Ohad Naharin était à Paris du 16 au 18 avril 2026. Sur l'invitation du Musée d'art et d'histoire du judaïsme (MAHJ), le chorégraphe israélien, figure de premier plan du spectacle vivant et directeur de la Batsheva Dance Company, a participé à une rencontre consacrée à la chorégraphe pionnière Noa Eshkol (1924-2007), puis est passé au Théâtre national de la danse de Chaillot. Il a aussi donné deux ateliers de Gaga, son langage chorégraphique, au Carreau du Temple. Au Monde, il résume son état d'esprit : « J'ai beaucoup de colère sur ce qui se passe dans mon pays. »

Cette colère, Naharin l'assume dans un dialogue croisé publié par Trois Couleurs avec le cinéaste Nadav Lapid, à l'occasion de la sortie de son film « Oui ». Les deux hommes incarnent des voix contestataires de la politique israélienne actuelle. Naharin y dit sa tristesse et sa colère sur la guerre. L'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 ne l'a « pas du tout surpris » : il parle d'« un cercle de violence, un schéma qui se répète ». Le chorégraphe reconnaît les annulations de tournées et le fait de moins voyager, mais refuse de se présenter comme une victime. Lapid, lui, a quitté Israël. Naharin y vit toujours.
Ce mélange de personnel et de collectif, il le rattache à son enfance dans un kibboutz, où il dormait avec neuf autres enfants et ne voyait ses parents que trois heures par jour. Dans le même entretien, il défend une certaine idée du chaos : une tempête est chaotique, mais claire. Perdre le contrôle en dansant, c'est, dit-il, perdre sa liberté.
La Batsheva ne tourne presque plus
La Batsheva, basée à Tel-Aviv, était habituée aux scènes internationales. Le Nouvel Obs l'a suivie en mai 2026, un soir de représentation de « Sadeh 21 » à guichets fermés à Herzliya, au nord-est de Tel-Aviv. Le retour en bus est rapide, écrit l'hebdomadaire : quatorze kilomètres, pas de jet-lag, pour des danseurs habitués à Tokyo, San Francisco, Ravenne ou Paris. Depuis la guerre menée par Israël à Gaza, en riposte au massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, la donne a changé.
Dès janvier 2024, Naharin alertait le quotidien Haaretz : « Toutes nos tournées sont annulées ou reportées. Japon, Allemagne, Italie… » Depuis, la compagnie ne se produit presque plus à l'étranger. Le Monde écrit qu'elle ne tourne presque plus depuis deux ans. Le Nouvel Obs parle, lui, de près de trois ans sans scène étrangère. Les deux journaux ne comptent pas exactement la même période. Des appels au boycott de la Batsheva par des organisations propalestiniennes, il y en a toujours eu, constate le Nouvel Obs. Mais cette fois, la campagne de BDS a pris une autre ampleur.
Les causes des annulations sont distinctes selon les épisodes. En mars 2024, la Batsheva a annulé sa venue en France de sa propre initiative, pour des raisons de sécurité, comme le rappelle elle-même la Campagne BDS France dans son appel au boycott. Au printemps 2025, BDS France a envoyé un modèle de courrier aux salles françaises programmant la compagnie pour les appeler à annuler.
La campagne BDS France assume son objectif. Dans un appel publié le 17 février 2025, elle présente la Batsheva comme une « institution culturelle israélienne, complice parce que largement financée par l'État israélien, qui n'a pas reconnu publiquement les droits imprescriptibles du peuple palestinien ». Elle la qualifie de « véritable Ballet National Israélien ». Le boycott vise l'institution et son financement public, pas les prises de position personnelles du chorégraphe.
En Israël, la pression sur la culture se resserre
Le contexte politique pèse. Alors que des milliers d'Israéliens marchent vers Gaza pour réclamer les colonies et que l'UE prépare de nouvelles sanctions contre les colons israéliens, les milieux culturels subissent une pression croissante. Le Monde rapportait en mars 2025 que le gouvernement « ultranationaliste tend à interdire toutes les œuvres qui ont trait aux crimes commis par l'État hébreu au moment de sa création ».
Deux exemples concrets. Le 11 décembre 2024, la projection du documentaire « The Governor », de Danel Elpeleg, a été interdite à la cinémathèque de Tel-Aviv à la demande du Conseil du film, une institution gouvernementale. Le ministre de la culture, Miki Zohar, a publiquement demandé la suppression des financements de la cinémathèque. « Je voulais faire un parallèle avec ce qui se déroule depuis seize mois dans la bande de Gaza », expliquait la réalisatrice. En février 2025, une conférence sur le « silence » imposé dans la culture israélienne, organisée par le festival du film documentaire Akevot pour ses dix ans, s'est tenue sous la protection de gardes armés après des menaces de militants d'extrême droite. « Les limites de ce qui est considéré comme tabou s'étendent un peu plus chaque jour », résumait Hagit Ben-Yaakov, modératrice de la discussion.
La création continue, ailleurs
Naharin, lui, continue de créer et de transmettre. À Télérama, à l'occasion de la reprise de « Sadeh 21 » par le Ballet de l'Opéra de Paris, il décrivait la danse comme son « moteur pour supporter le poids des événements ». Créée en 2011 au Jerusalem Theatre, l'œuvre a été dansée à partir du 7 février au palais Garnier. Son langage Gaga, inventé au tournant du millénaire et nommé d'après un jeu d'enfants, reste pratiqué dans le monde entier : à Paris, en avril 2026, ses ateliers ont attiré au Carreau du Temple.

La Batsheva, elle, ne tourne presque plus. Mais le 18 mai, « Sadeh 21 » a fait salle comble à Herzliya. « La danse est une consolation au sein de l'horreur », dit Naharin. Entre boycott, censure et colère, c'est elle qui lui permet de tenir. Ses œuvres circulent encore, par d'autres compagnies, sur d'autres scènes. La création, elle, n'attend pas.