Samedi 14 juin 2026, 10h30, aéroport d'Heathrow. Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, pose le pied sur le sol britannique après un séjour en Russie. Moins d'une heure plus tard, il est entre les mains de la police antiterroriste. Ses trois téléphones saisis, il est retenu pendant près de trois heures sous le régime de la section 3 du Counter-Terrorism and Border Security Act 2019. « I'M A TERRORIST AGAIN », poste-t-il sur X à sa sortie. Ce message, partagé par Elon Musk à ses 240 millions d'abonnés, déclenche une onde de choc mondiale. Mais derrière la rhétorique de la persécution politique se cache une question bien plus profonde : jusqu'où un État peut-il étendre ses pouvoirs antiterroristes pour contenir l'extrême droite sans créer un martyr de la « liberté d'expression » ?Tommy Robinson lors d'une apparition publique, entouré de médias et de sécurité.
Un vol au départ de Russie et une interpellation sous le régime antiterroriste

Les faits sont d'une précision chirurgicale. Robinson arrive au terminal 5 d'Heathrow en provenance de Moscou. Il n'a pas le temps de récupérer ses bagages que des agents des port powers — ces unités spécialisées de la police des frontières — l'interceptent. La fouille est méthodique : deux iPhones et un Samsung Galaxy sont placés sous scellés. Le motif officiel invoqué est la section 3 du Counter-Terrorism and Border Security Act 2019, un texte adopté après l'attaque au Novitchok de Salisbury.
La Metropolitan Police, contactée par plusieurs médias dont The Guardian et l'Irish Times, refuse tout commentaire. Ce silence calculé alimente immédiatement le récit que Robinson construit en temps réel sur X.Tommy Robinson lors d'un rassemblement public, entouré de partisans.

« I'M A TERRORIST AGAIN » : le récit en temps réel d'une détention choc
« I'M A TERRORIST AGAIN. I have been detained at Heathrow Airport today for the best part of 3 hours. I was detained under section 3 of the Counter-Terrorism and Border Security Act 2019. My phone has been seized by the police. » Le message, posté quelques minutes après sa libération, est un coup de maître rhétorique. En se présentant comme une victime de l'État, Robinson transforme un contrôle de routine en une persécution politique.
Son équipe enfonce le clou sur le compte X officiel : « This is an attack on free speech, this is an attack on investigative journalism, nothing more, nothing less. » L'argument est rodé. Robinson n'est pas un militant d'extrême droite mais un journaliste d'investigation qui dérange. Ses « sources », affirme son porte-parole, « exposeraient des politiciens ». La machine médiatique est en marche.Tommy Robinson interpellé par des journalistes et des manifestants.
Le timing est crucial. L'absence de confirmation officielle de Scotland Yard laisse le champ libre à cette narration. Pendant trois heures, aucun communiqué, aucun démenti. Le vide informationnel est immédiatement comblé par le récit de la persécution.
Retour de Moscou et saisie des téléphones : les indices d'une surveillance préventive
Le détail du voyage en Russie n'est pas anodin. The Guardian confirme que Robinson revenait d'un séjour à Moscou. Dans le cadre des port powers, la police a le droit d'intercepter toute personne soupçonnée de se rendre à l'étranger pour planifier, préparer ou exécuter un « acte hostile ». La saisie de trois téléphones — deux iPhones et un Samsung Galaxy — suggère une analyse approfondie du carnet d'adresses, des contacts et des sources de financement de l'activiste.Tommy Robinson dans une attitude conflictuelle lors d'une manifestation.
Ce n'est pas une arrestation au hasard. C'est une opération de renseignement préventif. Les autorités britanniques, qui surveillent Robinson depuis des années, ont probablement estimé que son récent voyage en Russie, couplé à sa capacité à mobiliser des foules violentes, constituait un risque suffisant pour justifier une interception sous le régime antiterroriste.

Un appel aux dons lancé en pleine détention
Pendant sa retenue, Robinson a eu le temps de poster un second message : « Looks like more defence and court fees ***!!! » L'appel aux dons est immédiat. Son équipe relaye l'information sur les réseaux sociaux, espérant capitaliser sur l'indignation de ses soutiens. La stratégie est rodée : chaque interaction avec la justice devient une opportunité de financement. En 2025, Elon Musk avait déjà payé ses frais de justice — environ 115 000 euros — après son acquittement à Westminster. Cette fois, le montant pourrait être plus élevé.
Section 3 du Counter-Terrorism Act 2019 : l'héritage de Salisbury qui rattrape Robinson
Pour comprendre l'outil juridique utilisé contre Robinson, il faut remonter à 2018. L'attaque au Novitchok à Salisbury, qui a visé l'ex-espion russe Sergueï Skripal et sa fille, a révélé une faille béante dans la législation britannique : les agents d'États hostiles pouvaient entrer et sortir du territoire sans être inquiétés. La réponse du Parlement a été le Counter-Terrorism and Border Security Act 2019, promulgué le 12 février 2019 et entré en vigueur le 12 avril de la même année.
La section 3, ou Schedule 3, donne aux officiers de police postés aux points d'entrée du territoire — aéroports, ports, Eurotunnel — le pouvoir d'arrêter, interroger, fouiller et retenir toute personne suspectée de voyager pour préparer un acte hostile. La loi était pensée pour les espions russes et les terroristes djihadistes. Elle se trouve désormais appliquée à un militant d'extrême droite.Tommy Robinson en présence d'un policier lors d'une arrestation.

Des pouvoirs étendus aux frontières depuis l'attentat au Novitchok
La genèse de cette loi est directement liée aux attentats de 2017 (Manchester Arena, London Bridge) et à l'empoisonnement de Salisbury en 2018. Le Home Secretary de l'époque, Sajid Javid, avait déclaré que la législation existante était insuffisante pour faire face aux « menaces hybrides » — mélange de terrorisme traditionnel et d'ingérence étatique.
Le Schedule 3 permet aux policiers de retenir une personne jusqu'à six heures, de fouiller ses bagages et ses véhicules, de saisir ses appareils électroniques et d'exiger les codes de déverrouillage. Le refus de coopérer est passible de poursuites pénales. C'est exactement ce qui s'est passé pour Robinson : il a refusé de donner ses codes PIN, comme il l'avait déjà fait en juillet 2024 à Folkestone.
« Hostile activity » : la notion fourre-tout qui étend le filet antiterroriste
Le concept d'hostile activity est le cœur du problème juridique. L'intention du législateur était de couvrir l'ingérence d'États étrangers — espionnage, sabotage, ingérence électorale. Mais le libellé est suffisamment large pour s'appliquer à toute activité jugée contraire à la sécurité nationale.
Un rapport du Bingham Centre for the Rule of Law, publié en novembre 2025, met en garde contre cette plasticité juridique. « La définition d'hostile activity est si vague qu'elle pourrait être utilisée contre des militants politiques, des journalistes ou des chercheurs », écrit l'institut. Les avocats de Robinson vont très probablement attaquer la légalité de son arrestation sur ce terrain : la loi a-t-elle été utilisée pour ce pour quoi elle a été conçue, ou a-t-elle été détournée pour cibler un opposant politique ?
Un texte pensé pour les espions, appliqué à un activiste
La question centrale est celle de la proportionnalité. La section 3 a été conçue pour intercepter des agents d'États hostiles entrant au Royaume-Uni pour y commettre des actes de sabotage ou d'espionnage. L'appliquer à un activiste d'extrême droite qui revient d'un séjour en Russie est juridiquement discutable. Les avocats de Robinson devraient plaider que son voyage ne relevait pas d'une « activité hostile » au sens de la loi, mais d'un simple déplacement personnel.
Le précédent de Folkestone joue en sa faveur. En juillet 2024, le juge Sam Goozee avait estimé que la police n'avait « aucune base légale » pour exiger son code PIN, ajoutant : « Je ne peux pas m'empêcher de penser que ce sont vos convictions politiques et ce que vous représentez qui ont été la principale raison de cette arrestation. » Cette décision pourrait servir de jurisprudence dans la nouvelle affaire.
Tommy Robinson, un parcours de l'EDL à la prison : qui est vraiment Stephen Yaxley-Lennon ?
Né le 27 novembre 1982 à Luton, Stephen Yaxley-Lennon n'a pas toujours été Tommy Robinson. Avant de devenir le visage de l'extrême droite britannique, il a fait un bref passage au British National Party (BNP) en 2004-2005, un parti fasciste fondé par des admirateurs du Troisième Reich. Il quitte le BNP en affirmant ne pas avoir réalisé la nature raciste du parti — une déclaration qui en dit long sur son rapport à la vérité.
En 2009, il cofonde l'English Defence League (EDL), un mouvement issu de la mouvance hooligan et identitaire, ouvertement islamophobe. Pendant quatre ans, il en est le porte-parole et le leader, avant d'être évincé. Mais Robinson ne disparaît pas. Il rebondit, se rapproche du parti eurosceptique UKIP en 2018, devient conseiller « sur les gangs de viol et la réforme des prisons », et crée Pegida UK, la branche anglaise du mouvement allemand anti-islam.
Condamnations, fraudes et dettes : le passif judiciaire d'un agitateur
Robinson cumule les condamnations. Assaut, menaces, harcèlement, fraude — son casier judiciaire est long comme un jour sans pain. Il a purgé cinq peines de prison entre 2005 et 2025. En juin 2022, il révèle avoir perdu 100 000 livres sterling aux jeux d'argent et déclaré faillite en mars 2021. Il doit environ 160 000 livres au fisc britannique.Tommy Robinson s'adressant à la presse.
En octobre 2024, il écope de 18 mois de prison ferme pour avoir violé une décision de justice de 2021 qui lui interdisait de répéter des propos diffamatoires envers un réfugié syrien. Ces condamnations ne l'ont jamais empêché de se présenter comme une victime du système. Au contraire, elles renforcent son récit de persécution.

L'influence réelle d'un activiste radié des plateformes
Robinson a été banni de Twitter en mars 2018, puis de PayPal en novembre 2018. Il a survécu grâce à des plateformes alternatives et au soutien financier de donateurs, dont Elon Musk. En novembre 2025, Musk paie ses frais de justice — environ 115 000 euros — après son acquittement à Westminster. Robinson remercie publiquement le milliardaire à la sortie du tribunal.
Son influence ne se mesure pas seulement en abonnés. En 2017, Darren Osborne, l'auteur de l'attaque de la mosquée de Finsbury Park qui fait un mort et dix blessés, déclare s'être inspiré des écrits de Robinson. Robinson minimise l'impact de ses propos, mais le lien est établi. Il n'est pas un simple commentateur : il est un catalyseur de violence.
Un rapport ambigu à la vérité et à la justice
Robinson utilise le pseudonyme « Tommy Robinson » depuis ses années à l'EDL. Il a également utilisé les noms Andrew McMaster et Paul Harris. Son vrai nom, Stephen Yaxley-Lennon, est régulièrement occulté dans ses communications publiques. Ce jeu d'identités multiples complique le travail des journalistes et des autorités.
Sa stratégie judiciaire est constante : se présenter comme un journaliste d'investigation protégé par la liberté de la presse. Les tribunaux britanniques ont parfois accepté cet argument. En 2024, le juge Goozee a reconnu que Robinson pouvait légitimement invoquer la protection des sources journalistiques. Mais cette reconnaissance juridique ne fait pas de lui un journaliste au sens professionnel du terme.
De l'affaire Henry Nowak à l'embrasement de Southampton
L'arrestation d'Heathrow n'est pas un événement isolé. Elle s'inscrit dans un contexte de tensions raciales explosives au Royaume-Uni. Depuis la mort d'Henry Nowak, un étudiant de 18 ans poignardé et menotté par la police alors qu'il se vidait de son sang, le pays est à cran. Robinson a exploité cette affaire avec une habileté redoutable, transformant un drame individuel en un mouvement de protestation national.
Les images des caméras-piétons (body-worn cameras) montrent Nowak menotté au sol, suppliant les policiers de l'aider, tandis que son agresseur, Vickrum Digwa, affirme avoir été victime d'une attaque raciste. La diffusion de ces images a provoqué une onde de choc. Robinson s'est emparé de la vidéo, l'a diffusée à ses millions d'abonnés, et a appelé à des manifestations.
La mort d'Henry Nowak, le drame qui a rallumé la colère
Henry Nowak est un étudiant de 18 ans, poignardé lors d'une altercation à Southampton. Les policiers arrivés sur place le menottent, ignorant ses appels à l'aide. Il meurt quelques minutes plus tard. Son agresseur, Vickrum Digwa, invoque la légitime défense et affirme avoir été victime d'une agression raciste. La police, embarrassée par la diffusion des images, ouvre une enquête interne.
Robinson n'a pas inventé l'affaire, mais il l'a amplifiée. Il a diffusé la vidéo des caméras-piétons, accusé la police de racisme et de négligence, et appelé à des rassemblements. Le parallèle avec l'affaire George Floyd est frappant : un homme meurt sous les yeux de policiers qui auraient dû le protéger, et la diffusion des images déclenche une vague de colère. Mais là où Floyd a mobilisé Black Lives Matter, Nowak a mobilisé l'extrême droite.Tommy Robinson lors de son arrestation, les mains levées.

13 policiers blessés et un chien : Robinson fait basculer la protestation dans la violence
Le 1er juin 2026, Robinson prend la parole lors d'une manifestation à Southampton. Les affrontements avec les forces de l'ordre sont violents. Bilan : 13 officiers blessés, un chien policier blessé, plusieurs manifestants interpellés. Ce n'est plus une protestation pacifique. C'est une émeute.
Cet événement est le point de bascule. Robinson n'est plus simplement un activiste en ligne qui poste des vidéos. Il démontre une capacité réelle à mobiliser une foule violente. La logique sécuritaire de l'État change d'échelle. Quelques jours plus tard, il est arrêté à Heathrow. La corrélation est évidente : les autorités ont estimé que Robinson représentait une menace immédiate pour l'ordre public.
Elon Musk amplifie le message à 240 millions d'abonnés
Quand Robinson a partagé les détails des manifestations prévues à travers le Royaume-Uni, Elon Musk a relayé le message à ses 240 millions d'abonnés. L'effet multiplicateur est immédiat. Les rassemblements gagnent en ampleur, et la pression sur les autorités s'intensifie.
Ce soutien n'est pas nouveau. Musk a déjà payé les frais de justice de Robinson en 2025. Le milliardaire, qui se présente comme un défenseur de la liberté d'expression, utilise sa plateforme et sa fortune pour soutenir un activiste d'extrême droite. Cette alliance entre la tech californienne et l'extrême droite britannique est un phénomène nouveau, dont les implications sont encore mal comprises.
Folkestone 2024, acquittement 2025 : les précédents judiciaires qui annonçaient le drame
L'arrestation de 2026 n'est pas une première. Robinson et la justice britannique se livrent un bras de fer depuis des années. Chaque round a ses gagnants et ses perdants, et l'histoire récente montre une escalade inexorable.
En juillet 2024, Robinson est arrêté à l'Eurotunnel de Folkestone. Il conduit une Bentley appartenant à un ami, direction Benidorm, en Espagne. La police antiterroriste le stoppe, découvre 13 000 livres sterling en liquide dans le véhicule, et exige le code de déverrouillage de son téléphone. Robinson refuse, invoquant la protection des sources journalistiques.
Refus de code PIN et protection des sources : le premier round de 2024
L'argument de Robinson est astucieux. Il se présente comme un journaliste d'investigation, et son téléphone contiendrait des informations confidentielles sur des affaires de pédophilie et de corruption politique. La police, dit-il, veut découvrir ses sources. Le tribunal de Westminster, saisi de l'affaire, lui donne raison.
Le juge Sam Goozee conclut que la police n'avait « aucune base légale » pour exiger le code PIN. Il ajoute : « Je ne peux pas m'empêcher de penser que ce sont vos convictions politiques et ce que vous représentez qui ont été la principale raison de cette arrestation. » C'est une humiliation pour Scotland Yard. Robinson est acquitté en novembre 2025.
« Merci Elon Musk » : les 115 000 euros qui changent la donne judiciaire
L'acquittement de 2025 a un parfum particulier. Elon Musk, le propriétaire de X, a payé les frais de justice de Robinson — environ 115 000 euros. À sa sortie du tribunal, Robinson remercie publiquement le milliardaire : « Thank you, Elon Musk ! » Ce geste n'est pas anodin. Musk, qui se présente comme un défenseur de la liberté d'expression, utilise sa fortune et sa plateforme pour soutenir un activiste d'extrême droite.
Cet acquittement a été vécu comme une humiliation par l'establishment sécuritaire britannique. L'arrestation de 2026 peut être interprétée comme une reprise en main, une volonté de ne pas laisser Robinson (et Musk) se jouer de la loi. Mais cette fois, les autorités ont choisi un terrain juridique différent : la section 3 du Counter-Terrorism Act, qui offre des pouvoirs plus étendus et une marge de manœuvre plus large.
Le juge Goozee et la jurisprudence qui fragilise la police
La décision du juge Goozee en 2024 a créé une jurisprudence importante. En reconnaissant que la police avait agi sans base légale, il a fragilisé l'argumentaire des autorités pour les interpellations futures. Les avocats de Robinson devraient s'appuyer sur cette décision pour contester la légalité de l'arrestation d'Heathrow.
Mais la situation de 2026 est différente à plusieurs égards. Robinson revient de Russie, pas d'Espagne. Il a récemment participé à une manifestation violente. Et la loi utilisée — la section 3 — offre des pouvoirs plus étendus que ceux utilisés à Folkestone. Le précédent de 2024 n'est donc pas directement transposable.
Silence de Scotland Yard, cri des libertariens : la guerre des récits est lancée
L'arrestation de Robinson a déclenché une guerre des récits qui dépasse largement le cadre britannique. D'un côté, le silence calculé de la Metropolitan Police. De l'autre, l'explosion du récit de la persécution sur les réseaux sociaux, amplifié par Elon Musk.
Le porte-parole de Robinson a immédiatement cadré l'affaire : « Ils veulent voir à qui il parle, découvrir qui sont ses sources. C'est une attaque contre la liberté d'expression. » Cette phrase construit une symétrie fictive entre un militant d'extrême droite et un lanceur d'alerte. Robinson n'est pas Edward Snowden ou Julian Assange. Mais dans l'écosystème médiatique des réseaux sociaux, la distinction s'efface.
« Attaque contre le journalisme d'investigation » : l'argumentaire des soutiens de Robinson
Le message de Robinson sur X a été partagé par Elon Musk à ses 240 millions d'abonnés. En quelques heures, le hashtag #FreeTommyRobinson est devenu tendance mondiale. Des comptes libertariens américains, des influenceurs d'extrême droite européens, et même certains journalistes conservateurs britanniques ont relayé le récit de la persécution.
L'argument est simple et efficace : si un « journaliste » peut être arrêté sous des lois antiterroristes pour avoir enquêté sur des affaires de pédophilie, alors personne n'est à l'abri. La réalité est plus complexe. Robinson n'est pas un journaliste. Il est un militant d'extrême droite, condamné à plusieurs reprises pour diffamation, fraude et violence. Mais sur les réseaux sociaux, la nuance n'existe pas.
Le mutisme calculé de la Metropolitan Police
Face à cette tempête médiatique, Scotland Yard a choisi le silence. « The Metropolitan Police declined to comment », répètent tous les articles de presse. Cette stratégie a ses avantages : ne pas donner de grain à moudre à Robinson en entrant dans une polémique publique. Mais elle a aussi un inconvénient majeur : elle crée un vide informationnel que Robinson et Musk remplissent à leur avantage.
Le risque est réel. En l'absence de communication officielle, le récit de la persécution politique devient la version dominante des faits. Le public, qui ne connaît pas les détails juridiques de la section 3, retient que Tommy Robinson a été arrêté pour avoir « dit la vérité ». La police britannique, en jouant la carte du silence, pourrait bien avoir perdu la bataille de l'opinion avant même que l'enquête ne soit bouclée.
Les médias traditionnels pris en étau
Les médias comme The Guardian, Sky News et l'Irish Times rapportent les faits avec précision, mais leur audience est limitée face à la portée des réseaux sociaux. Le message de Robinson, partagé par Musk, atteint une audience globale en quelques minutes. Les médias traditionnels, eux, publient des articles vérifiés mais qui peinent à rattraper le récit viral.Entrée principale de l'aéroport de Heathrow à Londres, avec un avion Emirates A380 en livrée faunique.
Cette asymétrie informationnelle est un problème structurel. Les autorités britanniques doivent désormais composer avec un écosystème médiatique où le récit de la persécution se diffuse plus vite que la vérité juridique. Et chaque jour qui passe sans communication officielle renforce la position de Robinson.

Le miroir français : les lois antiterroristes peuvent-elles cibler l'ultra-droite ?
Le cas Robinson résonne particulièrement en France, où le débat sur l'encadrement de l'ultra-droite est récurrent. La France et le Royaume-Uni ont choisi des voies différentes pour faire face à cette menace, mais les deux pays sont confrontés à la même question : comment neutraliser un agitateur violent sans créer un martyr politique ?
En France, l'outil principal est administratif : la dissolution en Conseil des ministres des groupuscules violents. L'Œuvre Française a été dissoute en 2013, les Zouaves Paris en 2022. Mais ces dissolutions visent des organisations, pas des individus. Le cas Robinson montre une approche différente : cibler le leader sous une loi antiterroriste.
Dissolutions de groupes et interdictions de manifestations : l'arsenal administratif français
L'arsenal français repose sur le code pénal (apologie du terrorisme, participation à un groupement de combat) et sur les décrets de dissolution. La loi Sécurité Globale de 2021 a renforcé certains outils, notamment la surveillance des communications et l'interdiction de manifestations. Mais la France n'a pas d'équivalent direct de la section 3 du Counter-Terrorism Act.
Le coup de filet antiterroriste en Île-de-France de mars 2026 a montré que les autorités françaises peuvent agir rapidement contre l'ultra-droite. Mais l'outil utilisé était la qualification d'« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », pas un pouvoir spécifique aux frontières.
Le modèle britannique (cibler un leader sous une loi antiterroriste) est-il plus efficace que le modèle français (dissoudre le groupe) ? La question reste ouverte. Ce qui est certain, c'est que le cas Robinson pose un précédent : si un État peut arrêter un activiste sous prétexte de « voyage hostile », alors la marge de manœuvre des opposants politiques se réduit considérablement.
De la lutte antiterroriste au débat démocratique : deux pays, une même inquiétude
Au Royaume-Uni, le débat porte sur la définition large d'hostile activity. En France, le débat porte sur la dérive sécuritaire et la criminalisation du militantisme. Les deux pays sont confrontés à la même tension : comment protéger la démocratie sans utiliser des outils qui la menacent ?
La Loi Sécurité Globale, adoptée en France en 2021, avait suscité des craintes similaires. L'article 24, qui limitait la diffusion d'images de policiers, avait été censuré par le Conseil constitutionnel. Mais d'autres dispositions, notamment sur la surveillance des communications, sont restées en vigueur.
Le cas Robinson illustre ce dilemme : les lois antiterroristes, conçues pour protéger l'État contre des menaces existentielles, peuvent être utilisées contre des opposants politiques. La ligne rouge entre la défense de l'État et la répression politique est mince, et chaque affaire la redessine.
La question des précédents et des précédents dangereux
L'utilisation de la section 3 contre Robinson crée un précédent qui pourrait être invoqué dans d'autres affaires. Si un militant d'extrême droite peut être arrêté sous ce régime, pourquoi pas un militant écologiste radical, un lanceur d'alerte, ou un journaliste d'investigation ?
Les défenseurs des libertés publiques mettent en garde contre cette pente glissante. L'historien juridique du Bingham Centre for the Rule of Law a qualifié la définition d'hostile activity de « si vague qu'elle pourrait être utilisée contre des militants politiques, des journalistes ou des chercheurs ». Le cas Robinson est un test grandeur nature de cette mise en garde.
Conclusion : l'arrestation de Tommy Robinson, un tournant dans la lutte contre l'extrême droite ?
L'arrestation de Tommy Robinson à Heathrow n'est pas un simple fait divers. C'est un test pour les démocraties modernes. Jusqu'où peuvent-elles étendre leurs pouvoirs antiterroristes pour contenir l'extrême droite sans créer un martyr de la « liberté d'expression » ?
Robinson est un cas test. Sa capacité à mobiliser des foules violentes, ses liens présumés avec des réseaux russes, et son refus systématique de coopérer avec la justice en font une cible prioritaire pour les autorités britanniques. Mais son arrestation sous la section 3 du Counter-Terrorism Act, une loi conçue pour les espions et les terroristes djihadistes, soulève des questions profondes.
Si Robinson est condamné, il deviendra un martyr pour ses soutiens. S'il est acquitté, il sortira renforcé, comme après l'affaire de Folkestone. Dans les deux cas, les autorités britanniques ont pris un risque calculé. Leur pari : que la menace que représente Robinson justifie l'utilisation d'un outil juridique controversé.
Ce n'est pas seulement le procès de Tommy Robinson qui se joue. C'est celui de la réaction des démocraties face à leur propre radicalité. Et les échos de ce procès, des deux côtés de la Manche, résonneront longtemps dans les débats sur la sécurité et les libertés publiques.