Le calendrier annoncé pour Narnia : Le Neveu du magicien, de Greta Gerwig, prévoit une sortie au cinéma le 12 février 2027, notamment sur un millier d'écrans IMAX, puis sur Netflix le 2 avril. Des avant-premières IMAX sont même annoncées dès le 10 février. Cette exploitation internationale ne comprend pas les salles françaises, selon le Journal du Geek.

Selon le Journal du Geek, Netflix France a confirmé en mai 2026 qu'aucune exploitation en salles n'était prévue sur le territoire. Les abonnés français découvriront donc Narnia : Le Neveu du magicien sur leur téléviseur, le 2 avril 2027, en même temps que les autres abonnés de la plateforme, mais sept semaines après ceux qui l'auront découvert sur grand écran ailleurs. Les affiches françaises, elles, se gardent bien d'afficher une date précise.
Voilà un cas d'école. Pas pour le cinéma fantastique français - le film n'a strictement rien de français -, mais pour la mécanique qui décide, dans ce pays, de ce qu'on peut voir et quand.
Une superproduction en anglais, financée par une plateforme américaine
Mettons les choses au clair, parce que le malentendu est tenace : Narnia : Le Neveu du magicien n'est pas un renouveau du fantastique hexagonal. C'est un film en anglais, écrit et réalisé par une cinéaste américaine, produit par Netflix et la C. S. Lewis Company, avec Amy Pascal et Mark Gordon à la production, tourné entre août 2025 et fin janvier 2026 à Londres, dans la région de Manchester et aux studios Shepperton. La photographie est signée Seamus McGarvey ; la musique, le duo Mark Ronson et Andrew Wyatt. Le budget annoncé atteint 280 millions de dollars, selon Les Numériques - un chiffre estimé, à prendre avec des pincettes.
Le projet traîne chez la plateforme depuis 2018. Il adapte le tome inaugural de la chronologie de C. S. Lewis, celui où l'on assiste à la création du monde. (Spoilers sur un roman de 1955, que tout le monde a le droit de ne pas connaître.) Polly et Digory, deux enfants londoniens, sont projetés hors de leur monde grâce aux anneaux magiques de l'oncle Andrew ; ils assistent à la naissance de Narnia, chantée par le lion Aslan, et libèrent au passage la sorcière Jadis, qui débarquera dans le Londres du début du XXe siècle, où elle ne passera pas inaperçue. C'est un récit de création, pas de nostalgie d'armoire. Gerwig a expliqué, devant la presse, être tombée amoureuse, enfant, de "l'idée magnifiquement improbable mais complètement brillante d'un lion cosmique chantant le monde de Narnia". Un univers né d'un chant : voilà au moins une promesse de mise en scène qui ne sent pas le réchauffé.
Au casting : les débutants David McKenna et Beatrice Campbell, entourés d'Emma Mackey (Jadis), Daniel Craig, Carey Mulligan, Ciarán Hinds, Denise Gough - et Meryl Streep pour la voix d'Aslan, là où Liam Neeson officiait dans les films des années 2000.
Le trou de sept semaines
La chronologie des médias française impose un délai entre la sortie en salles et la disponibilité en streaming. Les accords de 2025, détaillés par Médiamétrie, fixent quatre mois pour la vidéo à l'acte, six pour Canal+, neuf pour Disney+, quinze pour Netflix, dix-sept pour Prime Video et vingt-deux pour les chaînes gratuites. Netflix bénéficie d'une dérogation négociée en échange d'engagements de financement - 4 % de son chiffre d'affaires net français consacré au cinéma, plus de 50 millions d'euros par an, un minimum de dix films français préfinancés.
Faites le calcul. Si Narnia sortait en salle en France le 12 février 2027, comme ailleurs, Netflix ne pourrait le mettre en ligne avant le 12 mai 2028. Or la plateforme a prévu le 2 avril 2027, sept semaines après les salles, pour l'ensemble de la planète. Deux calendriers incompatibles.
Et c'est précisément le sens de la décision française : faute d'exploitation en salle sur le territoire, le film échappe au décompte des quinze mois. La chronologie ne s'applique qu'aux oeuvres qui sortent en salles dans l'Hexagone. C'est du moins la lecture la plus cohérente avec le calendrier annoncé - et la seule qui explique qu'un même film puisse rester "bloqué" en dehors des salles françaises tout en arrivant sur la plateforme à la date mondiale.
Un contrat, pas un mur - et une addition salée
Il faut résister à la lecture héroïque. La chronologie des médias n'interdit rien : c'est un marché. On échange de l'argent contre du temps. Disney+ a payé plus cher - 25 % de son chiffre d'affaires français investi dans la production hexagonale, dont environ 115 millions d'euros sur trois ans pour le seul cinéma, un minimum de 70 films - pour passer de dix-sept à neuf mois. Netflix, premier financeur du cinéma français parmi les plateformes, négocie depuis 2025 une fenêtre à douze mois, et serait prêt à retirer son recours devant le Conseil d'État pour l'obtenir, rapporte Univers Freebox d'après Contexte. La décision de la haute juridiction était attendue en 2026.
Même à douze mois, Narnia resterait impossible en France. Douze mois, ce n'est pas sept semaines. Le modèle de Netflix pour ce film - une exclusivité courte et mondiale, adossée à l'IMAX, sans doute pensée pour lutter contre le piratage - est structurellement incompatible avec un système dont la raison d'être est de retarder le streaming.
D'où le paradoxe, qui mérite d'être posé crûment : la chronologie française a réussi à faire financer son cinéma par la plateforme dont elle empêche les films d'occuper les écrans. Les salles françaises, elles, n'y gagnent rien. Elles ne récupèrent pas le film plus tard : elles ne le récupèrent pas du tout. La protection produit ici de l'exclusion, pas du différé.
Les défenseurs du système objecteront qu'un cas ne fait pas une règle et que la protection de la fenêtre salle reste la condition d'un financement du cinéma français que personne, à ce jour, n'a remplacé. Ils ajouteront que Netflix aurait pu accepter le différé, comme d'autres l'ont fait. L'argument tient. Mais il confirme le diagnostic plutôt qu'il ne le réfute : le système ne contraint plus les plateformes à sortir en salles, il les incite à ne pas y venir. Le précédent Disney, quand Avalonia : l'étrange voyage avait été privé de sortie en salles en France après la menace brandie autour de Black Panther : Wakanda Forever, annonçait déjà la pente.
Le spectacle français a retrouvé de la hauteur, pas la fantasy
Reste la vraie question, celle que le film ne pose pas mais que son absence révèle : où est le Narnia français ?
Le pays a pourtant repris goût au grand format. Jamais autant de films français n'ont dépassé les 20 millions d'euros de budget, selon les chiffres du CNC cités par franceinfo : environ 35 millions pour Les Misérables de Fred Cavayé, sorti le 14 octobre, 43 millions pour Le Comte de Monte-Cristo, 70 millions pour le diptyque consacré au général de Gaulle. Pathé est passé à six ou sept films par an, sur le modèle des studios hollywoodiens. France 2030 a financé des effets spéciaux, doublé la surface des studios - plusieurs scènes de barricades des Misérables ont été tournées à Maisoncelles-en-Brie - et mis en place un crédit d'impôt pour attirer les tournages étrangers. Arnaud Roland, chef de projet France 2030 au CNC, estime que les grosses productions françaises dépendent désormais moins du seul Luc Besson.
Mais regardez le catalogue : Dumas, Hugo, De Gaulle. Du patrimoine littéraire et historique, du décor connu, une promesse identifiable. Fred Cavayé le dit sans détour : sans le succès des Trois Mousquetaires et surtout du Comte de Monte-Cristo, Les Misérables n'aurait pas été financé - "en France comme aux États-Unis, on se nourrit de précédents". Cette déclaration souligne le rôle des succès précédents dans le financement de ces adaptations. Elle ne démontre pas que le cinéma français serait incapable de financer d'autres univers.

Le contre-exemple est pourtant là, et il date de 2001. Le Pacte des loups, de Christophe Gans, a réuni cinq millions de spectateurs en France et s'est bien exporté, mêlant folklore du Gévaudan, cape et épée et kung-fu hongkongais. Son scénariste Stéphane Cabel raconte n'avoir jamais été bridé - puis n'avoir plus jamais été rappelé pour un film du même genre. La vague suivante (Vidocq, Belphégor) a échoué, Canal+ Écritures a été fermé, et les projets de Gans - Bob Morane, Rahan, Fantômas - sont morts avant le premier clap. L'enquête de franceinfo cite aussi The Substance, de Coralie Fargeat, parmi les succès récents à l'export : le film d'horreur, tourné en anglais, a cumulé 3,5 millions d'entrées dans le monde selon cette source.
Ce n'est pas anecdotique. Pathé prépare Les Rois Maudits en sept films tournés en anglais avec des comédiens anglophones, pour atteindre le marché américain, rapporte franceinfo. Autrement dit : pour exporter du patrimoine français, on renonce au français. Pour une fantasy originale en langue française, avec des créatures inédites et aucun programme scolaire pour la porter, la question reste ouverte.
Ce que la France a laissé filer
Il y a une ironie à voir Netflix adapter C. S. Lewis pendant que la France, qui a vu naître Jules Verne, a laissé Hollywood s'en emparer depuis des décennies. La comparaison n'est pas tout à fait juste - l'écosystème américain dispose d'une avance de financement, de studios et d'agents que Paris n'a pas - mais elle n'est pas fausse non plus.
Le cas de Narnia montre une tension entre le calendrier mondial choisi par Netflix et les délais français après une sortie en salles. Le retour des adaptations françaises à gros budget ouvre une autre question : ces investissements peuvent-ils aussi soutenir davantage de projets fantastiques ? Les exemples cités ne permettent pas de prédire la réponse.
Narnia : Le Neveu du magicien sortira donc le 2 avril 2027 sur Netflix. En France aussi. Sur un écran de salon.