Le 11 juin 2026, le Journal officiel a publié un décret signé deux jours plus tôt par le Premier ministre : Mourad Farès, 42 ans, perd la nationalité française. Cet ancien recruteur de djihadistes pour la Syrie, condamné en 2020 à 22 ans de réclusion, devient le 94e binational déchu depuis 2019. Son cas ravive un débat récurrent sur l’efficacité de cette mesure et ses angles morts juridiques.

Le décret du 12 juin 2026 : pourquoi Mourad Farès perd la nationalité française
Le décret du 9 juin 2026, publié au Journal officiel le 11 juin, met fin à un long processus administratif et judiciaire. Mourad Farès, franco-marocain né à Thonon-les-Bains, est officiellement déchu de sa nationalité française. La décision intervient dans un contexte où la déchéance de nationalité connaît une accélération sans précédent depuis l’adoption de la loi immigration de décembre 2023.

Un nom qui ne dit rien au grand public… sauf aux services antiterroristes
Mourad Farès n’est pas une figure médiatique comme les frères Kouachi ou Abdelhamid Abaaoud. Pourtant, son nom apparaît dans tous les dossiers sensibles du djihadisme francophone depuis 2013. Natif de Haute-Savoie, ce Franco-Marocain de 42 ans a été condamné en 2020 à 22 ans de réclusion criminelle avec une période de sûreté des deux tiers pour avoir organisé le recrutement et l’acheminement de dizaines de jeunes Français vers la Syrie.

Le décret officialise une décision préparée depuis plusieurs mois par les services du ministère de l’Intérieur. La procédure, entamée après la condamnation définitive de Farès, a nécessité l’avis conforme du Conseil d’État avant d’être soumise à la signature du Premier ministre.
La loi immigration de 2023 et le record de 41 déchéances en 2024
Pour comprendre le timing de cette annonce, il faut remonter à la loi du 19 décembre 2023. Ce texte a étendu le champ de la déchéance de nationalité aux binationaux condamnés pour homicide volontaire sur des personnes dépositaires de l’autorité publique. Une extension qui a considérablement élargi le vivier de personnes potentiellement concernées.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 2 déchéances en 2019, 4 en 2020, 4 en 2021, 6 en 2022, 11 en 2023, puis 41 en 2024 — un record absolu. Soit 94 personnes privées de leur nationalité française depuis 2019, selon les données du ministère de l’Intérieur. Le débat sur la déchéance, qui semblait enterré depuis l’abandon du projet de révision constitutionnelle de François Hollande en 2016, resurgit avec une vigueur nouvelle.
Les questions que pose cette mesure
Au-delà du cas individuel, la déchéance de Mourad Farès soulève des interrogations récurrentes. S’agit-il d’une mesure de souveraineté légitime ou d’un outil juridique à l’efficacité limitée ? Que devient concrètement quelqu’un qui perd sa nationalité française mais reste incarcéré sur le territoire ? Le cas Farès illustre les contradictions d’une politique qui punit sans résoudre le fond du problème sécuritaire.
De la Savoie à la Syrie : l’itinéraire du recruteur de Thonon-les-Bains
Pour saisir ce qui a conduit un jeune Savoyard à devenir l’un des recruteurs les plus actifs du djihad syrien, il faut revenir sur son parcours. Rien ne prédisposait Mourad Farès à embrasser la cause djihadiste. Son histoire est celle d’une radicalisation fulgurante, en quelques mois à peine.
2012, la bascule : la mort d’un cousin et l’influence d’Omar Omsen
En 2012, Mourad Farès a 28 ans. Il vit à Thonon-les-Bains, travaille, mène une vie ordinaire. Le décès brutal d’un cousin provoque un choc émotionnel qui le fragilise. C’est à ce moment qu’il découvre les vidéos d’Omar Diaby, plus connu sous son nom de guerre Omar Omsen. Ce Franco-Sénégalais, figure centrale du djihadisme francophone, distille un discours complotiste mêlant rejet de l’Occident et appel à la lutte armée.

Farès dévore ces contenus. En quelques mois, il passe d’une curiosité intellectuelle à une adhésion totale à la mouvance salafiste djihadiste. Omar Omsen devient son mentor, celui qui va le convaincre de passer à l’acte.
Juillet 2013, le grand départ en voiture pour le djihad syrien
En juillet 2013, Mourad Farès quitte la France au volant d’une voiture avec trois compagnons. Direction la Syrie, où la guerre civile fait rage depuis deux ans. Le petit groupe traverse l’Europe, passe en Turquie, puis franchit la frontière syrienne. Une fois sur place, Farès rejoint la brigade d’Oumar Diaby, affiliée au Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda.
Ce départ marque le début d’une ascension fulgurante dans la hiérarchie djihadiste. Farès ne se contente pas de combattre : il organise.
« Abou Al Hassan » : la fulgurante ascension d’un émir francophone
En Syrie, Mourad Farès prend le nom de guerre Abou Al Hassan. Il devient rapidement un rouage essentiel de la machine de recrutement francophone. Son rôle : organiser les filières d’acheminement des jeunes Français vers les zones de combat. Il supervise l’arrivée des nouvelles recrues, les forme, les affecte aux différentes unités.
En février 2014, il accorde une interview au site Vice où il se vante sans retenue : « Tous les djihadistes dont on parle dans les journaux sont passés par moi ». À cette époque, il dirige par intérim la brigade des combattants francophones en l’absence d’Omar Omsen. Son aura grandit, tout comme le nombre de jeunes hommes qu’il envoie au front.
Strasbourg, Bataclan : le lourd héritage criminel de la filière Farès
La déchéance de Mourad Farès ne repose pas sur des soupçons vagues. Elle s’appuie sur des faits précis, documentés, qui le relient directement aux attentats les plus meurtriers qu’ait connus la France.
La filière de Strasbourg-Wissembourg : dix Alsaciens envoyés au front
En décembre 2013, Farès organise l’acheminement de dix jeunes hommes partis d’Alsace. Ces recrues, issues des communes de Strasbourg et Wissembourg, rejoignent les rangs de l’État islamique en Syrie. Farès sert de facilitateur logistique : il coordonne le voyage, accueille les arrivants sur place, supervise leur intégration dans les unités combattantes.

Cette filière alsacienne est l’une des plus documentées. Les services de renseignement français ont retracé chaque étape du parcours de ces dix hommes, dont plusieurs sont devenus des figures clés du djihadisme francophone.
Foued Mohamed-Aggad et Tyler Vilus : les recrues du 13-Novembre
Parmi ces recrues figure Foued Mohamed-Aggad, l’un des terroristes du Bataclan. Le 13 novembre 2015, il participe au massacre de 90 personnes dans la salle de concert parisienne. Son nom est entré dans l’histoire tragique de la France.
Autre recrue de Farès : Tyler Vilus, impliqué dans des projets d’attentats déjoués par les services antiterroristes. Ce lien direct avec les attentats de 2015 est un élément central du dossier qui a conduit à la condamnation de Farès. Le parquet a établi que sans son travail de recrutement et d’acheminement, ces hommes n’auraient jamais rejoint les rangs de l’EI.
Une interview qui scelle son sort
La fanfaronnade de Farès dans Vice au début de l’année 2014 est devenue une pièce à conviction majeure. En se présentant comme le chef incontesté du recrutement francophone, il a fourni aux enquêteurs des aveux publics. Les magistrats ont utilisé cette interview pour démontrer son rôle central dans les filières djihadistes.
De retour en Turquie en juillet 2014, après une dispute avec Omar Omsen, Farès se rend lui-même à l’ambassade de France. Un geste qui intrigue les enquêteurs. Pourquoi un recruteur djihadiste revient-il de son plein gré ? Les spéculations vont bon train. Certains évoquent un différend interne, d’autres une prise de conscience tardive. Toujours est-il que Farès est arrêté, extradé vers la France, et finalement condamné.
Art. 25 du Code civil : les coulisses d’une procédure secrète
La déchéance de nationalité n’est pas une décision arbitraire. Elle repose sur un cadre juridique précis, défini par les articles 25 et 25-1 du Code civil. Comprendre ce mécanisme permet d’éclairer les enjeux du cas Farès.
La double nationalité, condition sine qua non
La règle cardinale de la déchéance est simple : elle ne peut pas rendre une personne apatride. Le droit international, via la Convention de New York de 1961, interdit formellement de priver un individu de toute nationalité. C’est pourquoi la mesure ne concerne que les binationaux.

Mourad Farès, né de parents marocains, possède la nationalité marocaine par filiation. Même privé de son passeport français, il conserve une citoyenneté. C’est cette double appartenance qui rend la procédure légale. Sans elle, la déchéance serait impossible.
De la condamnation pénale au décret du Premier ministre
La procédure suit un cheminement précis. D’abord, une condamnation pénale définitive pour des faits relevant de l’article 25 du Code civil : terrorisme, atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, trahison. Ensuite, le ministère de l’Intérieur saisit le Conseil d’État pour obtenir un avis conforme. Ce n’est qu’après cet avis que le Premier ministre (ou le ministre de l’Intérieur par délégation) signe le décret, publié au Journal officiel.
Aucun recours suspensif n’est possible devant un tribunal ordinaire. Seul le Conseil d’État peut être saisi d’un recours en annulation. Une spécificité qui renforce le caractère souverain de la mesure.
Une arme réservée aux crimes les plus graves
L’article 25 du Code civil liste les faits permettant la déchéance. En tête : les actes de terrorisme, les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, la trahison. Farès coche toutes les cases. La loi immigration de 2023 a ajouté l’homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique, élargissant encore le champ d’application.
Le délai de prescription est de 15 ans pour les actes de terrorisme, contre 10 ans pour les autres motifs. Un délai rallongé qui permet aux autorités de frapper longtemps après les faits.
Apatride ou en sursis ? Le trou noir juridique de la déchéance
Si la procédure est légale en France, ses conséquences concrètes restent floues. Que devient Mourad Farès après la publication du décret ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît.
Le Maroc acceptera-t-il de reprendre Mourad Farès ?
Le décret ne précise pas la seconde nationalité de Farès, mais il est présumé marocain par ses parents. La question qui se pose est celle de la reconnaissance. Le Maroc considère-t-il Farès comme son ressortissant ? Acceptera-t-il de délivrer un passeport à un homme condamné pour terrorisme ?
Si le Maroc refuse de le reconnaître, Farès se retrouve dans un vide juridique : apatride de fait, sinon de droit. Sans papiers, sans représentation consulaire, sans possibilité de voyager. Une situation que le droit international ne prévoit pas clairement.
Le spectre du précédent Ünzile Nur Sert
Le cas d’Ünzile Nur Sert, première femme déchue de sa nationalité française en 2023, offre un précédent inquiétant. Cette Franco-Turque, condamnée pour un projet d’attentats à Paris en 2016, a vu sa déchéance validée par le Conseil d’État en 2024. Pourtant, son sort concret reste ambigu.
Incarcérée en France, elle attend un accord de transfert avec la Turquie. Mais Ankara a jusqu’à présent refusé de la reconnaître comme ressortissante turque. Résultat : elle purge sa peine en France, sans perspective claire de transfert. Un cas qui illustre les limites diplomatiques de la déchéance.
Incarcéré en France : le coût d’une citoyenneté perdue
Mourad Farès purge ses 22 ans de réclusion. La déchéance ne le fait pas sortir de prison, bien au contraire. Il reste incarcéré sur le territoire français, dans une prison de l’administration pénitentiaire.
Le coût de son incarcération, environ 50 000 euros par an, reste à la charge de l’État français. La déchéance n’économise rien. Elle ajoute même des frais de procédure et de contentieux. Du point de vue de la dépense publique, la mesure est essentiellement symbolique et politique : elle ne règle ni le problème carcéral ni le risque sécuritaire.
94 déchéances depuis 2019 : le visage de la répression antiterroriste
Le cas Farès n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une tendance lourde de la politique antiterroriste française. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Un record de 41 déchéances en 2024
Selon les données du ministère de l’Intérieur, 94 personnes ont été déchues de la nationalité française depuis 2019. Le détail par année montre une accélération spectaculaire : 2 en 2019, 4 en 2020, 4 en 2021, 6 en 2022, 11 en 2023, 41 en 2024.
L’année 2024 marque un record absolu. La loi immigration de 2023, en élargissant les motifs de déchéance, a ouvert la voie à une utilisation massive de cet outil. Les services de l’État ont rattrapé le retard accumulé pendant les années précédentes.
Franco-Marocains, Franco-Turcs : les profils les plus visés
En 2025, 19 binationaux ont été déchus de leur nationalité française. La majorité sont des Franco-Marocains (9), suivis des Franco-Turcs (4). Le reste se répartit entre Algériens, Sénégalais, Maliens, Russes et Tunisiens.
Ces chiffres interrogent sur la dimension géopolitique de la mesure. La coopération diplomatique avec les pays d’origine est cruciale pour que la déchéance ait un sens concret. Sans accord de transfert, les déchus restent en France, incarcérés, sans perspective de retour dans leur pays d’origine.
Une tendance qui s’accélère
L’extension de la déchéance à d’autres crimes graves ouvre la porte à une utilisation élargie. Certains juristes y voient une justice à deux vitesses selon la nationalité d’origine. Un Français de souche ne peut pas être déchu, même pour les mêmes faits. Un binational, si. Une différence de traitement qui alimente les critiques des associations de défense des droits humains.
En prison, il obtient une licence de maths : la quadrature de la réinsertion
Le paradoxe du cas Farès atteint son paroxysme dans sa vie carcérale. L’homme que l’État vient de répudier continue de bénéficier des services de l’administration pénitentiaire.
« Mention Très Bien » : le paradoxe du djihadiste studieux
En détention, Mourad Farès a obtenu une licence de mathématiques avec la mention Très Bien. Il se rêve enseignant à sa sortie, dans vingt ans. Ce fait illustre les contradictions de la détention des longues peines : l’administration pénitentiaire réinsère celui que l’État vient de répudier.
Comment concilier ces deux logiques ? D’un côté, la déchéance, qui signifie le rejet définitif de l’individu hors de la communauté nationale. De l’autre, la réinsertion, qui vise à préparer son retour dans la société. Le cas Farès met en lumière une tension profonde entre les objectifs de la politique antiterroriste et ceux de la politique pénitentiaire.
L’équilibre impossible entre sécurité et droits fondamentaux
Les dilemmes concrets sont nombreux. On ne peut pas expulser Farès vers la Syrie, où il risquerait la torture. On ne peut pas l’expulser vers le Maroc sans accord diplomatique. On ne peut pas le libérer avant la fin de sa peine, prévue pour 2036 au plus tôt.
La déchéance ajoute une couche d’incertitude juridique sans résoudre la question sécuritaire. Farès reste en prison, sous la responsabilité de l’État français. La seule différence est qu’il n’est plus français. Une différence qui n’a aucun impact sur sa détention.
Le coût humain et financier de la déchéance
L’incarcération coûte environ 50 000 euros par an. La déchéance ne diminue pas ce coût. Elle complique les échanges diplomatiques. Du point de vue de la dépense publique, la mesure est un coût supplémentaire — procédure, contentieux — sans économie.
Le coût humain est plus difficile à chiffrer. Pour Farès, la perte de la nationalité française signifie la rupture définitive avec son pays d’origine. Pour sa famille, restée en France, c’est une déchirure supplémentaire. Pour la société, c’est un symbole fort, mais dont l’efficacité concrète reste à démontrer.
Trois leçons du cas Farès pour l’antiterrorisme français
Le cas Mourad Farès n’est pas une anomalie. C’est le prototype d’un contentieux de long terme entre sécurité, droit et nationalité. Trois leçons s’en dégagent.
Leçon 1 – La souveraineté a ses limites. La France peut déchoir un binational, mais elle ne peut pas le rendre apatride ni l’expulser sans l’accord du pays d’origine. La déchéance est un acte de souveraineté qui bute sur les réalités diplomatiques.
Leçon 2 – La symbolique ne remplace pas la stratégie carcérale. La déchéance est un signal politique fort, adressé à l’opinion publique et aux djihadistes. Mais elle ne vide pas les prisons ni ne neutralise mieux un condamné. Le coût de l’incarcération reste le même.
Leçon 3 – Le défi syrien n’est pas clos. Farès est derrière les barreaux, mais environ 170 Français restent retranchés dans la région d’Idlib, selon les données du Monde. Leur éventuel retour ou leur capture continuera de poser les mêmes dilemmes. La situation en Syrie évolue, mais les questions de fond demeurent.
Conclusion
Le cas Mourad Farès illustre les contradictions d’une politique antiterroriste qui oscille entre fermeté symbolique et pragmatisme carcéral. La déchéance de nationalité, mesure spectaculaire, ne résout ni le problème de la radicalisation ni celui de la réinsertion. Elle ajoute une couche de complexité juridique à un dossier déjà chargé.
Alors que la France continue de faire face à la menace djihadiste, la question syrienne reste ouverte. Les défis de la reconstruction et le sort des combattants encore sur zone appellent des réponses qui dépassent le cadre strict de la nationalité. Le cas Farès, prototype d’un contentieux de long terme, rappelle que la sécurité et le droit ne font pas toujours bon ménage.