Trottinettes électriques Lime vertes et noires renversées en tas sur une rue pavée mouillée de Paris, au bord d'un trottoir.
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Trottinette électrique : pourquoi la colère cache un conflit d'espace public

La trottinette électrique est quasi absente des statistiques de mobilité (0,4 % des trajets) mais omniprésente dans les débats. Ce contraste s'explique moins par un mépris de classe que par un conflit d'occupation de l'espace public, où chaque engin nouveau impose un nouveau partage des places.

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Il y a un écart qui devrait rendre tout le monde prudent. Dans les enquêtes mobilité du Cerema menées entre 2021 et 2023 auprès de 65 840 personnes de 15 à 59 ans, la trottinette électrique représente 0,4 % des trajets et 0,1 % des kilomètres parcourus. Un jour donné, 0,5 % des personnes interrogées déclarent en avoir utilisé une. Autrement dit : une pratique quasi invisible dans les statistiques, et pourtant omniprésente dans les conversations, les conseils municipaux et les éditoriaux.

Rangée de trottinettes électriques turquoise stationnées dans une voie réservée à Paris, avec des piétons passant devant un bistrot en arrière-plan.
Rangée de trottinettes électriques turquoise stationnées dans une voie réservée à Paris, avec des piétons passant devant un bistrot en arrière-plan. - (source)

C'est cet équilibre qu'il faut expliquer. Pourquoi un engin qu'on croise si peu concentre-t-il autant d'irritation ? Et cette irritation est-elle, comme on l'entend souvent, une affaire de mépris de classe ?

une pratique marginale, une visibilité maximale

Le contraste tient d'abord à la façon dont la trottinette occupe la rue. Un vélo se fond dans le paysage ; une personne debout sur une plateforme qui file à 25 km/h, non. Elle se détache, elle surprend. Sur un trottoir, elle bouscule physiquement les piétons ; sur la chaussée, elle déroute des automobilistes qui ne s'attendent pas à ça ; garée, elle traîne au milieu du passage.

À cela s'ajoute un marché qui, lui, pèse vraiment : 759 000 trottinettes personnelles vendues en 2022, selon la Fédération des Professionnels de la Micro-Mobilité, marquant une forte croissance depuis 2016. Les engins se sont donc multipliés dans les rues bien plus vite que leur part dans les déplacements. La visibilité a précédé l'usage, et c'est elle qui met le feu aux débats.

qui roule vraiment en trottinette ?

Le portrait type, tel que le dessinent les données du Cerema, est loin du cadre pressé qu'on imagine. Les usagers des engins de déplacement personnel motorisés - la catégorie qui englobe les trottinettes électriques - sont jeunes : 75 % ont moins de 35 ans, contre 45 % chez les cyclistes, pour une moyenne d'âge de 29 ans. Ils sont majoritairement des hommes (67 %). Et ils vivent très majoritairement dans les grands centres urbains (85 %).

Surtout, un point dérange la lecture "bobo" du sujet : les catégories socioprofessionnelles supérieures n'y sont pas surreprésentées, contrairement à ce qu'on observe chez les usagers du vélo. Parmi eux, une part notable vit dans un ménage sans voiture et n'a pas le permis. La trottinette n'est pas un marqueur de richesse ; c'est plutôt un outil de déplacement court - moins de 3 km en moyenne - pour des urbains jeunes, souvent sans alternative motorisée.

Mais une pièce complique le tableau. Une étude du bureau 6-t, menée en 2019 auprès de 4 382 clients des services de location en libre-service à Paris, Lyon et Marseille, arrivait à un résultat inverse : 53 % des actifs utilisateurs étaient des cadres, contre 44 % dans la population parisienne, 19 % à Lyon et 9 % à Marseille.

Les deux chiffres semblent diverger, mais ils mesurent des réalités distinctes. L'enquête du Cerema porte sur les trottinettes personnelles - des engins achetés et utilisés quotidiennement - tandis que l'étude 6-t cible la clientèle des services de location en libre-service, un marché payant par trajet qui attire un public différent, plus sensible à la flexibilité urbaine. Un service de location cher et concentré dans les centres-villes n'attire pas le même public qu'un engin acheté et utilisé tous les jours. La distinction entre ces deux usages est essentielle pour comprendre le débat.

le "mépris de classe", une hypothèse séduisante mais fragile

C'est dans ce flou que prospère l'hypothèse du mépris de classe. Le Monde l'a posée frontalement : "La détestation de la trottinette traduit-elle un 'mépris de classe' ?" L'article s'ouvre sur Yassine Kaouane, trentenaire qui répare trottinettes et vélos près de la gare de Lyon et rentre chez lui à Argenteuil en trottinette.

L'intuition a de quoi séduire : la trottinette est jeune, masculine, urbaine et très visible. Une pratique qui cumule ces traits attire facilement les reproches qu'on adresse à ceux qui les portent. Mais l'hypothèse suppose un usage univoque, or il ne l'est pas. La trottinette est à la fois l'image d'une jeunesse qui "fait n'importe quoi" et celle d'une start-up qui envahit le trottoir. Elle est mal vue comme gadget technologique et comme symbole d'une génération qu'on juge désoeuvrante. Le mépris de classe n'explique qu'une moitié de l'histoire - la plus visible, sans doute.

ce que dit la colère : qui occupe la rue

Si l'on regarde les décisions concrètes, le motif dominant n'est d'ailleurs pas la classe sociale. C'est l'espace. Quand les villes coupent le libre-service, elles invoquent presque toujours l'occupation de la voirie, pas le profil des usagers. Paris a mis fin aux trottinettes en libre-service le 1er septembre 2023, après la votation citoyenne d'avril 2023. Nice, Toulouse, Villeurbanne, le centre de Valence, ou encore huit communes de Paris Ouest ont suivi. À Marseille, les contrats liant la ville à Lime et Voi ont été prolongés jusqu'en octobre 2027, mais le maire Benoît Payan a indiqué qu'il ne les renouvellerait pas, invoquant le stationnement anarchique.

Ces décisions ne visent qu'un usage : la flotte partagée posée sur le domaine public. Les trottinettes personnelles, elles, restent autorisées partout dans le cadre légal des EDPM. C'est un piège classique du débat : on confond la gestion d'un service commercial, qui occupe le trottoir pour gagner de l'argent, avec la circulation d'un engin que des gens possèdent. La première se régule par contrat ; la seconde par le code de la route.

Trottinettes électriques Lime vertes et noires renversées en tas sur une rue pavée mouillée de Paris, au bord d'un trottoir.
Trottinettes électriques Lime vertes et noires renversées en tas sur une rue pavée mouillée de Paris, au bord d'un trottoir. - (source)

une règle locale, et c'est là que ça te concerne

Voilà le point le plus concret, et le plus souvent oublié. Le cadre national existe : piste cyclable obligatoire quand il y en a une, trottoir interdit sauf autorisation du maire, amende de 135 € hors des zones autorisées, 14 ans minimum, passager interdit, assurance responsabilité civile obligatoire, écouteurs proscrits. Mais la couche locale change tout. Le casque et un équipement rétro-réfléchissant sont obligatoires à Paris et dans plusieurs départements, dont les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et les Alpes-Maritimes - une liste non exhaustive. Le stationnement dépend d'arrêtés municipaux, et un maire peut interdire les engins à roulettes sur tout ou partie de sa commune.

À noter que le port du casque est conseillé à l'échelon national pour tous les usagers, mais il devient obligatoire pour les moins de 18 ans en dehors des zones urbaines. Autrement dit, la règle qui s'applique à toi dépend de l'endroit où tu roules, parfois à quelques centaines de mètres près. Et ce sont les élections municipales de mars 2026 qui ont installé les équipes chargées d'écrire ces arrêtés.

La prochaine fois que ta ville débat d'une interdiction, retiens que la décision se prend à l'échelle du conseil municipal, avec des arguments de voirie bien plus que de classe.

un problème de place, pas de classe

Le fond du problème n'est donc pas la trottinette. C'est la rue, trop étroite pour tout le monde, où chaque nouveau venu oblige à redistribuer la place. La trottinette n'a pas créé cette tension : elle l'a rendue visible, ce qui revient souvent à la rendre insupportable. Voilà peut-être la vraie raison pour laquelle elle dérange autant. Pas parce qu'elle dit quelque chose de ceux qui la pilotent, mais parce qu'elle force à regarder ce qu'on préfère ignorer : il n'y a pas assez de trottoir, de piste et de chaussée pour tout le monde.

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Questions fréquentes

Quel est le vrai profil des usagers de trottinette électrique ?

Selon le Cerema (enquêtes mobilité 2021-2023), 75 % des usagers d'engins de déplacement personnel motorisés ont moins de 35 ans, 67 % sont des hommes, et 85 % vivent dans les grands centres urbains. Les catégories socioprofessionnelles supérieures ne sont pas surreprésentées, contrairement à ce que montrait l'étude du bureau 6-t sur les services de libre-service en 2019.

La trottinette électrique est-elle vraiment interdite dans toutes les villes ?

Non. Les décisions municipales visent les trottinettes en libre-service, pas les engins personnels. Paris a mis fin au libre-service le 1er septembre 2023, après la votation citoyenne d'avril 2023 ; Nice, Toulouse, Villeurbanne, le centre de Valence et huit communes de Paris Ouest ont suivi. À Marseille, les contrats liant la ville à Lime et Voi courent jusqu'en octobre 2027, mais le maire Benoît Payan a indiqué qu'il ne les renouvellerait pas. La trottinette personnelle reste autorisée partout dans le cadre légal des EDPM.

Quelles sont les règles nationales pour circuler en trottinette électrique ?

L'engin est bridé à 25 km/h, réservé aux 14 ans et plus, avec assurance responsabilité civile obligatoire. Il faut circuler sur les pistes cyclables quand elles existent, les trottoirs sont interdits sauf autorisation du maire, et les amendes sont de 135 € en dehors des zones autorisées.

Le port du casque est-il obligatoire ?

À l'échelon national, le casque est conseillé pour tous les usagers, mais il devient obligatoire pour les moins de 18 ans en dehors des zones urbaines. Il est également obligatoire, avec un équipement rétro-réfléchissant, à Paris et dans plusieurs départements, dont les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et les Alpes-Maritimes.

Pourquoi les villes s'interdisent-elles les trottinettes en libre-service ?

Le motif dominant invoqué par les municipalités est l'occupation du domaine public : stationnement anarchique, engins bloquant les trottoirs ou abandonnés dans les espaces partagés. Ce sont des arguments de gestion de l'espace public, plus que des questions de profil social des usagers.

Sources

  1. Préparer les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 - AMF · amf.asso.fr
  2. [Chiffres clés] Trottinettes électriques : un vélo pour les jeunes ? · cerema.fr
  3. Trottinette électrique et loi : connaître la législation en France · conseilsport.decathlon.fr
  4. 8,3 K vues | 📰 A la Une ce matin, on parle trottinette sur l'espace public https://www.lequotidien.re/kiosque | Le Quotidien de la Réunion · facebook.com
  5. Élections municipales 2026 : les dates clés à connaître À l'approche ... · facebook.com
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Inès Colbot @campus-echo

Étudiante en sociologie à Toulouse, je m'intéresse à tout ce qui agite ma génération : précarité étudiante, santé mentale, engagement, façons de vivre. J'anime un petit podcast sur la vie de campus le week-end.

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