Les VTC et la livraison de repas sont devenus une infrastructure du quotidien dans les grandes villes européennes. Leur modèle économique repose sur une même architecture : des plateformes numériques qui mettent en relation clients et chauffeurs ou livreurs, sans les employer directement. C'est précisément ce montage que la directive européenne sur le travail de plateformes vient bousculer.
Un secteur devenu central dans l'économie européenne
L'échelle donne la mesure de l'enjeu. Selon consilium.europa.eu, plus de 28 millions de personnes dans l'UE travaillent par l'intermédiaire d'une ou de plusieurs plateformes numériques, un chiffre attendu à 43 millions en 2025.
Cette expansion s'est accompagnée d'une croissance rapide des revenus. Toujours selon consilium.europa.eu, entre 2016 et 2020, les revenus de l'économie des plateformes ont été presque multipliés par cinq, passant d'un montant estimé à 3 milliards d'euros à environ 14 milliards d'euros. Les revenus les plus importants proviennent des secteurs de la livraison et du taxi.
Autrement dit, le sujet n'est pas marginal : le transport de personnes et la livraison concentrent l'essentiel de la valeur créée par les plateformes, et donc l'essentiel du risque juridique en cas de requalification massive.

En France, Pierre-Loeiz Thomas évaluait en mai 2026 à 120 000 le nombre de travailleurs qui traversent régulièrement les villes à vélo ou au volant de leur véhicule. Ce noyau de travailleurs réguliers est le premier concerné, avant même les travailleurs occasionnels qui gravitent autour des applications.
Ce que change la présomption de salariat
La directive européenne crée une présomption légale de relation de travail pour les travailleurs des plateformes numériques. Le mécanisme est simple dans son principe et lourd dans ses effets.
Si la plateforme souhaite renverser cette présomption, elle doit prouver que la relation contractuelle n'est pas une relation de travail, selon consilium.europa.eu. La charge de la preuve est inversée : ce n'est plus au livreur ou au chauffeur de démontrer sa subordination, mais à la plateforme de démontrer son indépendance.
Pour comprendre la portée de ce basculement, voir aussi l'analyse des scénarios de requalification des coursiers et chauffeurs VTC en salariés : les enjeux.
Sur le plan économique, la logique est la suivante. Le modèle actuel externalise vers des indépendants la variabilité de la demande, les temps d'attente et une partie du risque d'activité. Le salariat, à l'inverse, suppose un cadre fixe : temps de travail, organisation des tournées, responsabilités d'employeur. Si une part significative des travailleurs réguliers entre dans la présomption, les plateformes doivent soit resserrer leur contrôle pour rester dans l'indépendance démontrable, soit assumer les coûts et les contraintes de l'emploi salarié.

Les États membres disposent de deux ans pour intégrer les dispositions de la directive dans leur législation nationale, toujours selon consilium.europa.eu. C'est cette phase nationale qui décidera des critères concrets de déclenchement, des procédures de contestation et des contrôles.
Ce qui reste indéterminé pour les prix et la disponibilité
À ce stade, les éléments publics vérifiés ne permettent pas de trancher trois questions centrales pour le consommateur : de combien augmenterait le prix d'une course ou d'une livraison en cas de salarisation généralisée, combien de travailleurs resteraient actifs sur les applications, et quelles zones resteraient desservies.
Aucun chiffrage stabilisé du surcoût par course, aucune donnée financière récente et homogène permettant d'isoler la part du coût du travail dans la marge des plateformes, et aucun retour d'expérience transposable mécaniquement d'un pays à l'autre ne figurent dans le socle vérifié pour cet article. Les ajustements souvent évoqués - hausse des tarifs, limitation des horaires d'activité, sélection de livreurs plus réguliers - restent des hypothèses logiques, pas des faits établis pour la France.
C'est cette indétermination qui constitue aujourd'hui le principal défi. Tant que la transposition française n'a pas fixé les modalités d'application de la présomption, les plateformes ne peuvent stabiliser ni leur politique d'emploi, ni leur grille tarifaire, ni leur niveau de disponibilité. Les travailleurs réguliers restent sous un statut appelé à être réexaminé, et les consommateurs ne peuvent anticiper le coût final du basculement.