Le cinéaste israélien Nadav Lapid ne participera finalement pas au FID Marseille, le festival international de cinéma qui se tient du 7 au 12 juillet 2026. Plusieurs réalisateurs présents dans la sélection ont menacé de retirer leurs films si Lapid restait, créant une tension insoutenable pour la direction. Cette affaire intervient dans un climat déjà tendu, quelques semaines après la polémique autour de Joann Sfar à Marseille. Elle révèle les fractures profondes qui traversent le monde culturel français depuis l'escalade du conflit à Gaza.

Nadav Lapid : l'exilé qui dérange le camp de la paix
Le paradoxe est saisissant. Nadav Lapid est sans doute l'un des cinéastes israéliens les plus critiques envers son pays. Installé à Paris depuis 2021, il ne cache pas son hostilité envers le gouvernement Netanyahou. Son dernier film, Oui (2025), est un réquisitoire violent contre la radicalisation de la société israélienne contemporaine. Pourtant, ce sont bien des militants propalestiniens qui ont obtenu son exclusion du FID Marseille.
Comment un artiste qui qualifie lui-même les opérations à Gaza de « génocide » peut-il devenir la cible de ceux qui dénoncent ces mêmes actions ? La réponse tient dans les mécanismes complexes du boycott culturel, qui ne juge pas les œuvres sur leur contenu mais sur leur origine institutionnelle.

« Oui » : le réquisitoire contre le « génocide à Gaza » qui ne convainc personne
Dans un entretien accordé à L'Humanité le 11 septembre 2025, Nadav Lapid se décrit comme un « exilé politique ». Il y présente Oui comme « la défaite morale de la société israélienne à l'heure du génocide à Gaza ». Le film, qui n'a pas trouvé de distributeur en Israël, a été menacé de déprogrammation au festival de Jérusalem par deux ministres. Lapid y dépeint une société israélienne en pleine décomposition morale, incapable de regarder en face les conséquences de ses actes.
On pourrait croire qu'un tel film serait accueilli à bras ouverts par les militants propalestiniens. Ce fut l'inverse. En septembre 2025, le festival Ciné-Palestine s'est insurgé contre la programmation de Oui à la Fête de l'Humanité, dans un cycle dédié à la Palestine. Leur communiqué, rapporté par Libération le 17 septembre 2025, affirme que « sous une apparence critique, Oui participe en réalité à la normalisation de l'État israélien, en donnant une image culturelle légitime à un système ».
L'argument est implacable : même critique, un film reste un produit culturel israélien. Sa simple existence comme œuvre reconnue renforce la légitimité culturelle d'un État que les militants jugent illégitime. Lapid se retrouve piégé : plus il critique Israël, plus il attire l'attention sur son travail, et plus ce travail devient un outil de « normalisation » aux yeux de ses détracteurs.

Exilé à Paris, financé par Tel-Aviv : le piège BDS
C'est BDS France qui fournit l'explication la plus claire de ce paradoxe. Dans un éclairage publié en septembre 2025, l'organisation explique que le boycott culturel « ne consiste pas en une censure basée sur le contenu des œuvres mais s'intéresse aux moyens de production ». Le problème n'est pas ce que dit Lapid, mais d'où vient son argent.
Car Nadav Lapid, bien qu'exilé politique, continue de recevoir des financements publics israéliens. Son film Oui était candidat aux Ophirs, l'équivalent des César en Israël, dont le lauréat représente le pays aux Oscars. Il a également été présenté comme film israélien au Festival du film israélien de Paris. Ces liens institutionnels le rendent « boycottable » aux yeux des militants, quelle que soit la teneur de son discours.

Le piège est redoutable. Pour exister dans le circuit des festivals internationaux, un cinéaste israélien doit passer par les structures de financement de son pays. Mais ce faisant, il devient une cible pour le boycott. Lapid ne peut s'extraire de cette contradiction : son œuvre critique est produite par le système qu'elle dénonce, et cette origine suffit à la condamner.
Comment le FID Marseille a perdu le contrôle de sa programmation
La chronique de ce retrait forcé est éloquente. Elle raconte comment un festival, qui se voulait au-dessus des clivages politiques, s'est retrouvé pris dans un engrenage qu'il n'a pas maîtrisé. Les faits, rapportés par Le Monde le 6 juin 2026, dessinent une mécanique bien rodée.
Tsveta Dobreva, directrice du FID, explique avoir invité Nadav Lapid à participer au jury « uniquement par respect pour son cinéma. C'est le seul critère au FID ». Cette posture universaliste, qui prétend juger l'artiste indépendamment de son origine, s'est heurtée à une réalité plus dure.
« Lui ou nous » : l'ultimatum des réalisateurs pro-boycott
Selon la direction du FID, plusieurs réalisateurs présents dans la sélection 2026 ont menacé de retirer leurs films si Lapid restait. Le Monde ne nomme pas ces cinéastes, mais leur action constitue le moteur de la polémique. Le calcul stratégique est clair : utiliser leur propre présence comme levier politique, quitte à priver le public de leurs œuvres.
Ce « chantage à la programmation », pour reprendre l'expression employée par certains observateurs, place le festival dans une position intenable. D'un côté, maintenir Lapid signifie perdre plusieurs films de la sélection, amputant l'événement de sa substance. De l'autre, céder aux pressions revient à accepter que la programmation soit dictée par des considérations politiques extérieures à l'art.
La directrice raconte avoir d'abord résisté : « Au début, je ne réagissais pas, parce que j'assumais complètement. Mais les pressions continuaient et elles se sont aggravées. » Cette escalade progressive a fini par avoir raison de sa détermination.

Tsveta Dobreva : le festival pris en tenaille entre ses valeurs et la réalité
La position de Tsveta Dobreva illustre le dilemme des directeurs de festivals face à ce type de pressions. Son discours, cité par Le Monde, affirme une neutralité artistique : « On avait invité Nadav Lapid uniquement par respect pour son cinéma. » Mais cette posture se heurte à l'urgence opérationnelle.
Le FID Marseille n'est pas un festival géant. C'est un événement reconnu pour son engagement politique et son soutien au cinéma d'auteur et documentaire de création, comme le rappelle son site officiel. Sa programmation est construite sur des équilibres fragiles, avec des films souvent rares et des artistes aux moyens limités. Perdre plusieurs œuvres à quelques jours de l'ouverture met en péril la cohérence même de la sélection.
Dobreva a dû choisir entre deux maux : céder aux pressions et entacher la réputation d'indépendance du festival, ou tenir tête et voir sa programmation se réduire comme peau de chagrin. Lapid, de son côté, a choisi de se retirer pour ne pas être « le problème ». Une décision qui, selon Le Monde, a mis fin à la « vive tension » mais laisse un goût amer.
Marseille, place forte du boycott : le spectre de l'affaire Joann Sfar
L'affaire Lapid n'est pas un accident isolé. Elle s'inscrit dans un contexte marseillais particulièrement tendu, où les polémiques autour d'artistes israéliens ou juifs se multiplient. À peine trois semaines avant le FID, le dessinateur Joann Sfar était la cible d'un appel au boycott lors du festival « Oh les beaux jours ! ».
La proximité temporelle et géographique des deux affaires suggère une stratégie coordonnée. Les mêmes collectifs, les mêmes méthodes, les mêmes slogans. Marseille semble être devenue un terrain d'expérimentation pour le boycott culturel d'Israël en France.
« Sionistes hors de notre ville ! » : la méthode « Cultures en lutte 13 »
Le 27 mai 2026, Le Figaro révélait l'appel au boycott lancé par le collectif « Cultures en lutte 13 » contre la venue de Joann Sfar au théâtre de La Criée. Le dessinateur était accusé d'être « l'un des relais médiatiques francophones les plus actifs d'un discours visant à relativiser les crimes commis par l'État israélien ». Le slogan « Sionistes hors de notre ville ! » a marqué les esprits par sa violence et sa simplicité.
Les similitudes avec l'affaire Lapid sont frappantes. Dans les deux cas, des collectifs militants exercent une pression directe sur les organisateurs pour obtenir l'exclusion d'un artiste. Dans les deux cas, l'artiste est jugé non pas sur son œuvre mais sur son identité perçue. Dans les deux cas, la guerre à Gaza est invoquée comme justification.
Le collectif « Cultures en lutte 13 » semble agir comme une structure de coordination, capable de mobiliser rapidement ses troupes contre toute présence israélienne dans l'espace culturel marseillais. Son efficacité interroge : comment un petit groupe de militants peut-il faire plier des institutions culturelles établies ?
Joann Sfar maintenu, Nadav Lapid retiré : pourquoi des issues différentes ?
La comparaison entre les deux affaires révèle des différences importantes. Joann Sfar a maintenu sa présence à « Oh les beaux jours ! », soutenu fermement par le maire de Marseille Benoît Payan, qui a défendu la liberté d'expression. Le festival a résisté aux pressions, et Sfar est venu.
Pourquoi le FID n'a-t-il pas reçu le même soutien ? Plusieurs facteurs entrent en jeu. « Oh les beaux jours ! » est un festival littéraire de grande envergure, médiatisé, avec des soutiens politiques solides. Le FID est un événement plus spécialisé, moins exposé, donc plus vulnérable.
Surtout, la menace des réalisateurs de retirer leurs films place le FID dans une urgence opérationnelle que ne connaissait pas le théâtre de La Criée. Un festival de cinéma sans films, c'est un festival mort. L'ultimatum des cinéastes pro-boycott était plus difficile à contrer qu'une simple pétition.

Enfin, les deux artistes ont réagi différemment. Sfar a choisi d'affronter la polémique, Lapid a préféré se retirer pour ne pas nuire au festival. Deux stratégies, deux issues distinctes, mais un même constat : la pression militante fonctionne.
Boycott culturel d'Israël : une stratégie en pleine expansion en France
L'affaire Lapid n'est pas un accident. C'est le dernier épisode d'une stratégie de boycott culturel qui monte en puissance dans le milieu culturel français. Amplifiée par la guerre à Gaza, cette stratégie vise à isoler Israël sur la scène artistique internationale.
La France est devenue un théâtre particulièrement actif de cette campagne. Les précédents se multiplient, touchant des disciplines variées : musique, littérature, cinéma, université. Le cas Lapid s'inscrit dans une chronologie déjà chargée.
De la Philharmonie de Paris à Brest : une litanie de précédents
Mediapart, dans un article du 21 novembre 2025, dresse un inventaire des actions marquantes. Le concert de l'Orchestre d'Israël à la Philharmonie de Paris a été perturbé par des manifestants. La sociologue Eva Illouz a vu sa conférence annulée aux Pays-Bas sous pression militante. Le chanteur Amir Haddad a été exhorté au boycott lors d'un concert à Brest.
Chaque action suit un schéma similaire : un artiste israélien ou juif est programmé, des collectifs militants lancent un appel au boycott, les organisateurs sont mis sous pression, l'événement est soit annulé, soit maintenu dans une atmosphère tendue. La guerre à Gaza, depuis octobre 2023, a agi comme un accélérateur puissant.
Ce qui frappe, c'est la diversité des cibles. Il ne s'agit pas seulement d'artistes soutenant le gouvernement israélien. Comme le montre le cas Lapid, même les critiques les plus virulents d'Israël peuvent être visés, du moment qu'ils sont identifiés comme israéliens. La logique du boycott ne fait pas de distinction fine.
BDS France : « C'est une arme politique, pas de la censure »
BDS France défend sa position avec une clarté déconcertante. Le boycott culturel, explique l'organisation, est « une arme politique à la fois efficace et pacifique, qui vient des citoyens ». Il se distingue de la censure « actée par les autorités » car il émane de la société civile.
La distinction est subtile mais importante pour ses partisans. Il ne s'agit pas d'interdire un artiste par la loi, mais de faire pression sur les institutions pour qu'elles cessent de collaborer avec un État considéré comme « apartheid ». Le boycott serait un acte de résistance citoyenne, pas une restriction autoritaire.
Pourtant, les conséquences pratiques sont les mêmes pour l'artiste empêché de s'exprimer. Que la censure vienne de l'État ou de militants, le résultat est identique : une œuvre privée de public, un artiste réduit au silence. Cette contradiction est au cœur du débat sur le boycott culturel.
Liberté artistique contre militantisme : qui décide de ce qui est montrable ?
L'affaire Lapid pose une question fondamentale : qui a le droit de décider ce qui est montrable dans un festival ? Les programmateurs, qui invoquent des critères artistiques ? Les militants, qui invoquent des critères politiques ? Les artistes eux-mêmes, qui peuvent refuser de partager une programmation ?
Le FID Marseille croyait pouvoir trancher cette question par une position de principe : « On invite des cinéastes, pas des passeports. » La réalité a montré que cette position, aussi noble soit-elle, ne résiste pas à la pression du terrain.
Boycott ou censure ? Le mot qui divise la gauche culturelle
Le vocabulaire employé révèle des fractures profondes au sein de la gauche culturelle française. Pour les militants BDS, le boycott est un acte de résistance citoyenne, une arme légitime dans un combat politique. Pour leurs détracteurs, c'est une censure de fait qui restreint la diversité artistique et punit l'individu pour la politique de son État.
Cette fracture traverse les partis, les syndicats, les associations. Elle rend toute position de compromis impossible. Comment défendre à la fois le droit des Palestiniens à la résistance et le droit des artistes israéliens à s'exprimer ? Comment condamner la politique de Netanyahou sans réduire tous les Israéliens à cette politique ?
Le FID a appris à ses dépens que ces questions n'ont pas de réponse simple. Chaque camp campe sur ses positions, et le dialogue devient impossible. Le résultat, c'est un festival meurtri, un artiste exclu, et un débat qui reste entier.
Le fragile droit des artistes à exister hors de leur passeport
Le paradoxe est immense appliqué à Nadav Lapid. Cet homme a fui son pays précisément parce qu'il refuse les politiques de ce dernier. Il vit en exil, critique ouvertement son gouvernement, réalise des films qui dénoncent la société israélienne. Pourtant, le boycott le réduit à la provenance de ses financements.
Peut-on séparer l'artiste de son système de production ? La question est centrale. Un film israélien financé par des fonds publics israéliens est-il nécessairement un outil de propagande, même si son contenu est critique ? Les militants répondent oui : l'argent israélien, quel que soit son usage, légitime l'État qui le distribue.
D'autres répondent non : l'art peut transcender ses conditions de production. Un film critique réalisé avec des fonds israéliens est une contradiction productive, une preuve que la société israélienne n'est pas monolithique. Le boycotter, c'est priver le public d'une parole dissidente venue de l'intérieur.
Ce débat n'est pas près d'être tranché. En attendant, ce sont les artistes comme Lapid qui en paient le prix.
Le prix du boycott : qui paie pour une invitation retirée ?
Au-delà des principes, l'affaire Lapid a des conséquences concrètes. Des films ne seront pas projetés, des artistes ne seront pas vus, un public sera privé d'œuvres. Le boycott a un coût, et ce coût est supporté par l'ensemble du secteur culturel.
Le FID Marseille, comme beaucoup de festivals de cinéma d'auteur, fonctionne avec des moyens limités. Chaque désistement est une perte sèche, difficile à compenser. La polémique risque d'avoir des répercussions durables sur la réputation et le financement de l'événement.
Une sélection amputée à l'heure de l'ouverture
Le Monde indique que plusieurs films ont été retirés de la sélection du FID à la suite de la polémique. Chaque désistement est une œuvre rare, un film d'auteur qui aurait pu trouver son public à Marseille. Pour les cinéastes concernés, c'est une visibilité perdue, une opportunité de diffusion qui s'évanouit.
Le public marseillais, lui, perd l'accès à des films qu'il ne verra peut-être jamais ailleurs. Les festivals de cinéma d'auteur sont souvent le seul lieu de diffusion pour ces œuvres exigeantes, qui ne trouveront pas leur place dans les circuits commerciaux. Priver le public de ces films, c'est appauvrir la diversité culturelle.
Le coût d'opportunité du boycott est difficile à chiffrer, mais il est réel. Chaque film retiré, c'est une voix qui se tait, un regard qui ne sera pas partagé. La diversité des points de vue, pourtant essentielle à la compréhension du monde, est la première victime de ces polémiques.
Le coût politique et financier d'une polémique pour un festival fragile
Pour un événement comme le FID, subventionné par des fonds publics, une polémique de cette ampleur a des conséquences tangibles. Le risque de désaveu des tutelles est réel : les collectivités locales et l'État pourraient être tentés de revoir leurs subventions si le festival est perçu comme un foyer de tensions politiques.
La perte de mécènes est une autre menace. Les entreprises privées qui soutiennent le festival peuvent se désengager pour éviter d'être associées à une polémique. L'érosion de la fréquentation, enfin, est à craindre : un public lassé par les controverses pourrait bouder l'édition 2026.
La « cancel culture » n'est pas gratuite. Chaque exclusion, chaque désistement a un prix. Le FID paie aujourd'hui le prix de l'équation impossible : accueillir un artiste israélien, c'est perdre les films des militants ; refuser la polémique, c'est perdre sa réputation d'indépendance.
L'incitation structurelle pousse au compromis. Mais le compromis, dans ce contexte, ne satisfait personne. Les militants y voient une victoire insuffisante, les défenseurs de la liberté artistique y voient une capitulation, et le public y perd des œuvres.
Conclusion : le FID Marseille, miroir d'une époque fracturée
Il n'y a pas de vainqueur dans cette affaire. Le FID Marseille sort meurtri de cette polémique, sa réputation d'indépendance écornée. Nadav Lapid est réduit au silence, privé d'une tribune où il aurait pu présenter son travail et débattre avec le public. Les militants ont gagné une bataille, mais n'ont pas réglé la question de fond : comment articuler légitimement critique politique et liberté artistique ?
L'affaire Lapid est le symptôme d'une guerre culturelle qui ne fait que commencer en France. La guerre à Gaza a créé un climat de polarisation extrême, où chaque position est immédiatement interprétée comme un alignement. Dans ce contexte, les festivals de cinéma, lieux par excellence de la rencontre et du débat, deviennent des champs de bataille.
Le monde culturel peine à trouver une grammaire commune pour parler d'art et de politique sans se déchirer. Les uns veulent juger les œuvres indépendamment de leur origine, les autres veulent les juger en fonction de cette origine. Les deux positions ont leur logique, mais elles sont inconciliables.
En attendant, ce sont les festivals qui trinquent. Le FID Marseille n'est que le dernier exemple d'une série qui risque de s'allonger. La question n'est pas de savoir s'il y aura d'autres polémiques, mais quand et où elles éclateront. Et si le monde culturel français saura y répondre sans se renier.