L’île de La Réunion traverse une crise sanitaire et sociale sans précédent. Depuis fin 2022, une drogue de synthèse appelée « dou » ou « lé dou » — nom local de la N-éthylpentédrone (NEP) — s’est répandue à une vitesse foudroyante dans le sud de l’île, avant de gagner l’ensemble du territoire. Les chiffres des saisies explosent, les familles sont dévastées, les structures de soins saturées. « Nous sommes submergés par ce phénomène », alertent les autorités locales. Mais ce qui se joue à La Réunion n’est pas un drame lointain : la même molécule circule déjà sous le manteau dans l’Hexagone, cachée dans des poudres vendues comme de la 3-MMC.

De 365 grammes à 38 kilos : anatomie de l’explosion du « dou » à La Réunion
Les chiffres donnent le vertige. En trois ans, les saisies de cathinones — la famille chimique à laquelle appartient le « dou » — sont passées de 365 grammes en 2023 à 24 kilos en 2024, puis à 38 kilos en 2025. Une augmentation de 305 % en un an. Les saisies de cocaïne et de drogues de synthèse ont bondi de plus de 50 % entre 2024 et 2025. Cette progression n’a rien d’un hasard : elle révèle une mécanique de trafic bien rodée, qui exploite la position géographique de l’île et les failles de son système de contrôle.

58 « mules » en 2025 : la mécanique du trafic depuis l’océan Indien
L’aéroport Roland Garros, à Sainte-Marie, est devenu le point d’entrée principal de la NEP à La Réunion. En 2025, 58 « mules » — ces passeurs qui transportent la drogue dans leurs bagages ou sur leur corps — ont été interpellées. C’est plus du double qu’en 2024. Et la tendance s’accélère : pour les seuls cinq premiers mois de 2026, déjà 29 personnes ont été arrêtées.

L’affaire la plus spectaculaire remonte à décembre 2025. Un couple a été intercepté à l’aéroport avec 12,3 kilos de cathinones dans ses valises. Un record. L’isolement géographique de La Réunion, à 9 400 kilomètres de Paris, en fait à la fois une destination touristique prisée et une plaque tournante idéale pour les trafiquants. Les routes maritimes et aériennes en provenance d’Afrique australe et d’Asie du Sud-Est — où les précurseurs chimiques sont moins contrôlés — passent à proximité. L’île sert de porte d’entrée vers l’Europe, mais aussi de marché local en pleine expansion.
L’effet domino des prix : quand la cocaïne à 150 euros ouvre la voie au « dou »
Pour comprendre pourquoi le « dou » a conquis La Réunion aussi vite, il faut regarder les prix. La cocaïne coûte environ 150 euros le gramme dans l’île — trois fois plus cher qu’en métropole. Le « dou », lui, se négocie entre 70 et 250 euros le gramme selon la qualité. Mais l’essentiel se joue sur les petites quantités : une dose de 0,10 gramme se vend entre 20 et 30 euros, un tarif à la portée de beaucoup.

Il existe même une version low-cost appelée « B13 », encore moins chère, destinée aux consommateurs les plus précaires. Ce différentiel de prix, combiné à une disponibilité croissante, a fait basculer des usagers de cocaïne et de crack vers la NEP. Ceux qui ne pouvaient plus s’offrir la cocaïne ont trouvé dans le « dou » un substitut plus accessible et, selon leurs témoignages, plus « efficace ». Les dealers locaux ont rapidement compris l’aubaine : un produit moins cher, plus addictif, et dont la fabrication ne dépend pas de filières agricoles lointaines.
« Une prise suffit à rendre addict » : ce que la science sait de la N-éthylpentédrone
Derrière le nom vernaculaire de « dou » se cache une molécule de synthèse redoutable : la N-éthylpentédrone, ou NEP. Classée comme stupéfiant par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) le 16 janvier 2026, elle appartient à la famille des cathinones, comme la MDMA ou la 3-MMC. Mais elle est bien plus puissante que ses cousines. Ses effets durent plus longtemps, et son potentiel addictif est comparable à celui de l’héroïne.

Dopamine, paranoïa, troubles cardiaques : le cocktail du « dou »
La NEP agit comme un puissant psycho-stimulant. Elle provoque une libération massive de dopamine et de sérotonine dans le cerveau — bien supérieure à celle des autres cathinones. Les effets recherchés sont une euphorie intense, une désinhibition totale, une sensation d’énergie débordante. Mais cette phase dure peu. Très vite, des symptômes graves apparaissent : paranoïa aiguë, sentiment de persécution, tremblements, palpitations, sueurs froides, insomnie, perte d’appétit.
« Une prise suffit à rendre addict », prévient Karine Hoareau, infirmière au CSAPA (Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) de Saint-Pierre. Le craving — ce besoin irrépressible de consommer — est plus marqué qu’avec la 3-MMC ou la MDMA. Les complications cardiovasculaires sont fréquentes, et le risque de surdose mortelle est réel pour ceux qui sous-estiment la puissance du produit.

Pipes à crack, injection : les modes de consommation qui aggravent les risques
Le « dou » se présente sous forme de poudre très fine ou de cristaux blancs légèrement bleutés. Il se fume généralement dans une pipe à crack en verre ou sur du papier aluminium — une technique connue sous le nom de « chasser le dragon ». Cette voie d’administration entraîne une absorption pulmonaire quasi immédiate, ce qui amplifie les effets et rend la dépendance encore plus rapide.
Certains usagers poussent plus loin le danger en s’injectant le produit. La NEP est plus corrosive pour le réseau veineux que l’héroïne, ce qui provoque des abcès, des phlébites et des infections sévères. Pour allonger leur dose, les trafiquants n’hésitent pas à couper la poudre avec du liquide de refroidissement automobile — un produit toxique qui aggrave encore les complications. Chaque mode de consommation aggrave un peu plus les risques, mais l’addiction est si puissante que les usagers continuent, quoi qu’il en coûte.
« Nos proches sont devenus des inconnus » : La Réunion face à la violence sociale du « dou »
Les chiffres et la chimie ne disent pas tout. Ce que les statistiques ne montrent pas, c’est le quotidien des familles qui voient leurs proches se transformer en quelques semaines. Le « dou » ne détruit pas seulement des corps : il fissure les liens familiaux, sème la terreur dans les quartiers et submerge les structures de soins déjà fragiles.
Fatima Lauret : « Ils rackettent, frappent, mentent. Nos familles sont démunies »

Fatima Lauret est mère de sept enfants et animatrice à la maison des familles de Basse-Terre, dans le quartier de Saint-Pierre. Elle voit passer des dizaines de parents désespérés. « Les familles sont démunies. Elles ne reconnaissent plus leurs proches. Ils deviennent menteurs, manipulateurs, voleurs. Ils peuvent menacer, racketter, frapper », raconte-t-elle.
Dans les quartiers sud de l’île — Bois-d’Olives, Ravine-des-Cabris, Basse-Terre —, le « dou » a transformé des jeunes sans aucun antécédent addictif en personnes violentes et dépendantes. Des mères appellent la police pour dénoncer leur propre fils. Des pères verrouillent leur porte la nuit par peur d’être cambriolés par leur enfant. La honte et l’impuissance rongent les familles, qui n’osent pas toujours parler. Fatima Lauret est l’une des rares à briser le silence, au nom de toutes celles qui se taisent.
CSAPA et CHU saturés : Erick Jean-Daniel Singaïny « surpris par la violence de la propagation »
Erick Jean-Daniel Singaïny est psychologue clinicien au CHU de La Réunion. Lui aussi constate l’ampleur inédite du phénomène. « Je suis surpris par la violence avec laquelle ce produit s’est répandu. Nous rencontrons des consommateurs qui, parfois, n’avaient aucun parcours addictif antérieur », explique-t-il.
Les CSAPA de l’île sont saturés. Les listes d’attente s’allongent, les lits manquent, le personnel spécialisé est insuffisant. La Réunion accuse un retard structurel par rapport à la métropole en matière d’offre de soins en addictologie. Les urgences hospitalières voient arriver des patients en pleine crise de paranoïa, agités, parfois violents. Les équipes soignantes improvisent, mais le rythme des nouvelles admissions dépasse leurs capacités. Le système craque.
Pour en savoir plus sur les usages sexualisés de drogues et leurs conséquences, un phénomène qui touche aussi l’Hexagone, vous pouvez consulter notre article sur le chemsex et les drogues dans les relations sexuelles.
« Pa tèr la » : 60 mesures pour tenter de reprendre le contrôle d’une île submergée
Face à l’urgence, les autorités locales ont réagi. Le 26 juin 2026, le préfet Patrice Latron a annoncé un plan d’action baptisé « Zéro Drogue, La Réunion dit non ! Pa tèr la » (« Pas de terre pour la drogue », en créole). Ce plan, qui fait de la lutte contre le narcotrafic une « grande cause régionale », comprend 60 mesures. Mais sont-elles à la hauteur de l’explosion du trafic ?
Le plan Zéro Drogue du préfet Patrice Latron : une grande cause régionale
Les mesures annoncées couvrent plusieurs fronts. Côté répression, le plan prévoit un renforcement des contrôles portuaires et aéroportuaires, avec des scanners supplémentaires et des équipes cynophiles spécialisées dans la détection des drogues de synthèse. Les effectifs de police et de gendarmerie doivent être augmentés, et des unités dédiées à la lutte contre le trafic de stupéfiants seront créées.
Côté prévention et soins, le plan promet la création de nouvelles places en CSAPA, le déploiement d’équipes mobiles d’addictologie dans les quartiers les plus touchés, et une campagne de communication massive à destination des jeunes. Le slogan « Pa tèr la » doit devenir un marqueur fort, à la fois sur les réseaux sociaux et dans l’espace public.
« 15 ans de retard » : le double fardeau de la prévention et de la répression
Mais les syndicats de police et les professionnels de santé tempèrent l’enthousiasme. La Réunion, rappellent-ils, a « 15 ans de retard » sur la métropole dans la gestion des trafics de drogue. Ce retard se manifeste de deux façons. D’abord, l’offre de soins en addictologie est très insuffisante : il n’existe pas assez de lits d’hospitalisation, pas assez de psychiatres spécialisés, pas assez de structures de réduction des risques. Ensuite, la police peine à quadriller un territoire morcelé, aux routes sinueuses, où les trafiquants s’adaptent plus vite que les forces de l’ordre.
La question sous-jacente est simple : les moyens annoncés seront-ils déployés assez vite pour endiguer une vague qui déferle déjà ? Le plan « Pa tèr la » est ambitieux sur le papier, mais sa mise en œuvre bute sur les mêmes contraintes budgétaires et humaines qui freinent toutes les politiques publiques dans l’outre-mer.
Signal d’alarme pour l’Hexagone : la NEP se cache déjà dans les poudres vendues à Paris
Si le « dou » semble être un problème réunionnais, il serait dangereux de le croire confiné à l’océan Indien. Les données les plus récentes montrent que la NEP circule déjà dans l’Hexagone, souvent à l’insu des consommateurs. Pour les jeunes de métropole qui fréquentent les soirées techno ou les circuits de la 3-MMC, l’alerte est sérieuse.
Été 2025 : la NEP apparaît comme un adultérant dans les 3-MMC d’Île-de-France
Le rapport TREND 2025 de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), publié en juillet 2026, est sans ambiguïté : « À partir de l’été 2025, la NEP (N-éthylpentédrone) apparaît comme un adultérant de plus en plus fréquent des poudres vendues comme “3” (3-MMC) » à Paris et en Île-de-France.
Le compte Instagram Analyse_ton_prod, qui teste anonymement des échantillons envoyés par les usagers, a confirmé cette tendance. Entre septembre et novembre 2025, 20 % des échantillons vendus comme « 3 » ou « 3-MMC » contenaient en réalité de la NEP, souvent à l’insu des consommateurs. En Suisse, la situation est encore plus frappante : à Zürich, depuis avril 2025, aucun échantillon vendu comme 3-MMC ne contenait réellement cette substance. La NEP a déjà largement remplacé la 3-MMC sur le marché.
Roulette russe : pourquoi le danger est démultiplié pour les consommateurs de l’Hexagone
Le problème est mécanique. Un consommateur habitué à la 3-MMC connaît sa dose, ses effets, sa durée d’action. Il achète une poudre qu’il croit connaître, mais qui contient en réalité de la NEP — une molécule bien plus puissante, aux effets plus longs, et au craving plus marqué. Il prend la même quantité que d’habitude, et se retrouve en surdose.
Les complications cardiovasculaires sont plus fréquentes, le risque de décès est réel. Ce n’est pas une hypothèse théorique : les services d’urgence parisiens ont déjà reçu des cas d’intoxication sévère à la NEP, chez des jeunes qui pensaient avoir consommé de la 3-MMC. La NEP n’est pas une simple contrefaçon : c’est un produit objectivement plus dangereux, qui se cache sous un nom rassurant.
Pour mieux comprendre comment les laboratoires clandestins produisent ces substances, vous pouvez lire notre article sur le démantèlement d’un laboratoire de drogue de synthèse dans le Tarn.
Conclusion : La Réunion, laboratoire du futur de la drogue en France ?
La crise que traverse La Réunion n’est pas une anomalie lointaine. C’est un avertissement pour l’ensemble du territoire français. L’île a servi de terrain d’expérimentation pour la NEP : son isolement, ses prix attractifs, la porosité de ses frontières ont permis à cette molécule de s’implanter à une vitesse record. Mais les mêmes dynamiques sont à l’œuvre dans l’Hexagone.
La contrefaçon de 3-MMC par la NEP, les prix bas, l’ignorance des consommateurs, le retard des structures de prévention et de soins : tous ces facteurs sont déjà présents en métropole. Sans une vigilance accrue des autorités sanitaires — OFDT, ANSM, centres d’addictologie — et une prévention ciblée auprès des usagers, la métropole pourrait connaître la même vague dévastatrice.
Le « dou » ne fait que commencer son parcours. Ce qui se passe aujourd’hui à La Réunion préfigure ce qui pourrait arriver demain à Paris, Lyon ou Marseille. La question n’est plus de savoir si la NEP va s’imposer, mais comment l’empêcher de détruire autant de vies qu’elle l’a fait dans l’océan Indien.