Le 2 juillet 2026 restera une date noire dans l'histoire de la justice pénale internationale. Ce jour-là, le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont officialisé leur retrait du Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI). L'annonce, bien que redoutée depuis septembre 2025, a frappé comme un coup de tonnerre dans le paysage juridique mondial.

Les trois régimes militaires, réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES), ont justifié leur décision par une accusation grave : la CPI serait devenue un « instrument sélectif et politisé ». Dans un courrier adressé au secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, le Burkina Faso a écrit que « la Cour s'est progressivement éloignée de ses idéaux fondateurs ». Le Mali a renchéri en dénonçant « l'instrumentalisation de la Cour à des fins politiques », tandis que le Niger faisait « le constat de détournement d'objectif et de l'instrumentalisation de cette juridiction qui avait pourtant suscité beaucoup d'espoir ».
Des annonces de septembre 2025 à la rupture de juillet 2026
Le premier coup de tonnerre de l'AES
Le 22 septembre 2025, les trois régimes militaires créent la surprise en annonçant leur retrait « avec effet immédiat » de la CPI. Dans une déclaration commune, ils qualifient la Cour d'« instrument de répression néocolonial aux mains de l'impérialisme ». Le ton est sans appel : « La CPI s'est montrée incapable de prendre en charge et de juger des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, des crimes de génocide et des crimes d'agression avérés ».
Cette annonce s'inscrit dans une escalade plus large. En janvier 2025, les trois pays avaient déjà quitté la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), privant les victimes d'un recours devant la Cour régionale d'Afrique de l'Ouest. Le retrait de la CPI est un domino de plus dans une stratégie de rupture totale avec les institutions héritées de l'ordre post-colonial.
Les notifications de juin 2026 et la mécanique juridique
Neuf mois après l'annonce politique, place aux formalités juridiques. Le processus de retrait suit une mécanique précise, définie par l'article 127 du Statut de Rome. Le Niger envoie sa lettre officielle à Antonio Guterres le 18 juin 2026. Le Mali et le Burkina Faso suivent le 24 juin. Le ton est moins véhément qu'en septembre 2025, mais la détermination reste intacte.

Mais la rupture n'est pas instantanée. Conformément à l'article 127, le retrait ne prendra effet qu'un an après la notification, soit en juin 2027. D'ici là, les trois pays restent théoriquement liés par leurs obligations. Les crimes commis sur leur territoire avant cette date demeurent sous la juridiction de la CPI. Cette période de transition laisse une fenêtre étroite pour d'éventuelles enquêtes, mais elle ne changera rien à la décision de fond.
L'annonce publique du 2 juillet 2026
Le 2 juillet, la présidence de l'Assemblée des États parties à la CPI, qui regroupe 125 pays membres, a tenté une dernière médiation. Dans un communiqué, elle a rappelé que « la CPI est au cœur du système international de responsabilité » et que « son efficacité dépend d'un soutien constant et sans équivoque de la communauté internationale ». Peine perdue : Niamey, Bamako et Ouagadougou n'ont pas cédé.
Les termes employés par les trois capitales sahéliennes sont frappants de similitude. Le Burkina Faso, dans sa lettre officielle à l'ONU publiée le 1er juillet, a utilisé exactement la formule de l'« instrument sélectif et politisé ». Le Mali a parlé d'un « exercice d'une justice pénale internationale équitable régulièrement entravé ». Le Niger, dans sa notification du 18 juin, évoquait un « détournement d'objectif ». Ce vocabulaire rodé témoigne d'une coordination étroite au sein de l'AES.
De la ratification au rejet : l'espoir brisé d'une justice universelle au Sahel
2000-2004 : le Sahel, terre d'espoir de la justice universelle
Pour comprendre l'ampleur de ce divorce, il faut remonter le fil de l'histoire. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso comptaient parmi les premiers États africains à rejoindre la CPI, portés par l'espoir d'en finir avec l'impunité des crimes de masse.
Le Mali ratifie le Statut de Rome le 16 août 2000, devenant l'un des tout premiers États africains à le faire. Le Niger suit le 11 avril 2002, le Burkina Faso le 16 avril 2004. À l'époque, ces ratifications sont perçues comme un engagement fort en faveur des droits humains. Les massacres qui ont ensanglanté la région dans les années 1990 — notamment au Rwanda et en Sierra Leone — sont encore dans toutes les mémoires. La CPI incarne la promesse d'un « plus jamais ça ».
Vingt ans de présence discrète mais fidèle

Pendant près d'une décennie, ces trois pays restent des membres discrets mais fidèles de la Cour. Ils participent aux assemblées des États parties, versent leurs contributions, et reconnaissent la compétence de la CPI sur les crimes commis sur leur sol. Rien ne laisse présager la rupture à venir.
Depuis 2013, la CPI mène des enquêtes au Mali. Son bilan, bien que non négligeable, est limité. À ce jour, seules deux condamnations ont été prononcées : l'affaire Al Mahdi, dans laquelle une peine a été prononcée le 27 septembre 2016 pour la destruction des mausolées de Tombouctou, et l'affaire Al Hassan, où une condamnation pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité a été prononcée le 26 juin 2024. De plus, un mandat d'arrêt reste actif pour Iyad Ag Ghaly, le chef présumé du groupe Ansar Dine.
Pour les victimes sahéliennes, ce bilan est à la fois une lueur d'espoir et une source de frustration. Deux condamnations en treize ans d'enquête, c'est peu face à l'ampleur des massacres perpétrés par les groupes djihadistes. Les réparations ordonnées par la Cour peinent à être versées. La lenteur de la justice internationale nourrit le discours des juntes, qui opposent une justice « inefficace » à leur promesse de sécurité immédiate.
Le basculement : des juntes au pouvoir
L'arrivée des régimes militaires au pouvoir dans les trois pays change la donne. Au Mali, le colonel Assimi Goïta prend le pouvoir en 2020. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré s'empare du pouvoir en 2022. Au Niger, le général Abdourahamane Tchiani renverse le président élu en juillet 2023.
Ces régimes construisent un discours anti-occidental qui rejette toute ingérence, y compris judiciaire. La CPI devient une cible privilégiée. Le 22 septembre 2025, les trois pays annoncent leur retrait « avec effet immédiat ». Vingt ans après avoir rejoint la Cour avec espoir, ils claquent la porte.
Souveraineté, anti-impérialisme et alliance russe : les véritables raisons d'un divorce géopolitique
De la CEDEAO à l'AES : l'architecture du rejet
Le retrait de la CPI n'est pas un acte isolé. Il s'inscrit dans une dynamique de rejet des institutions régionales et internationales. En janvier 2025, les trois pays ont quitté la CEDEAO, qu'ils accusaient d'être une « organisation aux ordres des puissances occidentales ». Ils se sont alors repliés sur l'Alliance des États du Sahel (AES), une structure créée en 2023 pour coordonner leur défense et leur diplomatie.
L'AES fonctionne comme une chambre d'écho des griefs anti-occidentaux. Chaque retrait — de la CEDEAO, de la CPI — renforce la cohésion du bloc et verrouille un peu plus l'espace politique. Les trois régimes se présentent comme des remparts contre l'impérialisme, surfant sur un sentiment anti-français et anti-occidental profond dans leurs populations. La rupture diplomatique entre le Burkina Faso et la France le 26 juin 2026 illustre cette dynamique : le capitaine Ibrahim Traoré a annoncé la rupture des relations bilatérales avec Paris, accusant la France d'« activisme incessant » contre ses intérêts.
L'ombre de Poutine plane sur le prétoire
Le timing de ce retrait n'a rien d'anodin. Depuis mars 2023, Vladimir Poutine est visé par un mandat d'arrêt de la CPI pour crime de guerre présumé de déportation d'enfants ukrainiens. En quittant la Cour, les trois pays sahéliens envoient un signal clair à Moscou : ils ne participeront pas à l'isolement judiciaire du président russe.

La visite de Sergueï Lavrov au Niger le 9 juillet 2026 — une semaine seulement après l'annonce du retrait — confirme cette proximité. Le ministre russe des Affaires étrangères a signé avec l'AES un mémorandum instituant un cadre permanent de consultation diplomatique. Moscou confirme sa volonté de « poursuivre son soutien militaire » aux États de l'AES. Le rapprochement est stratégique : la Russie gagne des alliés dans une région riche en ressources, tandis que les juntes sahéliennes obtiennent une protection militaire et diplomatique contre les pressions occidentales.
L'argument imparable pour les opinions publiques sahéliennes
Sur les réseaux sociaux et dans les médias d'État, la CPI est présentée comme un tribunal de vainqueurs qui ne juge que les Africains. Cette accusation de « justice à deux vitesses » a un écho profond, notamment chez une jeunesse en rupture avec l'Occident. Les régimes militaires exploitent ce sentiment avec habileté, présentant leur retrait comme un acte de souveraineté et de dignité retrouvée.
Pour les populations sahéliennes, confrontées quotidiennement à l'insécurité et à la pauvreté, la CPI est une institution lointaine et abstraite. Les arguments sur l'impunité des grandes puissances ou la sélectivité des poursuites résonnent bien plus que les principes du droit international. Les juntes ont compris que, dans ce contexte, frapper la CPI ne coûte rien politiquement — au contraire, cela renforce leur popularité.
« 99 % des accusés de la CPI sont Africains » : le procès en chasse raciale
Une critique qui ne date pas d'hier
L'accusation de sélectivité n'est pas une invention des juntes sahéliennes. Elle est aussi vieille que la CPI elle-même et a été portée par des voix bien plus respectables. Dès 2013, le Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn, alors président de l'Union africaine, accusait la CPI de « se transformer en une sorte de chasse raciale ». Son argument était simple : « 99 % des inculpés de la CPI sont Africains ». Cette statistique, bien que datée, reste un poison lent qui a rongé la légitimité de la Cour sur le continent.
L'absence de poursuites contre les grandes puissances occidentales pour les guerres en Irak ou en Libye a alimenté ce sentiment d'injustice. Pourquoi la CPI enquête-t-elle sur des crimes commis au Mali ou en République démocratique du Congo, mais pas sur les frappes de l'OTAN à Tripoli ? Cette question, jamais vraiment répondue, a créé un terreau fertile pour les accusations de partialité.
Le maigre bilan de la CPI au Sahel
La Cour pénale internationale mène des enquêtes au Mali depuis 2013. Malgré quelques réalisations, son impact global est resté assez modeste. À ce jour, elle a obtenu deux condamnations : l'une concernant Al Mahdi, condamné le 27 septembre 2016 pour la destruction des mausolées de Tombouctou, et l'autre concernant Al Hassan, condamné le 26 juin 2024 pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité à Tombouctou. En outre, un mandat d'arrêt est toujours en cours pour Iyad Ag Ghaly, le chef présumé d'Ansar Dine.
Pour les victimes sahéliennes, ce bilan est à la fois une lueur d'espoir et une source de frustration. Deux condamnations en treize ans d'enquête, c'est peu face à l'ampleur des massacres perpétrés par les groupes djihadistes. Les réparations ordonnées par la Cour peinent à être versées. La lenteur de la justice internationale nourrit le discours des juntes, qui opposent une justice « inefficace » à leur promesse de sécurité immédiate.
L'éléphant dans la pièce : l'impunité des juntes
Le paradoxe de l'accusation de sélectivité est qu'en quittant la CPI, les juntes sahéliennes se protègent aussi d'éventuelles enquêtes sur leurs propres exactions. Depuis leur prise de pouvoir, les forces armées des trois pays sont accusées par des ONG de violations des droits humains : exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, détentions arbitraires. En se retirant de la CPI, les régimes militaires ferment la porte à toute enquête internationale sur ces faits.
Le retrait n'est donc pas seulement un geste anti-impérialiste : c'est aussi un bouclier juridique. Les juntes savent que la justice locale, sous leur contrôle, ne les inquiétera jamais. En quittant la CPI, elles s'assurent que les crimes de leurs soldats resteront impunis. Cette réalité crée un malaise chez les défenseurs des droits humains, qui voient dans ce retrait une double peine pour les victimes.
Double peine au Sahel : quand les victimes perdent la CEDEAO et la CPI
Un vide juridique pour les victimes
Drissa Traoré, secrétaire général de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), résume le drame en une phrase : « La décision de se retirer de la CPI fragilise la situation des victimes, pour lesquelles la Cour représente souvent le dernier espoir d'obtenir justice ». Après leur retrait de la CEDEAO, la perte de la protection de la CPI laisse les victimes dans un vide juridique.
Ce constat est d'autant plus amer que les victimes sahéliennes n'ont jamais été nombreuses à pouvoir saisir la CPI. Les procédures sont longues, coûteuses, et l'accès à la Cour est filtré par le Bureau du Procureur. Mais pour celles et ceux qui ont réussi à franchir ces obstacles, la CPI était le seul tribunal capable de juger les crimes les plus graves. Aujourd'hui, cette porte se ferme.
Compétence résiduelle et crimes de demain
L'article 127 du Statut de Rome prévoit une compétence résiduelle : les crimes commis avant le retrait effectif restent justiciables devant la CPI. Les victimes d'exactions survenues entre 2000 et 2027 peuvent donc encore espérer une enquête. Mais pour les violences futures, le vide est total.
Les seules portes de recours sont désormais locales. Or, dans les trois pays, la justice n'est pas indépendante. Les juges sont nommés par le pouvoir, les procès politiques sont monnaie courante, et la société civile est muselée. Au Burkina Faso, le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme va fermer fin novembre 2026 son bureau après sa suspension par le régime militaire. Les victimes de crimes commis par les groupes djihadistes ou par les forces de sécurité n'ont aucun recours impartial.
Que deviennent les enquêtes en cours ?
Les affaires déjà ouvertes par la CPI ne disparaissent pas avec le retrait. Le Bureau du Procureur peut théoriquement continuer à enquêter sur les crimes commis avant 2027. Mais sans la coopération des États concernés — qui refusent désormais de transmettre des preuves ou d'arrêter des suspects — ce travail devient quasi impossible.
Les réparations ordonnées dans les affaires Al Mahdi et Al Hassan risquent de ne jamais être versées. Les victimes, qui attendent depuis des années une indemnisation, voient leurs espoirs s'évanouir. Le retrait de la CPI n'est pas seulement une décision politique : c'est une condamnation à l'impunité pour des milliers de Sahéliens.
Nouvelle cour, vieux démons : la Cour pénale sahélienne aux mains de l'AES
Les promesses d'une justice « endogène »
Face à ce vide, les trois régimes promettent une alternative : la Cour pénale sahélienne et des droits de l'Homme (CPS-DH). Annoncée en septembre 2025, la CPS-DH doit incarner une justice « endogène », débarrassée des ingérences occidentales. Les ministres de la Justice de l'AES se sont réunis à Niamey en mars 2026 pour poser les bases de cette institution. Selon Jeune Afrique, le projet prévoit de « se doter de mécanismes endogènes pour la consolidation de la paix et de la justice ».
Le narratif est séduisant : une cour africaine, gérée par des Africains, pour juger les crimes commis au Sahel. Mais près de six mois après l'annonce du retrait, les trois pays peinent encore à donner corps à ce projet. Aucun texte fondateur n'a été publié, aucun budget n'a été alloué, aucun juge n'a été nommé.
Indépendance, moyens, impartialité : le triple défi
Les défis sont colossaux. Comment une cour sahélienne peut-elle être impartiale dans des régimes autoritaires qui musèlent la société civile ? Qui la financera ? La Russie, qui a promis un soutien militaire mais rien pour la justice ? Le trésor public de l'AES, déjà exsangue ? Sera-t-elle capable d'enquêter à la fois sur les groupes djihadistes et sur les forces de sécurité locales ?
Les premières réponses ne sont pas rassurantes. Selon Justice Info, le projet de CPS-DH est « rédigé comme une promesse de campagne » et « y croire c'est courir un gros risque de déception ». Les ONG de défense des droits humains, qui devraient être les premières partenaires d'une telle cour, sont déjà sous pression dans les trois pays. Sans indépendance et sans moyens, la CPS-DH risque de n'être qu'une coquille vide.
Un outil de propagande ou une vraie institution ?
La question centrale est celle de la crédibilité. Le simple fait de nommer une cour ne crée pas une culture de l'état de droit. Pour être crédible, la CPS-DH devrait pouvoir enquêter sur les crimes commis par les forces de sécurité des trois pays — ce qui suppose une indépendance que les régimes militaires n'ont aucune raison d'accorder.
Dans ces conditions, la CPS-DH risque fort d'être perçue comme une justice aux ordres du pouvoir, servant à légitimer le contrôle militaire plutôt qu'à punir les criminels. Les victimes sahéliennes, déjà privées de la CPI, pourraient se retrouver face à une institution fantoche, incapable de leur rendre justice.
Un précédent dangereux : quels pays pourront suivre le Sahel hors de la CPI ?
La Hongrie, le Sahel… un effet domino est-il possible ?
En 2025, la Hongrie a annoncé son retrait de la CPI en réaction au mandat d'arrêt contre Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien. Bien que la Hongrie n'ait pas encore notifié officiellement son départ, le signal est clair : la CPI est devenue une cible pour les régimes autoritaires du monde entier.
Le Sahel offre une vitrine à ces puissances qui veulent affaiblir le droit international. Les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde — aucun de ces géants n'est membre de la CPI. Le retrait des trois pays sahéliens, bien que marginal en termes de poids diplomatique, envoie un signal dangereux : on peut quitter la CPI sans conséquence majeure. D'autres pays africains, tentés par un rapprochement avec la Russie ou la Chine, pourraient être tentés de suivre cet exemple.
125 États membres, mais une autorité contestée
La CPI compte encore 125 États membres, mais son autorité est plus contestée que jamais. Accusée d'être un outil occidental par les uns, critiquée pour sa lenteur par les autres, la Cour est prise entre deux feux. Les grandes puissances et le droit international entretiennent un rapport ambigu avec la CPI : elles la soutiennent quand elle poursuit leurs adversaires, mais la rejettent quand elle les menace.
Pourtant, la CPI conserve des atouts uniques. Elle peut être saisie par le Conseil de sécurité de l'ONU, ce qui lui donne une portée universelle. Sa compétence résiduelle lui permet de poursuivre les crimes commis avant un retrait. Et le soutien de l'Union européenne et des ONG de défense des droits humains lui assure des ressources et une légitimité. Mais ces atouts suffiront-ils à résister à la vague de contestation qui monte ?
Le rôle ambivalent des grandes puissances
Les grandes puissances entretiennent un rapport complexe avec la CPI. Les États-Unis ne sont pas membres et ont même adopté des lois pour protéger leurs ressortissants des poursuites. La Russie s'est retirée en 2016 après le rapport qui qualifiait l'annexion de la Crimée d'occupation. La Chine n'a jamais rejoint la Cour.
Ces absences affaiblissent la légitimité de la CPI et donnent des arguments à ceux qui l'accusent de partialité. Les juntes sahéliennes exploitent cette faille avec habileté : pourquoi les dirigeants des grandes puissances seraient-ils à l'abri des poursuites quand les Africains sont jugés ?
Conclusion : justice à deux vitesses ou souveraineté retrouvée ?
Le retrait du Niger, du Mali et du Burkina Faso de la CPI est une victoire politique et rhétorique pour les juntes sahéliennes. Sur leur terrain, celui de la souveraineté et de la lutte contre l'ingérence occidentale, elles ont marqué des points. Leurs opinions publiques, nourries d'un discours anti-impérialiste, applaudissent cette décision.
Mais derrière les déclarations fracassantes, ce sont les victimes sahéliennes qui paient l'addition. Déjà privées du recours devant la CEDEAO, elles perdent aujourd'hui leur dernier espoir de justice internationale. La Cour pénale sahélienne promise par l'AES est une coquille vide, incapable de garantir l'indépendance et l'impartialité nécessaires. Les crimes commis par les groupes djihadistes comme par les forces de sécurité resteront impunis.
Ce divorce pose une question centrale pour l'avenir de la justice internationale : comment maintenir la crédibilité d'une institution que les puissants rejettent et que les faibles abandonnent ? La CPI doit trouver une réponse à cette crise existentielle, sous peine de voir d'autres pays suivre l'exemple sahélien. Mais l'alternative proposée par l'AES — une justice sous contrôle militaire — n'est pas une solution crédible. Le Sahel est face à un choix impossible : entre une justice internationale imparfaite et une justice locale inexistante, les victimes restent les grandes perdantes.