Près de deux tiers des usines d'incinération françaises touchées. Environ un million de bonbonnes dans les trois sites du Grand Paris pour la seule année 2025. Plus de 25 000 explosions. Et, en bout de chaîne, une facture de "35 à 40 millions d'euros par an". Depuis le printemps, ce chiffre circule partout : dans la presse, chez les opérateurs, chez les vendeurs de technologies de détection. Sauf que personne, dans les éléments publics disponibles, n'a publié la méthode qui le produit. Le nombre le plus cité du dossier est aussi le moins vérifiable. Ce n'est pas un détail de comptable : c'est lui qui transforme un problème de voirie en problème industriel, et une mode de fin de soirée en argument budgétaire.

Ce qui est solide : des explosions, des arrêts, des réparations
Le point d'appui du dossier est une étude du SVDU, le syndicat des exploitants d'unités de valorisation énergétique (UVE), publiée en octobre 2024. Elle identifie les explosions de bouteilles de protoxyde d'azote comme la première cause d'indisponibilité des incinérateurs français. Le parc compte 126 installations et traite 14,5 millions de tonnes par an ; c'est le plus important d'Europe, et près des deux tiers des installations sont concernées.
Les ordres de grandeur des dégâts, eux, sont documentés : 20 à 40 heures d'arrêt par incident, jusqu'à 200 000 euros de réparation dans les cas lourds, des brûlures et des projections pour les opérateurs, une continuité de service public mise à mal. Le Syctom, qui gère les trois incinérateurs du Grand Paris, indique qu'environ un million de bonbonnes sont entrées dans ses fosses en 2025, provoquant plus de 25 000 explosions sur l'année. Le Parisien rapportait qu'au premier semestre 2025, le nombre d'explosions dépassait déjà celui de toute l'année 2024. À Bruxelles, l'incinérateur de Neder-Over-Heembeek a été arrêté 40 fois en 2024. Un reportage de franceinfo résume la scène sur un site : "il y en a pour un million d'euros de casse".
Le phénomène, lui, n'est plus marginal. Selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives, 6,7 % des adultes de 18 à 64 ans avaient déjà expérimenté le "proto" en 2023, et les signalements aux autorités sanitaires ont été multipliés par quatre entre 2020 et 2024. Les cartouches de 8 grammes pour siphon à chantilly ont cédé la place à des bonbonnes de 2 à 5 litres, souvent achetées en ligne sur des sites étrangers.

Pourquoi 25 000 explosions ne font pas 5 milliards d'euros
C'est ici que l'arithmétique rend service. Si chacune des 25 000 explosions recensées par le Syctom coûtait 200 000 euros, la note dépasserait les 5 milliards d'euros. Elle n'y est pas. Logique : l'immense majorité des détonations se produit dans la fosse ou dans le four sans casser grand-chose. Ce sont les rares qui atteignent un équipement critique - grille, chaudière, conduit - qui déclenchent l'arrêt et la facture. Les "35 à 40 millions" forment donc une addition hétérogène : quelques sinistres lourds, beaucoup d'heures perdues, des tonnes détournées vers d'autres exutoires, de l'électricité et de la chaleur qui ne sont pas vendues.
Rapporté aux 14,5 millions de tonnes traitées, l'ordre de grandeur donne 2,40 à 2,80 euros la tonne - à comparer à une centaine d'euros la tonne pour le traitement lui-même. Ce calcul est le mien, pas celui du SVDU, et il ne vaut que si les pertes se répartissent sur l'ensemble du tonnage. Mais il situe le débat : on parle d'un surcoût réel, pas d'un effondrement de la filière. Pour comparaison, la FNADE cite une estimation néerlandaise à 65 millions d'euros par an pour le secteur, arrêts compris.
Un chiffre qui se répète tout seul
Mars 2026 : Le Monde titre sur des dégâts "réévalués à au moins 35 millions d'euros". Le mot "réévalués" suppose un chiffre antérieur, dont on ne sait pas grand-chose. Puis le même intervalle revient dans une vidéo de SUEZ France, réalisée avec la préfecture du Vaucluse : "entre 35 et 40 millions d'euros par an à la filière". On le retrouve dans un communiqué de NextWaste, intégrateur français, qui annonce le déploiement d'une solution d'intelligence artificielle de détection en fosse avec l'allemand Wasteer : "Selon le SVDU, ces incidents entraînent des arrêts de 20 à 40 heures", et les pertes annuelles sont "estimées entre 35 et 40 millions d'euros".
Trois émetteurs, une seule origine. Aucune méthodologie publique, aucune mesure indépendante dans ce que l'on peut lire. Cela ne prouve pas que le chiffre est faux - les indices de terrain vont tous dans le sens d'un coût significatif. Cela interdit de le présenter comme un coût audité. D'autant que les trois relais ont un intérêt convergent à le rendre spectaculaire : le premier relaie des exploitants qui réclament de l'État qu'il agisse, le deuxième vend une prestation, le troisième la technologie qui détecte les bonbonnes avant le four. Une estimation produite par une partie prenante, reprise par des parties prenantes, n'est pas une mesure. C'est un argument.
La facture arrive à la collectivité, l'amende à l'État
Le traitement des déchets ménagers est une compétence des collectivités, financée par la taxe d'enlèvement des ordures ménagères ou la redevance. Les incinérateurs français sont très majoritairement publics ou concédés à des opérateurs par des collectivités, à l'image de ceux gérés par le Syctom, un syndicat mixte. Conséquence structurelle : les réparations, les arrêts et les tonnes redirigées atterrissent sur le budget du service public, donc sur les ménages et les entreprises qui le paient. Ce n'est pas un chiffre du dossier, c'est le circuit de l'argent.
Face à ça, le gouvernement a choisi de frapper l'usager. Le 24 mars 2026, sur TF1, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé trois nouveaux délits : l'inhalation de protoxyde d'azote (un an de prison et 3 750 euros d'amende, avec amende forfaitaire de 200 euros), le transport de protoxyde d'azote sans motif légitime (deux ans et 7 500 euros) et la conduite sous son emprise (trois ans et 9 000 euros). La vente sera encadrée par des plages horaires et interdite la nuit, avec fermeture administrative des commerces contrevenants. L'ensemble s'insère dans le projet de loi contre la délinquance et la criminalité organisée, présenté le lendemain en Conseil des ministres, et doit se substituer aux textes votés par les parlementaires.
Ces textes, justement, suivent une autre logique. La proposition de loi transpartisane portée par la sénatrice socialiste Marion Canalès, déposée le 13 novembre 2025 et adoptée par le Sénat le 26 février 2026, réserve la vente aux seuls professionnels : interdiction aux particuliers, en ligne comme en magasin, liste des acheteurs autorisés fixée par décret, traçabilité des volumes, sanctions renforcées. Les sénateurs ont aussi créé un délit d'abandon de contenants sur la voie publique, et supprimé l'interdiction d'importation, l'essentiel de l'approvisionnement français venant de l'étranger, notamment pour l'industrie et le médical. Quant à savoir lequel des deux textes l'emportera, l'arbitrage reste la grande inconnue du dossier.
Ce que ni la prison ni l'amende ne paient
Spoiler : aucune des deux voies ne traite la facture. Verbaliser un consommateur à 200 euros ne répare pas une grille dont la réparation peut coûter 200 000 euros, et l'amende forfaitaire part au budget de l'État, pas à celui du syndicat qui a payé la casse. Une bouteille achetée sur un site étranger, bue sur un banc et jetée dans une poubelle de rue ne disparaît pas parce que son utilisateur est poursuivi. L'argent dépensé par la collectivité et l'argent récupéré par l'État ne se croisent jamais.
La voie sénatoriale est plus sérieuse sur le fond, puisqu'elle s'attaque à l'offre. Mais elle a ses limites, que le Sénat a lui-même documentées : la loi de 2021 interdisant la vente aux mineurs et l'arrêté de juillet 2023 encadrant les formats n'ont pas enrayé la progression, les arrêtés municipaux se sont multipliés sans effet durable, et l'interdiction d'importer a été retirée précisément parce que le produit vient d'ailleurs. Réserver la vente aux professionnels, enfin, a un coût pour les usages légitimes - pâtisserie, santé, industrie - qui devront passer par des circuits restreints et tracés. Ce coût est réel, il est simplement mieux réparti qu'une facture d'incinérateur.
Reste un angle mort dans le débat : la prévention et le tri. Les communes qui veulent verbaliser manquent parfois de policiers pour interpeller, comme le rappelle Patrick Lascoux, élu de Noisy-le-Sec, pour qui "rien n'a changé". Les exploitants, eux, installent des solutions de détection, dont la promesse commerciale repose largement sur l'estimation contestée.

Une facture honnête reste à écrire
Il manque une pièce simple : un chiffrage publié avec sa méthode, par un acteur qui ne vend ni prestation ni logiciel. Si le SVDU ouvrait ses calculs, ou si un tiers - la Cour des comptes, l'Ademe, l'inspection générale - reprenait les arrêts, les réparations et les tonnes détournées site par site, le débat changerait de nature. On saurait alors si l'on parle de 2 euros la tonne ou de 10, et si la priorité est la détection, la consigne, la contribution des metteurs sur le marché ou la répression de l'usage.
En attendant, la seule chose vraiment chiffrée du dossier est l'amende forfaitaire : 200 euros pour un usager. Le reste - les fours fissurés, les heures d'arrêt, les bennes détournées, la chaleur non vendue - repose sur une estimation que personne n'a encore publiée avec sa méthodologie. Un chiffre qui circule autant sans que personne ne demande à le voir, c'est le signe qu'il arrange tout le monde.