D'après un sondage Odoxa pour Le Figaro Magazine et Buchet-Chastel, réalisé les 6 et 7 mai 2026 auprès de 1 005 personnes constituant un échantillon représentatif, 56 % des Français ne souhaitent pas vivre au-delà de 150 ans, même en bonne santé. L'enquête a été menée à l'occasion de la publication du livre Vivre 1000 ans de Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos, et son résultat tranche avec les récits sur l'homme augmenté : vivre beaucoup plus longtemps ne fait pas rêver.
Un rejet massif, même en bonne santé
La question posée était explicite : "si, à l'avenir, il était effectivement possible de vivre au-delà de 150 ans en bonne santé, le souhaiteriez-vous pour vous-même ?" La majorité répond non.

Plus largement, 71 % des personnes interrogées estiment que "l'allongement de l'espérance de vie serait une mauvaise chose pour l'humanité". Hommes et femmes, jeunes et plus âgés partagent largement ce jugement. Ce n'est pas seulement un refus personnel, c'est un jugement collectif : pour beaucoup, une vie très longue serait une mauvaise nouvelle pour l'humanité.
La peur de la facture collective
Ce refus ne vient pas d'abord d'une angoisse de la mort. Il vient de ce que cette vie prolongée ferait à la société.
Parmi les craintes citées, celle d'une surpopulation mondiale arrive en tête à 56 %, suivie, à 53 %, par l'inquiétude sur le coût de ce vieillissement général pour la société, des retraites à la santé en passant par un risque de dépendance. 31 % redoutent une "dégradation de la qualité de vie pour le plus grand nombre".
On entend ici des réalités très concrètes : qui paie les pensions si les vies s'allongent de plusieurs décennies ? Qui s'occupe des personnes dépendantes quand les soignants manquent déjà ? Comment se loger, travailler, laisser une place aux suivants ? Dans les quartiers populaires comme dans les zones rurales où l'accès aux médecins se complique, l'allongement de la vie ressemble moins à une promesse qu'à une charge supplémentaire.
Ce paradoxe éclaire aussi la dénatalité : pourquoi la France dissuade-t-elle les jeunes de devenir parents ?. Quand fonder une famille paraît déjà difficile, l'idée d'une humanité plus nombreuse et plus âgée inquiète.
Ceux qui vieillissent déjà en veulent le moins
Ce sont les 65 ans et plus qui le souhaitent le moins : seuls 33 % répondent "oui" quand on leur demande s'ils voudraient vivre au-delà de 150 ans en bonne santé.
Ce résultat compte. Ceux qui connaissent le vieillissement de l'intérieur, avec les deuils, la fatigue du corps, parfois la solitude ou la perte d'autonomie, sont les plus réservés. Leur réponse ne dit pas un manque d'envie de vivre. Elle dit : vivre longtemps sans sens, sans liens et sans santé ne vaut pas la peine.
Les Français ne croient pas, d'ailleurs, à une rupture imminente. Ils estiment que nos sociétés ont atteint un plafond en matière d'espérance de vie. Ils ne prévoient même pas qu'un enfant né en 2035 puisse vivre au-delà de 84 ans en moyenne, ce qui est presque le cas aujourd'hui. Seuls 0,5 % des sondés pensent que l'espérance de vie dépassera les 150 ans.
Vivre longtemps, mais en quel état ?
Les chiffres réels donnent raison à ce scepticisme. Selon l'Insee, en 2024, l'espérance de vie à la naissance est de 85,6 ans pour les femmes et de 80,0 ans pour les hommes en France.
Surtout, il y a un écart majeur entre vivre longtemps et vivre en bonne santé. Selon l'Insee, dans les conditions de morbidité et de mortalité de 2023, l'espérance de vie sans incapacité à la naissance se situe à 64,2 ans pour les femmes et à 63,6 ans pour les hommes, en recul par rapport aux années récentes.
Autrement dit : environ vingt ans d'écart entre l'âge jusqu'auquel on vit et l'âge jusqu'auquel on vit sans être gêné dans la vie quotidienne. Pour beaucoup de salariés usés par des métiers physiques, des horaires décalés, des carrières hachées, ce chiffre parle plus que toutes les promesses futuristes. La question n'est pas "combien d'années en plus ?" mais "dans quel corps, avec quel travail, avec quelle retraite, et entouré de qui ?".
Interdire ou partager ?
Face à ces technologies hypothétiques d'allongement de la vie, les Français se divisent sur la réponse politique. Pour près d'un interrogé sur deux, 49 %, il faudrait même "carrément" interdire ces technologies si elles venaient à se développer. À l'inverse, 36 % proposent de les rendre gratuites et accessibles à tous, quoi qu'il en coûte, pour limiter les inégalités d'accès.
C'est le dilemme central : refuser une longévité réservée aux plus riches, ou refuser la course elle-même. Dans les deux cas, la même exigence revient : l'égalité devant le vieillissement.
Bien vieillir, rester autonomes le plus longtemps possible, ne pas peser sur les autres et ne pas être abandonnés : tant que cet horizon n'est pas garanti, les 150 ans font peur plus qu'ils ne font envie.