On répète que les films de super-héros ne font plus rester personne après le générique. La prémisse tient mal : les crédits défilent toujours, les noms sont toujours là, et un film sorti cet été vient même de proposer une nouvelle scène post-générique. Ce qui recule, c'est autre chose : la scène cachée qui transformait l'attente en promesse.

Une règle rompue par Spider-Man
Spider-Man: Brand New Day, sorti cet été, n'a pas de scène en cours de générique. C'est une première pour un Spider-Man du MCU : depuis Spider-Man: Homecoming, sorti en 2017, chaque opus en comportait au moins une, souvent suivie d'une seconde à la fin des crédits. Le film ne propose qu'une brève scène post-générique : l'application de Ned détecte un signal qui file de New York vers l'espace lointain, puis la formule "Spider-Man will return". C'est le site The Direct qui a relevé cette rupture de tradition le 9 août ; à ce stade, c'est la seule source sur ce point précis, à considérer comme telle.

L'analyse mérite d'être notée : Marvel et Sony n'ont pas supprimé l'accroche, ils l'ont déplacée. Les graines du futur sont semées dans la fin du film lui-même - la poignée de main retrouvée de Peter et Ned, le bus de Jean Grey, la réconciliation avec Frank Castle. Le film ferme son histoire et garde un appât, mais l'appât ne vit plus dans le générique.
Le diagnostic d'une saga qui promet sans payer
Le même média qui célèbre ce rétablissement décrit par ailleurs un problème inverse pendant toute la saga Multivers : des scènes devenues "cameos, valeur de choc et teasers qui ne mènent nulle part, des années plus tard". Le grief existe aussi côté francophone : JustWatch a publié plusieurs listes de scènes post-génériques décevantes ou à revoir avant Avengers Doomsday ; l'une d'elles, repérée en recherche, évoque des scènes "qui n'ont mené nulle part" - la page elle-même n'a pas pu être lue, seulement son titre de résultat.
La contradiction mérite d'être regardée en face. Pour une partie de la presse de fans, le format n'a pas disparu : il s'est recalibré. The Direct estime que Thunderbolts*, Les 4 Fantastiques: Premières étapes et la ressortie d'Endgame ont remis le mécanisme sur les rails, et propose trois critères pour une bonne scène : surprise, enjeu, mise en place de la suite. Résultat : moins de scènes, mais des scènes qui paient. C'est une lecture, pas une mesure : aucune donnée chiffrée sur le comportement des spectateurs - qui reste, qui part, qui attend - n'a été trouvée.
Quand un vieux film reçoit de nouvelles scènes
Le paradoxe le plus net se joue en salles françaises depuis le 23 septembre. Avengers: Endgame est revenu dans une version longue dont de nouvelles séquences ont été insérées dans le générique d'un film de 2019, destinées à préparer Avengers: Doomsday, attendu le 16 décembre. Dans la première moitié des crédits, Bruce Banner, réfugié dans un abri, se fait "collecter" par Docteur Doom. À la toute fin, Loki frappe à la porte de Steve Rogers et Peggy Carter. Une autre séquence montre le T.V.A. assister à l'effondrement du multivers.
AlloCiné a interrogé les réalisateurs. Anthony Russo insiste : "Avengers Endgame existera toujours sous sa forme originale" ; la ressortie reste limitée à ce circuit de séances. Son frère Joe qualifie la ressortie de "poignée de main entre Endgame et Doomsday" et précise que la scène de Loki "se situe entre les saisons 1 et 2" de la série du personnage.
Voilà ce qui rend la formule "les génériques disparaissent" si peu solide : l'espace n'a pas été abandonné, il est devenu réactivable. On peut y déposer une accroche neuve dans un vieux film, à la demande, pour vendre un rendez-vous de décembre. La scène post-générique cesse d'être un supplément spontané de l'histoire pour devenir un emplacement publicitaire que l'on remplit ou non selon le calendrier du studio.
Deux façons d'expliquer la lassitude
Deux lectures coexistent, qui ne disent pas la même chose.
La première porte sur le format lui-même : un public assez patient pour rester assis attend qu'on tienne la promesse. Des scènes qui n'ont jamais eu de suite finissent par ruiner la crédibilité du dispositif ; autant ne plus promettre.
La seconde est plus large et relève de l'opinion, notamment sur vocal.media : le spectateur ne serait pas fatigué des super-héros mais de films "qui servent la phase suivante plutôt que leur propre histoire", avec des scènes post-génériques "sans poids émotionnel". Sur ce raisonnement, la disparition de l'accroche serait un symptôme, pas la cause.
Un contre-exemple recentre le débat : The Odyssey de Christopher Nolan n'offre aucune scène cachée, comme le rappelle 24matins. Le geste n'a jamais été une règle du cinéma, seulement une habitude inventée par Marvel - la toute première, celle de Nick Fury chez Tony Stark en 2008, avait d'ailleurs été ajoutée presque au dernier moment.
Ce que l'on ne sait pas
Rien n'indique que les génériques raccourcissent, que les crédits soient réduits ou que les équipes soient moins créditées. Aucune statistique sur la part du public qui va jusqu'au bout n'a été relevée. L'exception Brand New Day repose pour l'essentiel sur un seul article de fans.
La question utile n'est donc pas de savoir pourquoi les génériques disparaissent, mais pourquoi la scène post-générique a cessé d'être une promesse fiable - et pourquoi, au moment précis où un film récent choisit de ne plus en jouer, un ancien doive en recevoir de nouvelles pour qu'on y croie encore.