Cinquante-six millions d'euros pour la place de la Concorde. Cinquante-deux millions supplémentaires pour les Buttes-Chaumont. Dix-neuf pour la porte de Montreuil, onze virgule quatre pour Richard-Lenoir et ses squares, huit pour la végétalisation du canal Saint-Martin. Le budget primitif 2026 de la Ville de Paris, adopté le 16 décembre 2025, aligne ses chantiers comme un catalogue : projet par projet, à l'euro près, avec la photo avant-après qui va bien.

Ce que ce catalogue ne dit pas : combien coûtera, chaque année, l'entretien de tout ça.
Ce n'est pas une cachotterie, c'est une question de structure. La communication budgétaire parisienne est bâtie sur le coût des chantiers neufs - ce qu'on inaugure. La dépense de maintien en état - ce qu'on répare, arrose, remplace, nettoie - n'a pas d'équivalent projet par projet. Et quand on cherche le chiffre, on tombe sur un agrégat "propreté" dont personne ne sait vraiment ce qu'il contient.
Le chantier, raconté au million près
Les chiffres du budget 2026 sont connus et plutôt bons pour la Ville : plus de 1,6 milliard d'euros d'investissements maintenus, une épargne brute de 750 millions d'euros en 2025 contre 266,9 millions l'année précédente, une capacité d'autofinancement de 78,6 %, une durée de désendettement ramenée à douze ans (contre 16,4 ans dans le budget précédent). Les agences de notation, assure la Mairie, jugent cet endettement soutenable.
Côté transformation de l'espace public, la liste est précise : Concorde (56 M€), Buttes-Chaumont (52 M€), porte de Montreuil (19 M€), boulevard Richard-Lenoir (11,4 M€), canal Saint-Martin (8 M€), abords de Montparnasse (5,7 M€) et de Notre-Dame (4,6 M€), porte de la Villette (1,8 M€), forêt urbaine du réservoir de Grenelle (1,5 M€), plus 20 millions d'euros pour de nouvelles pistes cyclables. À quoi s'ajoutent 800 millions d'autorisations de programme pour le logement.
Ces montants sont des investissements. Ils sortent une fois. Une place végétalisée, elle, coûte tous les ans : arrosage les premières années, taille, remplacement des sujets morts, réfection des sols, nettoyage d'une surface devenue plus fréquentée, réparation de ce qui est cassé. Un arbre planté ne tient pas seul pendant plusieurs saisons, et une pelouse piétinée par un million de passants doit être refaite.
L'entretien, raconté en gros paquets
Le seul agrégat public disponible est celui de la propreté. Et il fuit de partout.
En 2018, le budget "environnement" de la Ville atteignait 736,6 millions d'euros, dont 79 % consacrés à la gestion des déchets et à la propreté urbaine, soit 581,9 millions. Mais la même source indique que les dépenses de fonctionnement de propreté urbaine et de gestion des déchets seules s'élevaient à 256,4 millions. Deux chiffres, un facteur deux, aucune explication du périmètre. Voilà pour la rigueur des comparaisons.

En 2020, le troisième Plan propreté était présenté par la presse spécialisée avec un budget "conséquent de 600 millions d'euros par an". En 2026, le chiffre qui circule dans le débat municipal "avoisine les 800 millions d'euros annuels" - sans qu'aucun document budgétaire traçable ne vienne définir ce qu'on y met. La collecte ? Le traitement ? Le nettoiement ? Les trois, plus les déchetteries, plus les charges de structure ? Mystère.
Or le périmètre change tout. Une partie de la collecte est assurée par des opérateurs privés dans la moitié des arrondissements : ce sont des marchés, dont les prix unitaires ne sont pas publics. Et 800 millions d'euros de "propreté", dans une ville qui produit plus d'un million de tonnes de déchets par an, ne mesurent pas l'entretien d'une place végétalisée : ils mesurent d'abord un service de collecte. Ce que l'agrégat recouvre exactement, des tournées de collecte au nettoiement en passant par les déchetteries et les charges de structure, ne se reconstitue pas à partir des documents publics.
Résultat : impossible de savoir si la transformation de l'espace public a fait grimper la facture d'entretien de 5 %, de 20 % ou de 40 %. Le chiffre n'existe pas.
Une baisse des dépenses de gestion dans une ville qui en ajoute
Il y a dans le budget 2026 une petite phrase qui devrait faire tiquer : la Ville revendique une baisse de 0,7 % de ses dépenses de gestion en 2025. Dans le même temps, elle annonce une croissance de 1,5 % de ses dépenses réelles de fonctionnement. Les deux agrégats ne recouvrent pas la même chose - et c'est précisément le genre d'écart qui rend le débat illisible pour qui n'a pas le vocabulaire comptable.
Mais gardons le chiffre le plus flatteur, celui que met en avant la communication municipale. Une ville qui plante, minéralise, piétonnise et équipe devrait voir ses charges de fonctionnement augmenter mécaniquement, ne serait-ce que pour arroser ce qu'elle a planté. Qu'elle affiche malgré cela une baisse de 0,7 % de ses dépenses de gestion pose trois hypothèses, et aucune n'est démontrable avec les documents publics : soit les nouveaux équipements ne sont pas encore livrés et leur coût n'est pas encore dans les comptes ; soit il est absorbé par des économies réalisées ailleurs ; soit l'entretien est déjà sous tension, et personne ne le mesure.
Qui paie l'addition
C'est là que le sujet cesse d'être technique. Chaque euro d'entretien supplémentaire sort du budget de fonctionnement, donc entre en concurrence avec autre chose. À Paris, ce quelque chose a un nom : la fonction "santé et action sociale" est le premier poste de dépenses et progresse de 40 millions d'euros en 2026, avec 443,6 millions pour le centre d'action sociale, 446,8 millions au titre du RSA, 392,2 millions pour l'aide sociale à l'enfance, 303,5 millions pour le handicap.
L'argument "il n'y a pas d'argent" ne tient pas tout seul. Le taux de taxe foncière parisien est de 20,50 %, contre 34,87 % en moyenne dans les villes de plus de 100 000 habitants et 39,74 % au niveau national. La Ville dispose d'une marge fiscale que peu de communes ont. Mais elle l'a déjà utilisée une fois : la chambre régionale des comptes intitule un chapitre de son rapport sur la situation financière de la Ville (exercices 2021 et suivants, délibéré le 3 juillet 2025) "L'épargne brute se dégrade en 2024 malgré l'augmentation de la fiscalité locale décidée en 2023". Et un autre : "L'évolution dynamique de la dette de la Ville pose la question de sa soutenabilité" - pendant que la Mairie, elle, met en avant l'unanimité des agences de notation.
Le débat n'est donc pas "faut-il entretenir ?" mais "qu'est-ce qu'on arrête de financer pour entretenir ?". Et sur ce terrain, l'entretien part perdant pour une raison simple : il ne se coupe pas de ruban.
L'argument qui ne peut pas être tranché
La critique la plus virulente du moment ne dit pas autre chose : l'argent est là, le résultat ne suit pas.
Les chiffres cités dans ce genre de posts ne sont rattachés à aucun document budgétaire traçable, et il faut les prendre pour ce qu'ils sont : des indices de perception, pas une mesure. Mais l'objection est sérieuse. Si Paris dépense autour de 800 millions d'euros par an pour la propreté et que le sentiment général reste négatif, alors le problème n'est peut-être pas le montant, mais l'organisation, les contrats, les effectifs affectés, la chaîne de décision.
Le hic, c'est que ni la Ville ni ses critiques ne peuvent arbitrer. Faute de comptabilité analytique publique par opération, la thèse "c'est un problème de moyens" et la thèse "c'est un problème de gestion" sont l'une et l'autre infalsifiables. On ne discute pas d'un chiffre qui n'existe pas.
Ce que la chambre des comptes appelle "l'absence de programmation pluriannuelle"
Il existe pourtant un outil banal pour rendre ces coûts visibles : un plan pluriannuel qui associe à chaque investissement son coût d'exploitation prévisionnel. C'est ce que pratiquent les collectivités qui gèrent un patrimoine lourd.
Le rapport de la chambre régionale des comptes d'Île-de-France intitule un de ses développements "Un pilotage budgétaire annuel effectif, une absence de programmation pluriannuelle", et un autre "Un recours aux autorisations de programme et crédits de paiement qui ne pallie pas l'absence de plan pluriannuel d'investissement". Ces deux intitulés établissent une chose, et une seule : la Ville pilote correctement son budget, exercice par exercice, mais elle n'a pas de plan pluriannuel d'investissement, et la mécanique des autorisations de programme et des crédits de paiement n'en tient pas lieu. Ils ne disent rien, en revanche, du coût de fonctionnement des équipements une fois livrés.
Annexer un coût d'exploitation prévisionnel à chaque autorisation de programme relève donc de la proposition, pas du constat de la juridiction. Cette proposition a au moins un mérite : elle est peu coûteuse à produire, puisque la Ville sait déjà, pour chaque opération, combien d'arbres elle plante, combien de mètres carrés elle végétalise et combien de candélabres elle installe.
Ce n'est pas un détail de comptable. Sans un tel document, aucune majorité ne peut être tenue responsable de l'écart entre ce qu'elle promet et ce qu'elle finance réellement pour l'entretien.
L'héritage Grégoire
Le calendrier politique s'ajoute au problème. Le budget 2026 a été voté en décembre 2025, sous Anne Hidalgo. Le premier budget entièrement arbitré par Emmanuel Grégoire sera celui de 2027. Or le nouveau maire, élu par le Conseil de Paris le 29 mars 2026 avec 103 voix sur 163, une semaine après une victoire de neuf points sur Rachida Dati, est l'ancien premier adjoint de la maire sortante. Il a contribué à bâtir la ville qu'il doit désormais tenir en état.
Cela lui donne un avantage - il connaît les dossiers - et un handicap redoutable : il ne peut pas imputer la facture à ses prédécesseurs. La tentation, dans cette situation, est toujours la même : continuer d'inaugurer. Une piste cyclable neuve fait une vidéo. Le remplacement de trois bancs cassés, non.
Ce qui rendrait le débat décidable
Trois chiffres suffiraient, publiés chaque année dans les documents budgétaires. Un coût d'entretien prévisionnel par opération, annexé à chaque autorisation de programme. Un coût à l'hectare pour les espaces verts, au kilomètre pour les trottoirs balayés et par arbre entretenu. Et une série continue du budget propreté, à périmètre constant, pour que 2018 et 2026 cessent de parler deux langues différentes.
En attendant, Paris discute de sa propreté en opposant des ressentis à des millions d'euros qui ne mesurent pas la même chose. Le jour où la Ville publiera le prix de ce qu'elle laisse à entretenir, elle pourra être jugée sur autre chose que des photos d'avenue Foch.