ajustement, sacrifiant un écosystème unique au nom de la transition énergétique. Mais pour les industriels, cette accumulation d’infrastructures est le prix à payer pour décarboner la zone la plus polluante de France.
Viticulteurs, écolos, citoyens : qui sont les visages de la contestation ?
La contestation ne se limite pas aux grandes ONG parisiennes. Sur le terrain, elle rassemble des viticulteurs, des agriculteurs, des citoyens et des élus locaux, créant une coalition hétéroclite mais déterminée.
« C’est comme si le ciel vous tombait sur la tête » : le désespoir des vignerons
Le 28 avril 2024, malgré des trombes d’eau, près de 300 personnes se sont rassemblées au Château Mourgues du Grès, à Beaucaire (Gard). Le domaine viticole de Paul Collard fait partie des nombreuses propriétés agricoles qui verraient apparaître des pylônes de 50 mètres de haut sur leurs parcelles. « C’est comme si le ciel vous tombait sur la tête », confie le viticulteur, désemparé. Les banderoles des Jeunes Agriculteurs, les dessins d’enfants et les affiches arborant une tête de mort témoignent d’une colère qui dépasse les clivages politiques.
Cyril Mares, représentant de l’AOC Costières de Nîmes, alerte sur les conséquences pour l’œnotourisme et l’image des appellations. « Comment voulez-vous vendre un vin de Camargue quand vos clients imaginent des pylônes de 90 mètres à perte de vue ? », interroge-t-il. La viticulture, l’élevage de taureaux et le tourisme représentent des milliers d’emplois dans la région, directement menacés par le projet.
La lettre des 15 : une alliance inédite contre le bétonnage du delta
La lettre du 29 mai 2026 marque une étape dans la structuration de l’opposition. En réunissant France Nature Environnement, la LPO, WWF France, mais aussi des gestionnaires de sites naturels et des associations locales, les signataires montrent que la contestation n’est pas un simple réflexe NIMBY (Not In My Backyard). Elle s’appuie sur des arguments juridiques solides, validés par la Dreal elle-même.
Cette alliance inédite permet de mutualiser les compétences : les grandes ONG apportent leur expertise juridique et leur capacité de lobbying, tandis que les collectifs locaux fournissent la connaissance du terrain et la légitimité citoyenne. Ensemble, ils espèrent faire plier l’État avant que la DUP ne soit définitivement adoptée.
Stop THT 13/30 : la pétition et la prochaine manif
Le collectif Stop THT 13/30 est le fer de lance de la mobilisation citoyenne. Sa pétition en ligne a déjà recueilli 26 000 signatures. Une nouvelle manifestation est prévue courant juin, avec pour objectif de maintenir la pression sur les élus et les décideurs. « Nous ne lâcherons rien », promettent les organisateurs, qui espèrent que la mobilisation de l’été fera basculer l’opinion publique.
Enfouissement ou tracé alternatif : les solutions que RTE ne veut pas voir ?
Face à la contestation, les opposants proposent des alternatives crédibles. Mais l’État et RTE les écartent, arguant de contraintes techniques et financières.
Passer par le Rhône ou enterrer la ligne : le coût du compromis
Jean-Luc Moya, de France Nature Environnement, est formel : « Des solutions alternatives existent mais ne sont pas analysées sérieusement. » Deux pistes principales sont avancées par les opposants. La première consiste à faire passer la ligne par le lit du Rhône, en utilisant le fleuve comme corridor naturel. La seconde prévoit un enfouissement total ou partiel de la ligne, ce qui réduirait considérablement l’impact visuel et écologique.
Le chiffrage exact de ces alternatives reste flou. RTE estime que l’enfouissement coûterait deux à trois fois plus cher qu’une ligne aérienne, et que le passage par le Rhône poserait des problèmes techniques (crues, navigation). Mais les ONG rétorquent que le coût écologique de la solution aérienne n’a pas été chiffré, et que le débat public n’a pas permis de trancher sur ce point.
Les balises de RTE : une rustine technique face au gouffre écologique
RTE propose d’équiper les câbles de balises visibles pour réduire les collisions d’oiseaux. Mais les ONG et la Dreal jugent cette mesure insuffisante. Le risque n’est pas seulement la collision, mais aussi la fragmentation de l’habitat. Les pylônes créent un effet « barrière » qui isole les populations d’oiseaux, les empêchant de se déplacer librement pour se nourrir ou se reproduire.
« Les balises, c’est une rustine sur un pneu crevé », résume un militant du collectif THT 13-30. Les oiseaux comme le ganga cata ou l’aigle de Bonelli ne se contentent pas d’éviter les câbles : ils ont besoin de vastes espaces ouverts et non fragmentés pour survivre.
L’État enfermé dans son choix ? DUP et instruction en cours
Le 13 mai 2026, l’État a annoncé le lancement de l’instruction de la Déclaration d’Utilité Publique (DUP). Cette procédure, qui doit aboutir d’ici à la fin de l’année, est une étape clé : une fois la DUP adoptée, les expropriations et les travaux peuvent commencer. Mais le calendrier politique est serré. La mise en service est prévue pour 2029, ce qui laisse peu de marge de manœuvre.
Le couperet juridique n’est pas encore tombé. Les ONG préparent déjà des recours contentieux, en s’appuyant sur le rapport de la Dreal. Si le tribunal administratif annule la DUP, le projet pourrait être retardé de plusieurs années, voire abandonné. Le suspense reste entier.
Des emplois promis par milliers, mais pour qui et à quel prix ?
L’argument économique est au cœur de la justification du projet. Mais les opposants contestent le modèle de développement proposé.
Emplois verts ou greenwashing industriel ?
Les promoteurs du projet promettent près de 10 000 emplois directs, portés par des industriels comme ArcelorMittal, GravitHy et H2V. Ces emplois sont présentés comme « verts » car ils contribuent à la décarbonation de la zone. Mais les opposants pointent une contradiction : la sidérurgie et la production d’hydrogène restent des activités lourdes, consommatrices d’énergie et de ressources.
En face, les emplois menacés par la destruction du paysage camarguais sont tout aussi réels : viticulture, élevage de taureaux, tourisme. « Combien de viticulteurs vont devoir fermer boutique parce que leurs vignes sont traversées par des pylônes de 90 mètres ? », interroge Cyril Mares. La balance entre emplois créés et emplois détruits n’a jamais été sérieusement évaluée.
La souveraineté énergétique à tout prix ? Le contraste TotalEnergies
Le contraste est saisissant avec l’actualité récente. Pendant que TotalEnergies abandonne 4 GW d’éolien aux États-Unis pour un accord gazier d’un milliard de dollars, la France est prête à sacrifier une réserve de biosphère pour un projet hyper-contesté. Les opposants y voient une absurdité : pourquoi imposer un sacrifice écologique à la Camargue quand les grands groupes énergétiques privilégient les énergies fossiles ailleurs ?
« La souveraineté énergétique ne peut pas être un prétexte pour détruire ce qui fait notre patrimoine commun », estime un porte-parole de WWF France. Le lien avec l’actualité de TotalEnergies renforce leur argument : si les géants de l’énergie ne jouent pas le jeu de la transition, pourquoi les citoyens devraient-ils en payer le prix ?
Camargue 2030 : quel avenir pour la réserve de biosphère ?
Si la ligne passe, que restera-t-il de la Camargue en 2030 ? Les 180 pylônes de 90 mètres de haut, visibles à des kilomètres à la ronde, défigureraient un paysage plat et ouvert, classé par l’UNESCO. Le risque de déclassement de la réserve de biosphère est réel, même s’il reste hypothétique. Mais il pèse comme une épée de Damoclès sur l’image de la région.
Les opposants imaginent un avenir sombre : des touristes qui ne viendront plus, des vignerons qui abandonnent leurs terres, des oiseaux qui disparaissent. Mais ils refusent de céder au fatalisme. « La Camargue n’est pas perdue, mais il faut agir maintenant », martèlent-ils.
L’heure du choix : que décidera l’État, et que peuvent faire les citoyens ?
Le débat n’est pas clos. Les prochaines semaines seront décisives pour l’avenir du projet.
Le compte à rebours : DUP, recours, et mobilisation
L’instruction de la DUP est en cours. Une enquête publique pourrait être organisée dans les mois à venir, offrant une nouvelle tribune aux opposants. Parallèlement, les recours contentieux se préparent. Si la Dreal a conclu que le projet ne réunissait pas les conditions légales, les juges administratifs pourraient annuler la décision de l’État.
Le défi pour RTE est de taille : la mise en service est prévue pour 2029, un calendrier serré qui laisse peu de place aux imprévus. Pour les opposants, l’urgence est de maintenir la mobilisation jusqu’à l’enquête publique et au-delà.
Signer, manifester, se renseigner : les leviers d’action concrets
Les citoyens qui souhaitent agir ont plusieurs options. La pétition du collectif Stop THT 13/30 a déjà recueilli 26 000 signatures, mais elle continue de tourner. Les manifestations, comme celle prévue courant juin, sont l’occasion de montrer l’ampleur de la contestation. Enfin, le site de la Commission nationale du débat public (CNDP) archive les comptes rendus des concertations, permettant à chacun de se faire une opinion éclairée.
Les ONG signataires de la lettre du 29 mai appellent également à suivre leurs comptes sur les réseaux sociaux et à relayer l’information. « Plus nous serons nombreux à nous mobiliser, plus l’État sera contraint d’entendre notre voix », assure un militant.
Conclusion
Le dilemme est posé : d’un côté, la décarbonation de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, avec ses promesses d’emplois et de souveraineté énergétique ; de l’autre, la préservation d’un écosystème unique, classé par l’UNESCO, qui abrite des espèces en danger critique d’extinction. L’État a fait son choix en validant la ligne aérienne, mais les ONG, appuyées par la Dreal, ne l’acceptent pas. Les prochaines semaines seront décisives : la DUP, les recours contentieux, et la mobilisation citoyenne décideront si la Camargue est sacrifiée ou sauvée. Le débat n’est pas clos, et la pression citoyenne peut encore faire basculer la décision.