Samedi 16 mai 2026, plusieurs dizaines de milliers de sympathisants de Tommy Robinson ont défilé dans les rues de Londres, répondant à l'appel du militant islamophobe et anti-immigration. Sous une mer de drapeaux britanniques, la marche baptisée « Unite The Kingdom » s'est déroulée sans incident majeur, tandis qu'une contre-manifestation propalestinienne et antiraciste avait lieu en parallèle. Ce rassemblement illustre la capacité de mobilisation d'une figure controversée qui, depuis sa réhabilitation sur X (anciennement Twitter), fédère un public de plus en plus large, y compris parmi les jeunes.

Qui est Tommy Robinson, le militant qui rassemble des foules ?
Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, est né le 27 novembre 1982 à Luton, en Angleterre. Son parcours commence dans les milieux du hooliganisme avant qu'il ne cofonde en 2009 l'English Defence League (EDL), un groupement d'extrême droite islamophobe né en réaction à une manifestation salafiste dans sa ville natale.
Son pseudonyme, emprunté à un hooligan du club de football de Luton, lui permet de dissimuler son casier judiciaire déjà bien rempli. Car Tommy Robinson cumule les condamnations : agression sur un policier en 2005, hooliganisme en 2011, fraude de passeport en 2013, fraude immobilière en 2014, et plusieurs peines pour outrage au tribunal en 2018 et 2019. En octobre 2024, il écope de 18 mois de prison pour avoir violé une ordonnance du tribunal en diffamant un réfugié syrien.
L'EDL a connu son apogée au début des années 2010 avant de décliner, notamment après que son idéologie a été associée aux attentats d'Anders Breivik en Norvège en 2011. Robinson quitte officiellement le mouvement en 2013, mais cela ne met pas fin à son activisme. Il se reconvertit en influenceur politique, construisant une audience massive sur les réseaux sociaux.
Une audience dopée par Elon Musk
Banni de Twitter en 2018 pour discours de haine, Tommy Robinson est réintégré en 2023 après le rachat du réseau social par Elon Musk. Ce retour lui offre une caisse de résonance considérable. Il compte aujourd'hui 1,6 million d'abonnés sur X, où il poste quotidiennement des vidéos et des messages anti-immigration, anti-islam et anti-gouvernement.

Son influence a connu un bond spectaculaire après l'attaque au couteau de Southport, le 29 juillet 2024, où trois fillettes ont été tuées. Robinson a été l'un des premiers à diffuser la fausse information selon laquelle l'agresseur était un demandeur d'asile musulman. En réalité, le suspect, âgé de 17 ans, était né à Cardiff de parents rwandais. Mais le mal était fait : des émeutes ont éclaté dans plusieurs villes britanniques, et Robinson a été directement pointé du doigt par le Premier ministre Keir Starmer.
La marche « Unite The Kingdom » du 16 mai 2026
Le rassemblement de ce samedi s'inscrit dans la continuité d'une première marche organisée en septembre 2025, qui avait réuni entre 110 000 et 150 000 personnes, selon les sources. Pour cette nouvelle édition, la police londonienne s'attendait à une affluence dépassant les 50 000 participants.
Un dispositif sécuritaire sans précédent
Les autorités britanniques ont déployé des moyens exceptionnels pour encadrer cette manifestation. Près de 4 000 agents de police ont été mobilisés, assistés de véhicules blindés, de drones et d'hélicoptères. Pour la première fois lors d'une manifestation au Royaume-Uni, des caméras de reconnaissance faciale en direct ont été utilisées. Le tout se déroulait en même temps que la finale de la Coupe d'Angleterre au stade de Wembley, où Manchester City a battu Chelsea devant 90 000 spectateurs.
Ce déploiement s'explique par les affrontements survenus lors de la marche de septembre 2025, où 26 policiers avaient été blessés. Tommy Robinson lui-même avait appelé ses partisans au calme avant le rassemblement, leur demandant de ne pas porter de masques, d'éviter l'excès d'alcool et de rester pacifiques. Au total, 31 arrestations ont été effectuées, un chiffre relativement faible compte tenu de l'affluence. La plupart des manifestants avaient quitté les lieux en fin d'après-midi.
Une atmosphère de meeting patriotique
Les images aériennes montrent une foule dense massée sur l'esplanade jouxtant le Parlement britannique. Les drapeaux de l'Angleterre et du Royaume-Uni dominent le paysage. À la tribune se succèdent militants d'extrême droite, musiciens et prédicateurs chrétiens.

Parmi les intervenantes, on note la présence des militantes du collectif identitaire français Némésis, dont sa présidente Alice Cordier. Vêtues de niqabs, elles sont montées sur scène pour dénoncer « l'islamisme en Europe ». Cette intervention illustre les liens transfrontaliers qui se tissent entre les mouvements d'extrême droite européens.
Tommy Robinson, prenant la parole à Parliament Square, s'en est pris au gouvernement travailliste de Keir Starmer tout en dénonçant l'immigration. Son discours mêle critique des élites, appel à la « liberté d'expression » et rhétorique anti-migrants. Cette marche n'était pas officiellement affiliée au parti Reform UK de Nigel Farage, mais elle intervient une semaine après le succès électoral de cette formation anti-immigration lors de scrutins locaux.
Une mobilisation qui dépasse les frontières britanniques
La marche « Unite The Kingdom » n'est pas un phénomène isolé. Elle s'inscrit dans un réseau international de l'extrême droite qui prend de l'ampleur, notamment en Europe.
Les connexions françaises et européennes
La présence d'Alice Cordier et de Némésis n'est pas anodine. Tommy Robinson entretient des liens étroits avec le Patriots Network, un réseau international d'extrême droite fondé en 2023 à Aix-en-Provence par Enzo Alias-Blanes, ancien responsable des jeunes du Rassemblement National. Ce réseau connecte des figures de l'extrême droite d'une quarantaine de pays, majoritairement âgées de moins de 40 ans. Une enquête du média Basta a documenté l'ampleur de ce réseau transnational.
Lors d'une conférence du Patriots Network à Paris le 2 mai 2026, Tommy Robinson est apparu aux côtés d'Alice Cordier, de Filip Dewinter (Vlaams Belang flamand) et de représentants de l'AfD allemande et du Chega portugais. Cette internationalisation de l'extrême droite, qui se structure en dehors des partis traditionnels, est un phénomène que l'on observe également sur la scène politique européenne, comme en témoigne le sommet de l'extrême droite à Milan qui a réuni des figures similaires autour de stratégies communes.
Des liens avec l'administration Trump
La notoriété de Tommy Robinson dépasse les frontières européennes. En février 2026, il a été invité au Département d'État américain sous l'administration Trump. Joe Rittenhouse, un conseiller du Bureau des affaires consulaires, l'a qualifié de « défenseur de la liberté d'expression », déclarant que « personne n'a été plus en première ligne que Tommy » dans ce combat. Robinson a posté une photo depuis le balcon du Département d'État, drapeau américain en arrière-plan, comme le rapporte Le Parisien.
Cette reconnaissance officielle par une administration étrangère confère une légitimité internationale à un militant pourtant condamné à de multiples reprises par la justice britannique.
Des « agitateurs étrangers » interdits d'entrée
Conscient de cette dimension internationale, Downing Street a annoncé en début de journée samedi que 11 « agitateurs étrangers d'extrême droite » s'étaient vu interdire l'entrée au Royaume-Uni. Parmi eux figurent Valentina Gomez, une Américano-Colombienne connue pour ses discours anti-musulmans, Dominik Tarczynski, un député européen nationaliste polonais, et Filip Dewinter, figure de l'extrême droite flamande. Cette mesure, inédite dans son ampleur, montre que les autorités britanniques prennent très au sérieux la capacité de ces figures à attiser les tensions.

Les ressorts de la mobilisation en ligne
Comment Tommy Robinson parvient-il à mobiliser des dizaines de milliers de personnes dans la rue ? La réponse se trouve en grande partie dans sa maîtrise des réseaux sociaux.
Une stratégie de mobilisation indirecte
Une équipe de chercheurs de l'Université de Bath a analysé plus de 230 messages et 156 publications multimédias provenant du canal Telegram public de Tommy Robinson pendant les émeutes de l'été 2024. Publiée dans le British Journal of Social Psychology, leur étude identifie une technique de « mobilisation indirecte » : Robinson n'appelle pas directement à la violence, mais utilise des appels émotionnels et des récits complotistes pour créer un cadre mental où la violence semble justifiée. Les détails de cette recherche sont disponibles sur le site de l'Université de Bath.
Parmi ses tactiques : présenter les manifestants comme « le public britannique inquiet », amplifier les émotions liées à la sécurité des enfants et à l'identité nationale, et diaboliser les migrants et les musulmans. Cette approche lui permet de contourner les règles de modération des plateformes tout en radicalisant son audience.
Telegram, X et TikTok : les trois piliers de sa communication

Robinson utilise différentes plateformes pour différents objectifs. Sur X, il diffuse ses messages politiques et ses vidéos à ses 1,6 million d'abonnés. Telegram lui sert de canal plus direct pour communiquer avec ses partisans les plus engagés, sans filtre ni modération. TikTok, bien que moins documenté dans son cas, est utilisé pour toucher un public plus jeune avec des formats courts et percutants. Cette stratégie multi-plateformes lui permet de toucher des publics variés, des jeunes attirés par les contenus viraux aux militants plus âgés qui suivent ses analyses politiques.
Une contre-mobilisation antiraciste massive
Face à cette démonstration de force de l'extrême droite, une contre-manifestation propalestinienne et antiraciste s'est déroulée en parallèle dans les rues de Londres.
Des chiffres contrastés
Les organisateurs de la marche antiraciste revendiquent 250 000 participants, tandis que la police estime leur nombre à environ 20 000. Cette différence d'évaluation est courante dans ce type de manifestations, mais elle témoigne d'une mobilisation significative de la société civile contre les discours de haine.
Ce n'est pas la première fois que Londres voit s'opposer deux cortèges. En mars 2026, la Together Alliance avait organisé une marche anti-extrême droite qui, selon les organisateurs, avait rassemblé jusqu'à 500 000 personnes. Syndicats, militants écologistes, représentants religieux et artistes s'étaient unis autour d'un message de solidarité. Des ateliers de préparation de banderoles avaient même été organisés en amont, réunissant des militants ayant une expérience directe de la précarité pour discuter des enjeux de droits sociaux.
Le contexte politique tendu
Cette manifestation intervient une semaine après le succès électoral de Reform UK, le parti anti-immigration de Nigel Farage, lors d'élections locales. Bien que la marche de Tommy Robinson ne soit pas officiellement affiliée à ce parti, elle bénéficie du climat politique favorable à l'extrême droite que ces résultats ont créé.

Le Premier ministre Keir Starmer n'a pas mâché ses mots, qualifiant les organisateurs de « voyous et racistes qui propagent la haine et la division ». Mais ses déclarations n'ont pas empêché le rassemblement de se tenir, ni n'ont dissuadé ses participants.
La menace d'extrême droite : entre défi sécuritaire et enjeu démocratique
La capacité de Tommy Robinson à mobiliser des foules pose une question centrale : l'extrême droite britannique représente-t-elle une menace marginale ou un danger sérieux pour la démocratie ?
Une violence politique en hausse
Les violences politiques ne sont pas un phénomène nouveau, mais elles semblent s'intensifier. Aux États-Unis, l'assassinat du militant conservateur Charlie Kirk le 10 septembre 2025 lors d'un meeting en plein air à l'Université d'Utah Valley a marqué un tournant. Mike Jensen, chercheur sur les violences politiques à l'Université du Maryland, évalue à 150 le nombre d'attentats à caractère politique au cours des six premiers mois de 2025, soit deux fois plus que pour la même période en 2024.
Ce climat de tension, alimenté par l'insécurité économique, les craintes liées à l'immigration et une rhétorique politique de plus en plus agressive, n'épargne pas le Royaume-Uni. Les affrontements de septembre 2025, où 26 policiers ont été blessés, montrent que la frontière entre manifestation pacifique et émeute est ténue.
La question de la normalisation
L'un des enjeux majeurs est la normalisation des discours d'extrême droite dans l'espace public. Tommy Robinson, malgré ses condamnations judiciaires, est invité au Département d'État américain, ses vidéos cumulent des millions de vues, et ses marches rassemblent des dizaines de milliers de personnes.
Cette normalisation passe par les médias et les réseaux sociaux, qui amplifient ses messages tout en peinant à les réguler efficacement. En France, des dispositifs comme la plateforme Pharos existent pour signaler les contenus haineux en ligne, mais leur efficacité est limitée face à la vitesse de propagation des informations.
La violence d'extrême droite est souvent présentée comme un phénomène marginal, mais les chiffres et les événements récents suggèrent le contraire. Entre les émeutes de l'été 2024, les manifestations de septembre 2025 et celle de ce 16 mai 2026, une dynamique semble s'installer.
Conclusion
La marche « Unite The Kingdom » du 16 mai 2026 à Londres confirme la capacité de Tommy Robinson à mobiliser des foules importantes autour d'un discours anti-immigration, anti-islam et anti-système. Avec des dizaines de milliers de participants, un dispositif sécuritaire exceptionnel et des connexions internationales de plus en plus solides, ce phénomène dépasse le cadre britannique pour s'inscrire dans une tendance européenne plus large.
La contre-mobilisation antiraciste, bien que moins nombreuse selon la police, montre que la société civile n'est pas inactive face à cette montée de l'extrême droite. Mais la question de fond reste ouverte : comment endiguer la radicalisation en ligne, comment répondre aux discours de haine sans alimenter le sentiment de persécution qui les nourrit, et comment préserver la cohésion sociale dans un climat politique de plus en plus polarisé ?
Les autorités britanniques, comme leurs homologues françaises, cherchent des réponses. Entre interdictions d'entrée, dispositifs policiers musclés et condamnations politiques, la lutte contre l'extrémisme de droite reste un défi majeur pour les démocraties européennes.